Désinformation, algorithmes de recommandation, concentration des médias, transformation des métiers… Dans le cadre de leur master 2 Informatique parcours IA et facteurs humains, des étudiants et étudiantes ont choisi d’explorer les liens entre intelligence artificielle et démocratie. Pendant quatre mois, ils ont conçu une exposition qui interroge moins la performance technologique que ses effets sociaux et politiques. Rencontre avec Andrea, étudiant en M2 informatique.
IA et démocratie : un thème nourri par la sociologie
« Nous avions plusieurs pistes pour définir un thème collectif. Celui de l’IA et de la démocratie a suscité le plus d’intérêt, sans doute en lien avec l’actualité. Nous en avons discuté avec notre professeure pour faire émerger les axes que nous souhaitions explorer, puis nous avons constitué des groupes de travail. »
Répartis en équipes de quatre, les étudiants ont travaillé de septembre à décembre autour de deux grandes questions, dans la continuité des enseignements suivis en sociologie :
- Qu’est-ce qui est nécessaire au bon fonctionnement d’une démocratie ?
- Quels sont les avantages et les risques de l’intelligence artificielle dans ce contexte ?
« Nous avons étudié la manière dont le travail organise la vie sociale et l’idée que la technique n’est jamais neutre. Cela nous a aidés à comprendre que l’IA n’est pas seulement un outil technique, mais aussi un objet social et politique. »
Un constat s’impose rapidement : une démocratie suppose des citoyens bien informés. Or aujourd’hui, l’IA est utilisée à la fois pour informer… et pour désinformer. « On parle beaucoup des IA génératives, mais les IA de recommandation sont tout aussi importantes. Elles sont extrêmement optimisées, très rentables, et influencent massivement l’accès à l’information. Pourtant, elles passent souvent sous le radar. » En sélectionnant et hiérarchisant les contenus visibles par chacun, ces systèmes façonnent les trajectoires d’information, et donc indirectement les opinions. « Cela pose une question centrale : qui contrôle l’information ? »

Une exposition qui met en lumière les limites
Plus qu’une exposition technique, le projet se voulait avant tout citoyen, en abordant de nombreuses questions touchant autant à la technologie qu’à ses impacts sociologiques. Parmi les sujets abordés :
- La création d’une IA d’état pour surveiller les excès du pouvoir politique
- Les biais en démocratie
- Manipulation de contenu par l’IA
- L’IA pour élargir l’accès au débat politique et renforcer la participation citoyenne
- De la sécurité à la dérive autoritaire, le rôle de l’IA
- La régulation de l’IA
- L’IA, une menace pour le démocratie
Loin d’un discours technophile, l’exposition adopte un regard volontairement critique. « Elle montre plutôt les limites et les dangers de l’IA. L’IA n’a pas été conçue pour informer ou pour notre bien-être. » Elle invite ainsi à repenser les cadres éthiques et réglementaires qui doivent accompagner ces technologies, encore plus dans un contexte démocratique.
Une exercice pour développer l’esprit critique
Pour Sophie Lefeez, enseignante-chercheuse en sociologie, cette exposition est une façon de faire des étudiantes et étudiants des développeurs avertis. « Quand on conçoit un dispositif technique, quel qu’il soit, des choix sont faits, consciemment ou inconsciemment, qui peuvent avoir un impact politique. L’exercice du semestre visait aussi à leur faire prendre conscience qu’en tant que futurs concepteurs d’IA, ils vont faire des arbitrages, à leur niveau ou au niveau de leur entreprise, qui peuvent avoir des impacts sociaux. »
Ainsi, au-delà des compétences en intelligence artificielle, les étudiants et étudiantes ont mobilisé des qualités transversales :
- Réfléchir en profondeur et croiser les disciplines
- Rechercher des sources fiables
- Faire des liens entre les idées
- Synthétiser des enjeux complexes
- Être concis et rigoureux
Enfin, à l’occasion de ce projet, les étudiantes et étudiants ont réalisé une présentation orale devant leur formateur et des doctorants travaillant sur l’IA. Un temps d’échange qui a permis de confronter les analyses, notamment sur la régulation européenne.
Une phrase pour résumer ?
« L’IA doit nous faire repenser notre démocratie. »
Dans un contexte marqué par la désinformation, la concentration des médias et un sentiment de défiance envers les institutions, l’intelligence artificielle vient accentuer des fragilités déjà existantes. Plus qu’un constat, l’exposition se veut une invitation à débattre : quelle démocratie voulons-nous à l’ère de l’IA ?











