Pauline Odeurs, docteure en langue et littérature françaises, agrégée de lettres modernes, a reçu le prix Tronc-Chanal de la Fondation de France pour ses travaux de thèse sur « Les mots du mauvais usage et la galanterie : discours et pratiques dans le Mercure galant (1672-1710) ».
Qu’est-ce qui vous a menée à vous intéresser aux usages de la langue française ?
J’ai grandi en Belgique où j’avais le sentiment de bien maîtriser le français « standard ». Pourtant, chaque séjour en France me renvoyait à mes « mauvais usages » de la langue. J’entendais souvent des remarques telles que « on ne dit pas ça » ou « ça ne se dit pas ». J’ai suivi une licence en langue et littérature françaises et romanes à l’université de Liège, en Belgique. Mon tout premier cours de linguistique a été une véritable révélation : j’ai alors découvert la variation linguistique. Je me suis, depuis, passionnée pour la sociolinguistique, qui étudie la façon dont la société influe sur le langage et ses usages.
Qu’est-ce que la « variation linguistique » ?
Force est de constater qu’on ne parle pas de la même façon dans toutes les circonstances de la vie. La langue varie dans le temps, mais aussi selon la géographie, le milieu social, ou encore en fonction de ses interlocuteurs. Nous pratiquons toutes et tous plusieurs variantes du français : par exemple, nous utilisons parfois quelques mots de patois avec nos grands-parents et privilégions un vocabulaire soutenu lors d’un entretien d’embauche. La langue française est riche : elle nous permet de passer d’une variante à l’autre, en fonction de la situation et de nos attentes. Cette question m’a profondément intéressée et j’en ai fait le sujet de mon mémoire de master MEEF, préparé en France, à l’université de Caen Normandie. J’ai obtenu le CAPES puis l’agrégation de lettres modernes, avant de me lancer dans une thèse de doctorat, financée par la Région Normandie, sous la direction de Marie-Gabrielle Lallemand (LASLAR). J’ai alors souhaité utiliser cette notion de variation linguistique pour explorer la galanterie au XVIIe siècle.
Comment définissez-vous la galanterie ?
Le baroque et le classicisme sont les deux mouvements littéraires traditionnellement associés au XVIIe siècle. Mais ces appellations sont apparues a posteriori. Au XVIIe siècle, c’est la galanterie qui s’impose : il s’agit alors d’un vaste mouvement littéraire, culturel et social, à la fois éthique et esthétique. Le mot « galant » figure dans une multitude de titres de l’époque. Molière et Jean de La Fontaine se sont eux-mêmes associés à cette esthétique. Ce mouvement émerge dans les années 1620-1630 et perdure au moins jusqu’à la mort de Louis XIV, en 1715. La galanterie incarne un idéal de politesse dans les mœurs et le langage. La société galante se structure autour de codes sociaux mondains, étroitement liés à des normes linguistiques. C’est d’ailleurs à cette période que l’Académie française fait son apparition, avec pour mission de rendre la langue française « pure » et « éloquente » – selon les termes de ses statuts.
Ce qui signifiait interdire l’usage de certains mots ?
La langue française était extrêmement foisonnante à la fin du XVIe siècle. À partir du XVIIe siècle, on assiste à une véritable épuration lexicale : de nombreux mots basculent dans la catégorie du « mauvais usage ». Ils sont signalés comme tels dans le Dictionnaire de l’Académie française, à l’aide de marques comme « vieux », « proverbe », « bas », « nouveau », « savant » ou encore « populaire ». Ces mots sont frappés d’un interdit social avec un risque majeur : le ridicule. À cette époque, le ridicule équivaut à une véritable mort sociale. Le choix du mot juste devient donc un enjeu social de distinction. Néanmoins, on retrouve aussi, dans la galanterie, une tendance plus modérée : certains écrivains continuent de s’amuser avec ces mots interdits, qui réapparaissent dans des jeux littéraires. C’est précisément ces aspects que j’ai étudiés dans ma thèse : il s’agissait de confronter les discours puristes du « bon usage » aux pratiques effectives de la langue.
D’où votre intérêt pour le Mercure galant ?
Oui, le Mercure galant est la plus grande œuvre littéraire du XVIIe siècle – celle qui a rencontré le plus de succès, qui a été la plus diffusée et la plus vendue. Fondé en 1672 par Jean Donneau de Visé et codirigé par Thomas Corneille, le Mercure galant est considéré comme l’un des tout premiers périodiques français. Le Mercure galant se présente comme un soutien actif de l’Académie française, dont l’autorité n’est pas encore pleinement établie. Sa ligne éditoriale respecte l’un des principes majeurs de la galanterie : la diversité. On y trouve ainsi des nouvelles de la Cour, des comptes-rendus d’événements mondains, des informations scientifiques, mais aussi des textes littéraires envoyés par des lecteurs. Dans une démarche participative, le Mercure galant laisse toutes les opinions s’exprimer, à condition qu’elles demeurent cordiales et nuancées – galantes, en somme. L’étude de ce corpus permet donc d’analyser les discours émanant de locuteurs aux origines sociales et géographiques très diverses.
Vous avez reçu le prix de thèse de la Fondation Tronc-Chanal. Que vous apporte ce prix ?
La Fondation Tronc-Chanal, rattachée à la Fondation de France, décerne chaque année un prix en médecine et un prix en littérature française, dotés chacun de 2 000€. Ce prix est attribué à un docteur ayant soutenu sa thèse au cours de l’année précédente et souhaitant approfondir un projet précis. Pour ma part, il s’agit d’éditer les œuvres complètes de Louis Petit, un poète normand originaire du Pays de Caux. Après de longues recherches, j’ai pu retrouver un manuscrit perdu de Louis Petit, dans les fonds de la médiathèque de Louviers (Eure). Ce document, particulièrement riche, rassemble près de 200 poèmes inédits. Louis Petit a publié quelques textes sur la langue dans le Mercure galant, mais il est surtout connu pour ses œuvres satiriques. Ce prix va me permettre de poursuivre mes recherches et de mettre en lumière cet auteur normand, qui était une figure éminente en son temps.