Programme incitatif pour la mobilité internationale des étudiants Ce projet bénéficie du soutien du MINISTÈRE DE L'ÉDUCATION NATIONALE DE L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR ET DE LA RECHERCHE, programme incitatif "Attractivité de l'enseignement supérieur et innovation pour la mobilité internationale des étudiants"



     Le présent projet entend fédérer en Europe les jeunes chercheurs en sciences humaines et politiques autour de la catastrophe de Tchernobyl dont les conséquences sociales et politiques demeurent quasi-inexplorées. Les chercheurs du LASAR (Université de Caen), travaillent depuis dix ans sur ces aspects culturels et sociaux de Tchernobyl et ont souhaité créer une dynamique de recherche au sein des Républiques les plus touchées : Belarus, Ukraine et Russie.

     Vivre en zone contaminée, c'est le sort de huit millions de personnes, ne saurait se réduire à adopter de nouveaux comportements de vigilance face à des risques par ailleurs peu connus. La catastrophe de Tchernobyl, dans la mesure où elle remet en cause toutes nos habitudes, croyances, pratiques et représentations, appelle une exploration à caractère socio-anthropologique de ses "retombées" dans la culture : rumeurs et récits, historiographie (glorification des liquidateurs), processus de commémoration et patrimonialisation, muséologie (le musée Tchernobyl de Kiev), production littéraire (abondante et peu connue), picturale, cinématographique, etc.

     Elle a profondément entamé la croyance dans l’idée d’un progrès technique et, surtout, l’idée d’une univocité de la technologie selon laquelle la technique serait «naturellement» bonne. L'axe de l'analyse politique, enfin, n'est pas à exclure : Tchernobyl a précipité l'effondrement de l'URSS, engendré de profondes modifications dans le discours technoscientifique (fin du risque zéro), et de nombreux partis politiques d'opposition, à l'Est, utilisent Tchernobyl comme élément de leur critique du pouvoir en place.

     Une première école d’été, soutenue par le Ministère de l’Education Nationale, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (dans le cadre des programmes «PARCECO» et «Attractivité de l’enseignement supérieur et innovation pour la mobilité internationale des étudiants, volet Ecoles d’été»), a regroupé à Kiev, en août 2005, une trentaine d’étudiants français, biélorusses et ukrainiens autour d’une douzaine de conférenciers, dont certains de renommée internationale comme Jean-Pierre Dupuy (Ecole polytechnique) ou Henri-Pierre Jeudy (CNRS).


Vilnius en 2006

     L’idée d’une Université européenne d’été de Tchernobyl s’inscrit dans le prolongement du séminaire pédagogique et de recherche mis en œuvre par les enseignants chercheurs de l’Université de Caen en 2003-2004, et pourrait constituer une étape vers l’institution d’une coopération scientifique et pédagogique élargie. Il s’agit désormais, face au succès de la première rencontre et à la demande des différents participants, de pérenniser cette Université d’été thématique, sans pour autant l’enfermer dans un objet singulier – la catastrophe de Tchernobyl – mais en partant, au contraire, de cet objet pour en montrer la dimension paradigmatique afin de penser ce que le sociologue Ulrich Beck a appelé la «société du risque».

     En été 2006 l’Université européenne d’été de Tchernobyl va se dérouler a Vilnius au sein de l’Université Européenne des Sciences Humaines (UESH), qui constitue l’un des trois partenaires initiaux du projet. Fondée en 1992 a Minsk comme espace de liberté académique, elle constituait l’un des plus prestigieux établissement d’enseignement supérieur en Biélorussie. L’UESH comptait un millier d’étudiants inscrits au sein de neuf facultés. L’UESH, qui était l’université la plus internationale du pays, avait développé de nombreux projets de coopération avec la France, l’Allemagne, les Etats-Unis et d’autres pays. L’Université de Caen avait notamment développé des relations plus étroites avec la Faculté Franco-Biélorusse des Sciences Politiques et de l’Intégration Européenne qui s’étaient traduites par la signature d’un accord de coopération.

     Fermée arbitrairement par le régime autoritaire biélorusse en été 2004, l’UESH a du se résoudre et a développé une stratégie de résistance en se transformant provisoirement en une «université virtuelle» de télé-enseignement. Cette disposition temporaire a permis de préserver le corps d’enseignant et de donner aux étudiants la possibilité de poursuivre leurs études. En 2005 la réouverture de l’UESH, déclarée «université en exil» était annoncée a Vilnius, Lituanie. Cette renaissance a été rendue possible grâce a un important soutien politique et académique international. En octobre 2005 les enseignements présentiels ont pu reprendre pour 170 étudiants de licence et 100 étudiants de master dans les locaux mis en disposition par l’Université Mykolas Romeris de Vilnius. La dernière étape de l’institutionnalisation de l’UESH a eu lieu le 15 février 2006 par son enregistrement officiel en qualité de 22eme université lituanienne. Ces faits confèrent à l’organisation de présente Université d’été une importance particulière allant dans le sens de la promesse soutien affirmée par le Ministère français des affaires étrangères au recteur de l’UESH, Anatoly Mikhailov lors de sa récente visite en France.

     Initialement inscrits dans un cadre strictement francophone, nous envisageons désormais, d’un commun accord avec nos partenaires étrangers (l’UESH à Vilnius et Université Chevtchenko de Kiev), d’élargir le champ des conférences à l’espace russophone, ce qui ouvrira considérablement les possibilités de rencontre entre les différentes communautés de chercheurs et facilitera ainsi les échanges scientifiques. L’ensemble des conférences et des interventions sera donc simultanément traduit dans l’autre langue.


Deux axes programmatiques ont été définis pour 2006
    Tout d’abord la poursuite de l’Axe 1 du programme 2005 : Commémoration, historicisation, patrimonialisation qui a généré à Kiev l’engouement de nombreux étudiants et chercheurs. L’année 2006 étant aussi celle de la commémoration des vingt ans de l’accident, il nous a paru d’autant plus pertinent de maintenir cet axe de questionnement

    Entre mémoire et histoire, les usages sociaux et politiques de la catastrophe sont devenus très nombreux et complexes, souvent contradictoires. Pris entre la nécessité du souvenir et la volonté d’oublier (parce que la contamination est toujours active, le passé ne «passe» pas), entre la mémorialisation de l’événement (commémoration des valeurs) et des tentatives d’héroïsation d’Etat (à l’instar des guerres), le statut de la catastrophe est loin d’être fixé. Alibi politique pour les mouvements d’opposition démocrates comme pour le pouvoir en place en Biélorussie, parce que symbole du système soviétique, la catastrophe apparaît aussi pour certains comme une fatalité qu’il s’agit de conjurer (référence au jugement dernier), ou encore pour d’autres, comme conséquence d’un choix politique et technologique dont il faut rechercher la responsabilité. En témoignent les transformations successives du musée ethnographique de l’Académie des Sciences de Minsk. Initialement petit conservatoire d’objets appartenant à une société rurale peu exaltée par le système soviétique, le fonds a doublé de volume après 1986, suite aux missions de «collectage» effectuées dans la zone interdite des trente kilomètres autour de la centrale. Ce sont ainsi des centaines d’objets contaminés, invoquant paradoxalement la pureté d’une culture slave redécouverte après la dislocation de l’URSS en 1991, qui vont faire progressivement du musée d’ethnologie un «musée de Tchernobyl» où se confondent la catastrophe nucléaire et la disparition de la société rurale traditionnelle.

    Autre exemple probant de l’ambiguïté qui concerne la nature de la catastrophe et de ses conséquences, tant dans son inscription temporelle que dans sa construction symbolique : la transformation de certaines zones contaminées (région de Polessié) en «réserves de nature», une fois l’homme évacué. Monuments de nature et monuments de culture, mais contaminés, masquent paradoxalement la très faible production monumentaire destinée aux victimes de la catastrophe et la disparition programmée des traces visibles de l’accident par l’enterrement de centaines de villages contaminés.


    Axe 2 : La culture face à la techno-nature. La principale préoccupation des habitants des zones contaminées n’est pas, contrairement à ce que la rationalité instrumentale pourrait nous laisser croire, de se forger une nouvelle «culture du risque», mais de retrouver une vie normale, une vie comparable à ce qu’elle était avant l’accident. L’inacceptable de Tchernobyl, c’est surtout son irréversibilité, le fait que rien ne sera jamais plus comme avant, ni l’eau, ni l’air, ni le sol, ni même la nature toute entière. Le regard que l’on porte sur les choses a changé, le temps s’est abîmé, suspendu d’un côté dans l’urgence du quotidien, et disloqué de l’autre par l’interminable durée de vie de la contamination radioactive. On parle de plus d’un million d’années de durée de «vie» pour le Plutonium. La nature, si elle reste techniquement mesurable depuis l’accident, est devenue hors de notre portée d’un point de vue anthropologique, du point de vue du sens. Nous ne pouvons nous la représenter, ni la figurer, alors même qu’elle échappe à nos sens. La contamination radioactive, comme la pollution d’une manière plus générale, est invisible, insipide et sans odeur ; ses effets sont lents et différés.

    Mais le problème le plus fondamental est que nous ne possédons ni imagination, ni système de représentation, ni même de langage pour nous en rapprocher, pour la figurer, pour en comprendre le sens. Les spécialistes de la nature, qu’ils soient philosophes ou environnementalistes, s’accordent sur le fait qu’on ne peut plus raisonner avec l’ancienne catégorie de nature (au sens de «ce qui advient spontanément hors de toute intervention humaine»), au profit de la notion plus conforme avec la réalité de techno-nature sur laquelle nous agissons sans cesse par le biais de la technique et des artifices. Le système technicien autonomisé est d’ailleurs peut-être en train de se substituer à la nature comme grand Autre de l’humanité. Pour le philosophe Dominique Bourg, «la nature a commencé alors à céder la place, par pans entiers, à une techno-nature : à des régulations autrefois naturelles, et donc automatiques, se sont substituées des régulations artificielles. Tel a par exemple été le cas lorsque les écosystèmes naturels ont fait place à des agrosystèmes…».

    Mais une telle définition positive de la nature techniquement maîtrisée et rendue au service de l’homme ne cerne qu’une dimension de la techno-nature : l’autre en est constituée, de manière exemplaire, par les effets de la contamination radioactive, et plus largement par tout type de pollution industrielle durable. Avec le fantasme de maîtrise radiologique totale, qui prendrait la forme d’une société de contrôle social total, nous devons également renoncer à la possibilité de nous représenter la nature technique, dont la catastrophe de Tchernobyl constitue la manifestation paroxystique. Nous ne pouvons pas la figurer parce qu’elle se dérobe en nous, parce qu’elle nous dépasse, rendant du même coup obsolètes nos modes de perception et nos systèmes de représentation usuels. Il est toujours possible de continuer à entretenir une relation esthétique avec la nature de type paysager sans pour autant accéder à la véritable «nature» de cette nature. Il est d’ailleurs troublant, pour le visiteur de la zone interdite des trente kilomètres autour de la centrale, de constater combien la nature est belle, dessinant des paysages doux et luxuriants, arcadiens. Et ce sentiment de douceur qui se dégage du paysage, en été du moins, fait écran, dans l’espace du sentiment, à ce qui constitue la menace dissimulée au cœur même de la «belle nature». L’esthétique du paysage interdit l’accès au négatif et empêche l’élargissement de notre imagination à la dimension technique de la nature. Le mal est en réalité contenu dans le bien (la nature généreuse), le beau, le bon, le mangeable, l’habitable a priori. Serait-ce l’une des raisons, et non des moindres, pour lesquelles nous demeurons aveugles à la contamination, et plus largement à la destruction de nos ressources vitales, du moins pour l’instant ? L’idée d’un «suicide écologique» de l’humanité serait-elle hors de notre portée intellectuelle, hors dimensionnement, incommensurable ? Au-delà des perspectives de sauvetage patrimonial, quelles sont les connaissances qu’est susceptible de nous livrer la catastrophe et Tchernobyl et comment y accéder ?

    Au delà des discours usuels et des catégories conceptuelles historiques et intradisciplinaires avec lesquelles nous continuons de penser, quel langage pourrait se hisser à la hauteur de cette catastrophe inédite qui interroge l’avenir des sociétés thermo-industrielles ? Cet axe d’investigation sera également l’occasion d’ouvrir la réflexion sur les notions de développement durable, de croissance et décroissance soutenables, de transmission, de responsabilité, etc.

    Le principe des rencontres est celui qui sous-tend la plupart des universités d’été : alterner conférences (à caractère pédagogique, épistémologique et méthodologique) et travaux d’atelier. En l’occurrence, les matinées seront réservées aux conférenciers invités (issus des sciences humaines et spécialisés dans le champ des risques techniques et des catastrophes), et les après-midi soit à l’élaboration des travaux de recherche qui seront réalisés par les étudiants, soit à la restitution partielle de travaux en cours (6 masters mention sociologie en France, deux thèses de doctoral de Sciences politiques pour le Bélarus, deux masters mention lettres pour l’Ukraine) dont certains furent initiés lors de la première Université d’été en 2005. De nombreuses possibilités de valorisation et de publication sont envisageables. Deux ouvrages, un ouvrage collectif et de nombreux articles portent la trace de la première Université d’été. Les partenaires engagés dans l’organisation de l’Ecole d’été 2006 ont manifesté leur intention d’en publier les actes sous la forme d’un ouvrage franco-russe.

     Un réseau télématique a également été mis en place, grâce au concours du CRISI, centre de calcul de l’Université de Caen. Depuis le début du mois de janvier 2005, les partenaires du projet, étudiants et enseignants, ont à leur disposition un système de messagerie permettant le partage de fichiers et leur mise en commun (avantage sur la mailing liste). Chacun peut ainsi prendre connaissance des projets en cours, y apporter sa contribution, discuter et échanger, en attendant la première rencontre réelle prévue pour l’été 2005.