PROJET POUR PERFECTIONNER L’ÉDUCATION DES FILLES
PRÉFACE
§ 1
Il est certain que le but général de l’État et des parents dans l’éducation des enfants, soit publique, soit domestique, c’est d’augmenter de beaucoup le bonheur de leur patrie, et de là il suit que les parents, les ministres, les magistrats désirent que le temps destiné à l’éducation des enfants soit le plus utilement employé qu’il soit possible, et que les maîtres et les maîtresses n’emploient pas trop de temps à leur enseigner la pratique et la connaissance de ce qui leur doit être moins important dans la suite de leur vie, et trop peu de temps à leur enseigner la pratique des vertus qui leur sont d’une beaucoup plus grande importance pour l’augmentation de leur propre bonheur et du bonheur de la société.
Comme il y a de la ressemblance et de la différence entre les diverses destinations des garçons et des filles dans la société, aussi doit-il y avoir et de la ressemblance et de la différence en plusieurs choses dans l’éducation des uns et dans l’éducation des autres.
§ 3La fille peut être mariée convenablement à dix-huit ans au sortir de son éducation, au lieu que le jeune homme doit avoir ordinairement huit ou dix ans de plus que sa femme pour en être comme le gouverneur.
§ 4Les garçons à dix-huit ans ont encore à étudier les sciences et les arts nécessaires aux emplois auxquels ils se destinent, avant que de songer à former une famille ou une maison. Car celui qui vit séparément de père et mère, quoique non marié, forme une maison et, selon les Italiens, une famille1.
§ 5Pour diverses bonnes considérations, je suis de l’avis de ceux qui croient que les filles doivent être promises dans le couvent et mariées en sortant du couvent ou du collège, car elles n’ont point en France d’autres collèges que des couvents, et plût à Dieu que tous nos couvents de filles fussent employés ou à gouverner des hôpitaux de personnes de leur sexe, ou à instruire les jeunes filles.
§ 6Comme les préceptes, les enseignements et les connaissances que peut donner un excellent maître, une excellente maîtresse et que les exercices du collège peuvent convenir à quinze ou seize petites filles de même âge, les parents peuvent épargner de la dépense sur la multiplicité des maîtresses en mettant leurs enfants dans des collèges de religieuses. Je regarde ici les couvents de filles qui reçoivent des pensionnaires comme des collèges mais, quant à présent, les couvents ne sont pas assez bien dirigés vers la plus grande utilité des enfants et de la société chrétienne.
§ 7Il y a des avantages inestimables pour les filles dans les collèges, qu’elles ne sauraient jamais trouver dans l’éducation domestique2 : la crainte de la punition publique, le désir de la récompense publique, l’exemple des compagnes estimées, le désir de se distinguer entre ses compagnes, tous effets naturels de l’émulation, la trop grande complaisance ou l’ignorance des mères et des grand-mères. Voilà pourquoi je préfère de beaucoup, pour le bien des enfants et de l’État, l’éducation publique ou des grands collèges à l’éducation moins publique des petits collèges.
§ 8Voici le plan que je me propose de suivre dans cet ouvrage. Dans le premier discours, je démontrerai en peu de mots à ceux qui gouvernent la grande importance pour l’État de faire donner aux filles de plus fortes habitudes à la vertu et des connaissances plus utiles que celles qu’on leur donne ordinairement.
§ 9Dans le second discours, on trouvera quelques observations sur les cinq moyens généraux les plus propres pour mieux réussir à l’éducation des filles et par conséquent sur les cinq habitudes les plus importantes pour perfectionner de beaucoup cette éducation.
§ 10Dans le troisième, on trouvera divers moyens particuliers que l’on peut employer pour faire acquérir aux filles toutes ces habitudes au plus haut point. Ce discours sera le plus long, mais il sera le plus important pour la pratique.
§ 11Dans le quatrième, j’éclaircirai les difficultés et je répondrai aux objections qui viendront à ma connaissance.
PREMIER DISCOURS
IMPORTANCE DE LA BONNE ÉDUCATION DES FILLES
§ 12[1°] Si, d’un côté, tous les maris, par la force des habitudes vertueuses acquises dans leur bonne éducation, étaient fort justes et fort bienfaisants envers leurs femmes, s’ils étaient aussi attentifs qu’ils peuvent l’être à ne les point offenser, à ne leur point déplaire et à leur procurer au contraire tous les agréments raisonnables qui sont en leur pouvoir ; si, d’un autre côté, toutes les femmes qui auraient eu une excellente éducation étaient aussi attentives qu’elles pourraient l’être à ne rien faire, à ne rien dire qui pût déplaire à leurs maris et à leur procurer au contraire tous les agréments qui sont en leur pouvoir ; s’ils disputaient ainsi entre eux à qui aurait au plus haut degré une attention si désirable et si louable, l’un à qui serait meilleur mari, l’autre à qui serait meilleure femme, n’est-il pas évident que toutes les principales familles d’un État en seraient incomparablement plus heureuses qu’elles ne sont ?
§ 132° Les familles du peuple prennent volontiers, par vanité, pour modèles et pour exemples les actions de justice, les maximes raisonnables et les vertus qu’elles voient dans les familles nobles et bien élevées ; ainsi elles en deviendraient de leur côté beaucoup plus vertueuses et par conséquent beaucoup plus heureuses.
§ 143° Si les filles nobles par de longues pratiques, souvent réitérées, avaient acquis dans les collèges de fortes habitudes à observer en tout la justice et à pratiquer souvent la patience et les autres parties de la bienfaisance envers leurs compagnes, à combien plus forte raison une femme serait-elle disposée à pratiquer ces mêmes vertus envers son mari qui peut beaucoup plus pour diminuer les peines et pour augmenter les agréments de la vie de sa femme que ne peuvent jamais les amies et les compagnes ?
§ 154° Comme les femmes demeurent plus longtemps à la maison que les hommes, elles peuvent par leurs discours sages et proportionnés et par leurs bons exemples contribuer davantage que leurs maris à la première éducation de leurs enfants et à mieux instruire et diriger les gouvernantes des enfants3.
§ 16Il y a beaucoup plus de proportion entre l’esprit d’une mère de famille et l’esprit des gouvernantes et des autres domestiques ; or cette proportion, cette ressemblance fait que la mère de famille peut beaucoup plus facilement leur faire entendre raison que le père de famille, dont l’esprit ne peut pas si facilement s’abaisser assez pour les instruire efficacement ; et, d’ailleurs, il faut souvent se donner la peine de répéter les instructions si l’on veut qu’elles deviennent efficaces. Or les chefs de famille ne sauraient s’assujettir à cette répétition journalière qui ne coûte presque rien aux mères de famille.
§ 175° Il est si important pour une maison d’avoir une mère de famille vertueuse et intelligente que j’adopte volontiers le proverbe : « Ce sont les femmes qui font et qui défont les maisons ». Les proverbes sont ordinairement les échos de l’expérience4.
§ 18Les femmes demeurent plus longtemps que les maris à la maison ; n’étant point distraites de leur but par des emplois publics, étant aidées par la vue plus fréquente de leurs enfants, elles marchent avec plus de constance et de patience vers le même but que leurs maris ; mais que serait-ce si elles pouvaient tirer de leur éducation dans les couvents une nouvelle source de lumière, de patience, de constance et de raison ?
§ 19De là, il est aisé de conclure que, dans les États policés, on doit avoir à peu près autant d’attention à faire bien élever les filles qu’à faire bien élever les garçons.
§ 20Dans les pays catholiques, nous avons la commodité des couvents pour les filles que n’ont pas jusqu’ici les pays protestants ; car ils pourraient facilement avoir des collèges pour les filles et même des religieuses qui ne feraient des engagements pour toute la vie qu’à trente-cinq ans et, jusque-là, n’en feraient que pour cinq ans5.
§ 216° Une femme devient souvent tutrice de ses enfants. Or ne convient-il pas à une bonne police de procurer, par une bonne éducation, à une infinité de filles qui doivent devenir tutrices, les degrés de vertus et de connaissances qui leur seront un jour nécessaires pour bien gouverner leurs familles futures ?
§ 227° Souvent elles demeurent longtemps veuves et se trouvent destinées à gouverner longtemps de nombreuses familles6. Or, pour le bien de la société, doit-on négliger l’éducation d’un grand nombre de pareilles gouvernantes ? Et qui doute que les habitudes à la vertu et aux connaissances utiles que l’on prend dans une bonne et longue éducation ne puissent contribuer infiniment à former une mère de famille excellente ?
§ 238° Les jeunes femmes par leur beauté et par leurs agréments naturels ont souvent beaucoup d’empire sur les maris qui ont part au gouvernement. Or, si ces femmes, dans leur éducation, avaient acquis de fortes habitudes à l’observation de la justice et à la pratique de la bienfaisance, si elles avaient acquis beaucoup de pénétration et de justesse d’esprit, si elles avaient appris à bien discerner la gloire la plus précieuse de celle qui ne l’est pas, combien de grands avantages n’en reviendrait-il pas à leur patrie ?
§ 249° Cette excellente éducation diminuerait prodigieusement le nombre des maux de la société : 1° parce que le nombre de maris est grand et que les occasions d’en souffrir de petits maux sans murmures sont journalières et fréquentes ; 2° les maris, les voisins, les voisines qui ont plus de maux à souffrir d’une personne impatiente sont plus portés à se venger des injures et des petits maux qu’ils ressentent de ses murmures et de ses plaintes. Ainsi l’impatience d’une femme multiplie les maux dans la société, au lieu que sa patience en diminue fort le nombre et la grandeur.
§ 2510° D’un autre côté, les politesses, les complaisances, les prévenances multiplient les biens de la société ; ce sont, pour ainsi dire, autant de semences, de plaisirs qui fructifient, car les maris, les domestiques, les voisins, les voisines reçoivent plus de biens d’une personne bienfaisante, et de l’autre ils sont plus souvent justes et bienfaisants envers la personne bienfaisante.
§ 26Or ceux qui gouvernent peuvent-ils jamais avoir trop d’attention à multiplier une méthode qui diminuerait si prodigieusement le nombre et la grandeur des maux de la société, et qui en multiplierait si considérablement les agréments et les plaisirs innocents ?
§ 27Ainsi, avec pareilles considérations, la grande importance de l’éducation des filles n’est-elle pas parfaitement démontrée ?
SECOND DISCOURS
OBSERVATIONS SUR LES CINQ HABITUDES PRINCIPALES
§ 28Dans le projet d’éducation, j’ai marqué les cinq habitudes les plus importantes qu’il est à propos de donner aux enfants et au plus haut point qu’il sera possible7.
§ 29Ces cinq habitudes regardent l’éducation des filles comme celle des garçons, et sont les cinq moyens généraux les plus efficaces pour y réussir.
§ 301° Grande habitude à la prudence chrétienne, c’est-à-dire à la prudence qui cherche à plaire à Dieu pour obtenir le Paradis, et à s’éloigner de ce qui peut lui déplaire pour éviter l’Enfer.
§ 312° Grande habitude à éviter de faire des injustices et à les réparer de peur de déplaire à Dieu, souverainement juste.
§ 323° Grande habitude aux œuvres de bienfaisance, et surtout à la patience pour plaire à Dieu, souverainement bienfaisant.
§ 334° Grande habitude à raisonner juste sur des principes évidents pour éviter les erreurs, pour connaître plus de vérités et pour ressembler davantage à Dieu qui est la suprême vérité.
§ 345° Grande habitude de mémoire pour retenir les faits qui regardent les arts et les sciences les plus utiles afin de contribuer davantage au bonheur de ses parents, en particulier, et de la société chrétienne, en général, et afin de plaire davantage à Dieu en tâchant d’imiter davantage, selon notre pouvoir, sa bienfaisance et ses connaissances infinies.
OBSERVATION I
CONSIDÉRATION DE LA VIE FUTURE
§ 35Que l’on ne soit point surpris si je fais entrer dans toutes ces habitudes la crainte de déplaire à Dieu et le désir de lui plaire, la crainte de l’Enfer et l’espérance du Paradis, et si je trouve que, dans nos collèges et dans nos couvents, nous n’avons pas encore assez d’attention d’inspirer aux enfants cette crainte et ce désir si salutaires par des moyens plus efficaces que nous offre sa Providence qui nous est connue par l’expérience.
§ 36La raison pour laquelle je demande que, dans l’éducation des filles, les maîtresses fassent beaucoup plus d’usage des motifs chrétiens, c’est que le motif d’une seconde vie8 très heureuse et très prochaine peut devenir un ressort très fort et très puissant pour rendre les filles très vertueuses en peu d’années.
§ 37Ainsi, il n’est pas étonnant si je suis persuadé qu’il faut viser à fortifier ce motif le plus que l’on pourra dans le temps de l’éducation lorsque les maîtresses ne trouvent aucune opposition de la part des passions, afin que les filles devenues plus grandes puissent surmonter, dans la suite, au sortir du collège, les diverses oppositions, les divers obstacles qu’elles rencontreront à la pratique de la vertu dans un monde ignorant, corrompu ou mal élevé ; l’ignorance, la corruption et la mauvaise éducation des autres, jointes à la force du mauvais exemple du beaucoup plus grand nombre de personnes mal élevées, sont d’autant plus à craindre que c’est le plaisir qui sollicite souvent et très fortement les jeunes personnes en faveur des dérèglements injustes dans lesquels les personnes déjà corrompues tâchent, pour leur propre intérêt, de les engager.
§ 38Pour détourner des vices et pour porter les filles à la vertu, il ne faut pas négliger les considérations des punitions et des récompenses de la vie présente ; mais à cause de la durée immense des peines et des récompenses de la seconde vie, la considération d’une vie future et très peu éloignée doit faire, ce me semble, le principal motif ou le principal ressort de la bonne éducation.
OBSERVATION II
SUR L’HABITUDE À LA PRUDENCE CHRÉTIENNE
§ 39Ceux qui dirigent toutes les actions de leur vie pour éviter les injustices, afin d’éviter l’Enfer, et pour faire beaucoup d’actions de bienfaisance, afin d’obtenir le Paradis, font certainement les chrétiens les plus sensés, les plus sages et qui se conduisent le mieux selon la prudence chrétienne et selon les voies que nous indique la Providence bienfaisante.
§ 40De là il suit que l’on ne saurait trop accoutumer les filles, surtout lorsqu’il s’agit de choisir entre deux partis importants, à demander conseil, ou du moins à se demander à elles-mêmes : 1° y a-t-il de l’injustice dans tel parti ? Donc il ne faut pas le prendre de peur de déplaire à Dieu, et par conséquent de peur d’être condamné à l’Enfer ; 2° entre deux partis qui sont bons, il faut ou consulter quelqu’un ou se demander à soi-même lequel des deux procurera plus de plaisir aux autres, et surtout à ceux à qui je dois le plus ; donc il faut le prendre pour plaire à Dieu, et par conséquent pour obtenir le Paradis.
§ 41Cette habitude à la prudence religieuse ne peut jamais être trop fortifiée durant l’éducation des jeunes filles par les différentes applications qu’on leur en fera faire tous les jours.
§ 42Au reste, les quatre autres habitudes ne sont considérables qu’autant qu’elles servent à fortifier la prudence, et elles ne sauraient être fortifiées qu’elles ne fortifient en même temps la prudence chrétienne, puisque les filles ne sauraient être justes et bienfaisantes envers leurs parents, envers leurs compagnes et envers les autres personnes pour plaire à Dieu et en obtenir le Paradis qu’elles ne fassent des œuvres de prudence chrétienne. Ainsi je ne proposerai point de moyens particuliers d’exercer cette habitude, et je me contenterai de parler des quatre autres habitudes comme des quatre branches principales de cette prudence chrétienne, ou comme des quatre moyens généraux de l’acquérir à un haut point.
OBSERVATION III
IMPORTANCE DE L’HABITUDE À LA JUSTICE CHRÉTIENNE
§ 43Dans la morale chrétienne, il y a deux préceptes généraux :
Ne soyez point injuste,
Soyez bienfaisant.
1° Ne faites point contre un autre ce que vous ne voudriez pas qu’il fît contre vous, s’il était à votre place, et que vous fussiez à la sienne : voilà en quoi consiste la justice païenne.
§ 45Si le motif de justice est la crainte de déplaire à Dieu qui aime les hommes, et la crainte de mériter l’Enfer destiné aux injustes, voilà la justice chrétienne.
§ 462° Faites du bien aux autres comme vous voudriez qu’ils vous en fissent, telle est la bienfaisance païenne.
§ 47Mais si le motif de votre bienfaisance est le désir de plaire à Dieu qui aime les hommes, si c’est le désir du Paradis destiné aux chrétiens bienfaisants, c’est la bienfaisance chrétienne.
§ 48Nous en parlerons encore dans l’observation suivante : la personne juste rend, en toute rencontre, tout ce qu’elle doit aux autres et n’en exige jamais plus qu’elle ne doit ; la bienfaisante exige moins qu’il ne lui est dû et leur donne plus qu’elle ne leur doit. Mais revenons à la justice.
§ 493° Si nous examinons bien ce qui fait qu’une femme est plus désirée et plus longtemps désirée dans le commerce de la vie, c’est qu’elle y observe plus de justice et qu’elle rend exactement tout ce que demande l’amitié et la reconnaissance, et qu’elle cause moins de peine, moins de contrainte.
§ 50Comme les maux que nous avons à souffrir de nos pareils, soit par leur vengeance, soit par leur inattention, sont bien plus sensibles que les biens qu’ils peuvent nous procurer, il s’ensuit que nous souffrons beaucoup plus de déplaisir par les injustices des autres que nous ne goûtons de plaisir par leurs bienfaits.
§ 51De là il suit que, si tous ceux qui nous environnent étaient en garde par esprit de justice pour ne nous causer aucun tort, aucune peine, aucun déplaisir par leurs imprudences, nous serions beaucoup moins malheureux, et par conséquent beaucoup plus heureux que nous ne sommes.
§ 52De là il suit que l’observation de la justice peut contribuer beaucoup plus à augmenter notre bonheur que la pratique même de la bienfaisance.
§ 53De là il suit que les filles doivent avoir beaucoup plus d’attention à ne faire, à ne causer, aucune peine, aucun déplaisir, aucun mal à personne, qu’à procurer à leurs compagnes quelques biens, quelques agréments, quelques plaisirs. Mais il faut éviter les injustices de peur de déplaire à Dieu et de peur qu’elles ne soient punies en Enfer.
§ 54Au reste, une fille, pour connaître ces injustices, n’a qu’à s’informer si aucune de ses compagnes ne se plaint point, ou de ce qu’elle a dit, ou de ce qu’elle a fait, ou de ce qu’elle a omis de faire ; car pour l’ordinaire quand on se plaint de nous, nous avons tort, quoique nous n’ayons pas toujours si grand tort que le pense la personne qui se plaint.
§ 55Pour en bien juger, nous avons à la main une règle sûre : il n’y a qu’à se demander à soi-même : « Voudrais-je que tous les autres en usassent avec moi comme j’en ai usé à l’égard de la personne qui se plaint de moi ? » Nous verrons bientôt par réflexion que nous avons fait une injustice et que nous devons la réparer. On peut remarquer que la prudence chrétienne conseille aux filles chrétiennes d’observer toujours la justice envers tout le monde.
OBSERVATION IV
IMPORTANCE DE LA BIENFAISANCE CHRÉTIENNE
§ 56Après l’habitude à la justice, c’est l’habitude à la bienfaisance qui est l’habitude la plus importante. Il faut à la vérité commencer par ne point faire de mal, par rendre tout ce que nous devons aux autres, par ne pas exiger d’eux plus qu’ils ne nous doivent. Il faut commencer par vivre dans l’innocence et dans l’éloignement de toute injustice, mais il faut aller plus loin pour plaire à Dieu : il faut qu’une fille soit bienfaisante envers ses compagnes, envers ses maîtresses, envers les domestiques de la maison ou du collège où elle est élevée. Il faut qu’elle fasse plus qu’elle ne leur doit afin d’acquérir une disposition à faire un jour du bien à son mari, à ses enfants, à ses voisines, à ses parents, à ses domestiques et à tous ceux à qui elle peut être utile.
§ 57Or qui doute que les filles peuvent être incomparablement plus exercées à la pratique de ces deux vertus qu’elles ne le sont, et que, si elles sortaient du couvent beaucoup plus exercées à ces vertus, elles ne fussent incomparablement mieux élevées qu’elles ne sont aujourd’hui ? Qui doute qu’elles ne fussent par conséquent infiniment plus propres à diminuer les maux et à augmenter les biens de la société ?
§ 58Le principal moyen d’être d’un commerce très désirable, c’est d’être très attentive à ne déplaire en rien et très attentive à plaire en tout. Or il est visible que la prudence chrétienne conseille la pratique de la bienfaisance chrétienne, et surtout envers ceux à qui nous avons le plus d’obligation.
OBSERVATION V
IMPORTANCE DES DEUX AUTRES HABITUDES
§ 591° L’habitude à raisonner juste.
§ 602° L’habitude à apprendre diverses parties de quelques arts et de quelques sciences, à exercer la mémoire à apprendre les choses les plus utiles et les plus désirables dans la société sont certainement des habitudes importantes pour être plus désirables dans le commerce, mais elles le sont beaucoup moins que les deux autres habitudes.
§ 61Les choses que l’on doit apprendre aux filles doivent viser à augmenter le plus qu’il est possible le bonheur de ceux avec qui elles auront à vivre, et cela pour plaire à Dieu qui nous commande d’aimer notre prochain comme nous-mêmes. Or la prudence chrétienne ne conseille-t-elle pas de chercher de plaire à Dieu pour en obtenir le Paradis ?
TROISIÈME DISCOURS
DIVERS MOYENS DE FAIRE ACQUÉRIR AUX JEUNES FILLES, À UN PLUS HAUT DEGRÉ, L’HABITUDE À LA JUSTICE ET À LA BIENFAISANCE CHRÉTIENNE
§ 62Comme c’est ici le but principal de l’éducation des filles, il faut aussi que les maîtresses emploient, durant plus de la moitié des heures de l’éducation, les moyens les plus efficaces pour fortifier au plus haut point ces deux habitudes dans leurs écolières.
PREMIER MOYEN
HISTOIRES VERTUEUSES
§ 63Entre ces moyens, un de ceux qui me paraissent les plus efficaces, c’est de conter aux petites filles des histoires intéressantes, proportionnées à leur âge, et dans lesquelles elles voient souvent des actions ou de justice ou de bienfaisance chrétiennes honorées et récompensées, et des actions d’injustice punies dès cette vie.
§ 64C’est un grand avantage pour l’éducation que l’Auteur de la nature ait donné à tous les enfants un grand plaisir à entendre des histoires, surtout celles où l’on a l’art de les faire tantôt craindre et tantôt espérer, où l’on leur fait haïr les méchants, et où l’on représente toujours les actions vertueuses dignement récompensées.
§ 65Il n’y a donc, pour suivre l’indication que nous donne Dieu, soit comme Auteur de la nature, soit comme Auteur de la grâce, qu’à conter chaque jour durant une demi-heure une pareille histoire chrétienne.
§ 66Les enfants apprennent ainsi dans l’histoire, sans y penser, ce qu’ils doivent éviter et ce qu’ils doivent faire, surtout lorsque les actions de justice et de bienfaisance y sont suffisamment louées et les injustices suffisamment blâmées.
§ 67Entre les histoires, il faut leur conter l’histoire de l’Ancien et du Nouveau Testament, l’histoire des femmes illustres par leurs vertus, et s’arrêter particulièrement aux actions justes et bienfaisantes pour les louer, et aux actions injustes de celles que l’on met sur la scène pour les blâmer9.
§ 68Il faut dans ces histoires beaucoup de circonstances sensibles, car les enfants veulent beaucoup de peintures des choses qu’ils aperçoivent par les sens ; ce sont ces choses sensibles qui leur font retenir les choses spirituelles10.
§ 69Je sais bien qu’il faut embellir ce que nous avons dans les histoires véritables, et que nous n’avons que peu de ces histoires suffisamment embellies, mais il y a des maîtresses habiles qui peuvent facilement composer sur de pareils canevas des histoires proportionnées aux enfants.
§ 70Si nous avions seulement quarante ou cinquante histoires pareilles, nous les verrions bientôt se multiplier et se perfectionner par les bons écrivains, et devenir enfin dignes d’être rendues publiques par l’impression en faveur de l’éducation des filles de divers âges.
SECOND MOYEN
FAIRE RÉPÉTER CES HISTOIRES AUX ENFANTS
§ 71Si l’on veut que ces histoires fassent beaucoup d’impression sur les petites filles, il faut les accoutumer à répéter devant une maîtresse ce qu’elles ont ouï conter à l’autre, et l’on donnera une image à la fille qui aura le mieux répété11.
§ 72Il vaut mieux exercer la mémoire des enfants à retenir des histoires et des romans historiques vertueux, qu’à leur faire répéter des fables. C’est que les romans historiques vertueux leur seront d’un côté plus agréables et plus intéressants, et ces romans porteront toujours leur morale avec eux, et une morale plus propre aux enfants que la morale des fables12.
§ 73Ce qui serait plus facile à retenir, ce seraient les romans en vers, tel qu’est le roman de Grisélidis que M. Perrault a fait13 ; c’est un modèle de patience. Je sais bien qu’il y aurait quelques vers à changer, il faudrait même ajouter quelque chose à la constitution du roman pour rendre vraisemblable le bizarre procédé du prince jaloux et crédule ; ce serait, par exemple, en supposant les artifices et les calomnies d’une méchante rivale, mais il n’est pas difficile de perfectionner cet ouvrage.
TROISIÈME MOYEN
SCÈNES EN PROSE ET EN VERS
§ 74Pour faire goûter davantage aux petites filles les sentiments de justice et de bienfaisance, il est à propos de mettre en scènes assez courtes les beaux endroits des romans historiques, et de les leur faire jouer tour à tour dans la classe, après les avoir répétées et préparées dans la chambre14.
§ 75Ces sortes d’exercices les accoutumeraient aux meilleures expressions des plus beaux sentiments, et ces sentiments passeraient ainsi bien facilement dans leur âme et s’y graveraient bien plus profondément.
§ 76
En attendant que l’on ait fait en vers des scènes propres aux enfants, les maîtresses pourront se servir de quelques scènes qui ont été faites pour le théâtre, et les emprunter de quelques-unes de nos tragédies, Athalie, Esther, etc.15. Mais il faut auparavant leur conter l’histoire des principaux personnages et choisir toujours les scènes où l’on peut inspirer la crainte d’être injuste et le désir d’être bienfaisant. Mais cela regarde les classes de quatorze ou quinze ans.
QUATRIÈME MOYEN
JUGEMENT SUR LES INJUSTICES
§ 77D’un côté, nous ne commettons guère de grandes injustices, d’injustices punissables contre nos pareils que par impatience et par un esprit de vengeance et, de l’autre, la vengeance ne pourrait rien sur nous si nous avions acquis une grande habitude à la patience.
§ 78Mais enfin il arrive tous les jours entre les compagnes des sujets de patience et, par conséquent, il arrive des injustices, soit en paroles, soit en actions, entre des compagnes impatientes.
§ 79Sur quoi il faut remarquer deux cas : le premier est lorsque l’offensée se plaint de sa compagne à sa maîtresse, et le second lorsque l’offensée, avec le secours de la patience, ne se plaint point.
§ 80Il est vrai que lorsque l’offensée ne se plaint point, c’est une preuve ou qu’elle n’a rien souffert, ou presque rien, ou qu’elle a de la vertu, c’est-à-dire de la patience, mais l’offense n’en est pas moins grande et par conséquent moins punissable.
§ 81Or il faut tous les jours procéder au jugement de la punition des petites injustices dont l’offensée se plaint et des grandes injures dont une autre offensée très patiente ne se plaint point.
§ 82Une demi-heure employée ou le matin ou l’après-midi dans la classe à faire rendre publiquement un ou deux pareils jugements par les compagnes même de l’offensée sera un temps très utilement employé :
§ 831° Pour donner plus d’attention aux autres écolières sur de pareilles offenses ;
§ 842° Pour leur apprendre les degrés d’injustice des actions qui seront marquées par les différents degrés de punition ;
§ 853° Pour leur apprendre à pardonner et à souffrir sans se plaindre, parce que souvent l’offensée, qui demandera que l’offensante soit exempte de la punition ordonnée par les compagnes, obtiendra la moitié de sa demande et qu’elle en sera louée publiquement devant les autres par la maîtresse ;
§ 864° Cet appareil de jugement fera une grande impression dans leur esprit contre toute injustice. Or c’est ce qu’il y a de plus important dans l’éducation.
§ 87Je compte parmi les plus petites punitions de se tenir debout un quart d’heure dans la classe. Se tenir à genoux est une plus grande punition. On peut ainsi marquer les degrés d’injustice en établissant dix ou douze degrés de punition par le temps et la manière de punir.
CINQUIÈME MOYEN
RÉCOMPENSE DE LA PLUS PATIENTE
§ 88Comme la vertu du plus grand usage dans la société c’est la patience qui fait souffrir sans se plaindre, je demande aussi que, tous les premiers jours du mois, les écolières donnent leurs voix par scrutin à celle qui, dans le dernier mois, a le plus souffert sans se plaindre à personne, et surtout à la maîtresse, afin qu’elle porte une marque honorable tout le mois suivant, et afin que, sans dispute, elle ait la meilleure place et la préséance partout à son choix.
§ 89Une demi-heure et même une heure passée tous les mois à cet exercice serait très utilement employée et servirait beaucoup à encourager les écolières à pratiquer cette vertu, chacune dans leur classe.
§ 90Or, dans une famille, quel trésor qu’une femme très juste, très patiente et très appliquée à ses devoirs !
SIXIÈME MOYEN
OCCUPATIONS JOURNALIÈRES
§ 91Les filles ne sont pas destinées comme les garçons aux divers emplois de l’État ; elles sont au contraire particulièrement destinées à établir et à maintenir l’ordre et la règle dans la maison. Ainsi il doit y avoir dans le collège des différences dans leurs occupations journalières.
§ 92J’approuve fort, par exemple, qu’à la place du latin on enseigne aux filles divers arts de femme, comme filer, broder, coudre, faire de la tapisserie, etc.
§ 93Ce n’est pas que, pour les femmes, l’on puisse estimer grand-chose le travail des mains en lui-même, mais : 1° c’est beaucoup que de pouvoir les amuser quelques heures du jour, 2° c’est beaucoup que de leur donner une contenance modeste et convenable dans la conversation avec leurs amis et leurs amies. Or les amusements utiles qui garantissent de l’ennui ne sont-ils pas précieux16 ?
§ 94Mais un goût encore plus utile aux femmes, c’est le goût de la lecture, car les femmes qui aiment à lire ont un amusement sûr quand elles sont seules, et un amusement de peu de dépense et souvent très utile.
§ 95De là il suit qu’à l’âge de neuf ou dix ans, il faut commencer à donner aux filles des livres d’histoire à lire, et surtout ceux qui sont en même temps agréables et utiles. Il faut leur en faire rendre compte les unes devant les autres et louer celles qui répéteront le mieux ou qui feront les observations les plus raisonnables sur leur lecture17.
§ 96Il faut avoir pour but d’instruire les filles des éléments de toutes les sciences et de tous les arts qui peuvent entrer dans la conversation ordinaire, et même de plusieurs choses qui regardent les diverses professions des hommes, histoires de leur pays, géographie, lois de police, principales lois civiles, afin qu’elles puissent entendre avec plaisir ce que leur en diront les hommes, leur faire des questions à propos et entretenir plus facilement conversation avec leurs maris des événements journaliers de leurs emplois.
§ 97Si les femmes entendaient un peu les matières de la profession de leurs maris, il en résulterait plusieurs grands avantages pour le mari même : 1° en racontant à sa femme ce qui serait arrivé ce jour-là, il aurait occasion de penser une seconde fois à la même affaire, et d’y faire par conséquent de nouvelles observations utiles pour de semblables affaires ; car souvent, on s’instruit avec les ignorants que l’on instruit, parce que les réflexions de sa femme lui donneraient occasion d’en faire lui-même qu’il n’aurait pas faites sans ce secours ;
§ 982° Il compterait pour un plaisir de rendre ainsi compte à sa femme du détail de sa journée et des sentiments des autres, et sa femme aurait de son côté le plaisir d’être agréable et utile à son mari ; mais je comprends bien que si elle n’a rien appris de cette profession dans le couvent, il faudra que le mari s’assujettisse à devenir le précepteur de sa femme.
§ 99Il est à propos que dans les exercices journaliers, les maîtresses enseignent peu à peu aux filles, dès huit ou neuf ans, la carte et l’histoire de leur province et de leur État, à douze ans, la carte et l’histoire de l’Europe et de diverses parties du reste du monde, en observant de leur faire répéter de temps en temps ce qu’elles auront appris les premières années. Il faudra aussi leur faire remarquer les lieux qui sont recommandables par quelque grande manufacture, par quelque mine d’or ou d’argent, etc., par la naissance de quelques grands hommes, de quelque saint ou sainte, par quelque bataille, etc., leur en faire l’histoire.
§ 100À quinze ans, leur faire lire les gazettes et leur faire montrer les lieux sur la carte et leur expliquer les nouvelles publiques. Il faut même leur enseigner la chronologie ou l’histoire universelle par diverses époques générales.
§ 101Leur enseigner quelque chose des principales révolutions du monde, du commencement et de la fin des principaux empires, et surtout du pays où elles vivent, leur faire lire quelque chose de l’histoire de leur pays, quelque chose des histoires des pays voisins, et surtout des histoires particulières tant des hommes illustres que des femmes vertueuses, afin que peu à peu elles goûtent le plaisir de la lecture, et qu’elles puissent lire ensuite avec plus de plaisir les livres de réflexions morales et quelques livres de raisonnement18.
§ 102Si l’on veut bien distribuer leurs occupations journalières, il y aura assez de temps pour tout, et assez de temps pour leur apprendre les éléments et quelque chose de général des sciences les plus d’usage et les plus utiles à la société :
§ 103Un peu d’astronomie pour pouvoir faire usage de l’almanach, pour savoir comment se font les éclipses, ce que ce peut être que les comètes, les impostures des diseurs et des diseuses de bonne aventure.
§ 104Un peu de connaissance de la machine du corps des animaux, de la nutrition et de l’admirable économie de cette machine, pour admirer la grande sagesse et la grande puissance de l’Être bienfaisant qui l’a composée. On a traduit de l’anglais de beaux ouvrages sur cette matière qui nous montrent le doigt de Dieu partout19.
§ 105Une femme peut un jour être chargée de gouverner les affaires et les procès de sa maison ; elle doit entendre ce que l’on rapporte à son mari des affaires domestiques. Ainsi, il est à propos que dans son éducation elle apprenne quelque chose de la jurisprudence, des divers officiers de justice, de leurs fonctions, des diverses juridictions, des principales lois de sa province. Il faut qu’elle sache quelque chose de ce qui regarde le revenu des terres, la manière de faire des baux, de tenir des registres, de faire des quittances et autres actes ordinaires20.
§ 106Il est à propos qu’elle connaisse quelque chose sur les causes de plusieurs effets naturels comme de la pluie, de la grêle, de la neige, du tonnerre, des songes, des impostures des prétendus sorciers ou magiciens.
§ 107Si j’appuie un peu pour donner aux femmes durant leur éducation un peu de connaissance des causes naturelles des effets surprenants, c’est afin de les éloigner de la superstition qui cause tant de maux, et qui leur fait quelquefois préférer une conduite injuste à une conduite juste et raisonnable.
§ 108Exercice de l’arithmétique dans les fonctions de l’économie.
§ 109Exercice de musique, de clavecin, de chant à dix ou douze ans.
§ 110Plusieurs de ces exercices ne se feront qu’une ou deux fois la semaine, et cela fera que les écolières pourront apprendre un peu de tout.
§ 111Les religieux de chaque ordre qui gouverneront les collèges pourront instruire de ces sciences les maîtresses des pensionnaires de leur ordre.
§ 112Il est vrai qu’il faudrait qu’il y eût pour toutes ces sciences des ouvrages faits exprès pour enseigner aux filles de chaque âge à peu près ce qu’elles doivent savoir des arts et des sciences, pour être en état d’entendre un jour les personnes habiles qui en parleront, mais en attendant, on peut leur en enseigner quelque chose lorsque leurs maîtresses en auront elles-mêmes appris une partie par le secours des livres et des maîtres.
SEPTIÈME MOYEN
POINT DE VACANCES
§ 113J’ai déjà remarqué que les écoliers qui passent dix mois et demi sans vacances n’en ont point besoin, mais seulement les maîtres. Or comme j’ai montré la nécessité des maîtres de supplément, les uns et les autres pourront avoir divers temps de vacances le long des semaines, le long des années21.
§ 114De même, je demande pour chaque classe de filles deux maîtresses, l’une pour le matin, l’autre pour l’après-midi, et une maîtresse de supplément.
§ 115Les filles se passent déjà de vacances, elles continuent le long de l’année tous les exercices de eur éducation.
§ 116On peut bien, dans la semaine, leur donner, durant tous les jours de fêtes, certains exercices plus agréables pour elles, ce qui leur servira de jour de congé, mais il faut toujours que ce soient des exercices utiles dans lesquels elles fortifient en elles les habitudes les plus importantes pour rendre la société plus aimable et pour obtenir le Paradis par la pratique des vertus.
HUITIÈME MOYEN
QUEL NOMBRE DE PENSIONNAIRES PAR CLASSE DANS UN GRAND COLLÈGE
§ 117Je crois que chaque classe ou chaque chambre de filles ne doit point passer le nombre de quinze ou seize si l’on veut avoir le loisir de les exercer toutes, dans le même jour, suffisamment sur les mêmes sujets.
§ 118Mais il ne faut pas, s’il est possible, que ce nombre de filles pour la même classe soit beaucoup moindre, parce qu’alors il n’y aurait pas assez d’émulation entre elles, et il faut surtout établir et nourrir entre elles beaucoup d’émulation à qui sera la plus vertueuse.
NEUVIÈME MOYEN
FILLES À PEU PRÈS DE MÊME ÂGE
§ 119En général, il faut mettre les filles à cinq ans dans les collèges de religieuses pour apprendre à lire, à écrire. On fera la première classe depuis cinq ans jusqu’à six, la seconde classe depuis six jusqu’à sept, et ainsi de suite.
§ 120Si la nature, d’un côté, donnait à toutes les filles le même degré d’intelligence et de docilité, et si, de l’autre, elles avaient toutes le même degré d’attention, on les ferait passer toutes ensembles de la première à la seconde, de la seconde à la troisième, etc. Mais il y a souvent entre deux filles de six ans une différence très sensible pour ces qualités, de sorte qu’il faut s’assujettir à laisser quelquefois une ou deux filles de six ans dans la classe de cinq, quelques-unes des filles de dix ans dans la classe de neuf, et ainsi des autres22.
DIXIÈME MOYEN
NOMBRE DE CLASSES
§ 121Supposé que les filles sortent du collège à dix-huit ans pour se marier, elles auront été treize ans dans les saints exercices de l’éducation chrétienne ; ainsi elles auront passé par treize classes.
§ 122Si l’on suppose trois maîtresses pour chaque classe, si un collège complet avait toujours treize classes de quinze pensionnaires chacune, il s’ensuivrait qu’il y aurait dans ce collège trente-neuf maîtresses et cent quatre-vingt quinze pensionnaires.
§ 123Nous n’avons en France de grand collège que la maison de Saint-Cyr, composée de filles qui ont fait preuve de noblesse et de pauvreté, mais il ne serait pas difficile au gouvernement de réunir peu à peu plusieurs maisons religieuses d’un même ordre à une seule dans la capitale pour en former un grand collège où l’on prendrait environ deux cents pensionnaires.
§ 124Le grand collège de treize classes et de deux cents filles aurait un plus grand avantage sur les petits collèges de trente, de cinquante pensionnaires à cause de la plus grande émulation, à cause du grand nombre de punitions et de récompenses publiques, et à cause du plus grand nombre d’habiles maîtresses qui se perfectionneront tous les jours davantage à l’exemple et à l’envi les unes des autres.
§ 125Ainsi l’État doit viser à augmenter dans les capitales23 les collèges de filles jusqu’à deux cents pensionnaires, ou environ, pour avoir toujours des classes assez nombreuses pour exciter et fortifier l’émulation du côté des vertus les plus importantes au salut et à la société.
§ 126Mais en attendant de semblables unions, il faut, s’il est possible, que chaque communauté qui a des pensionnaires puisse les élever avec plus de soin. Ainsi il faut les diviser par classes et mettre deux maîtresses à chaque classe. Elles auront soin de faire instruire ces maîtresses des connaissances qu’elles n’ont pas encore et qu’elles doivent enseigner.
ONZIÈME MOYEN
PRÉFÉRER LA PLUS INTELLIGENTE ET LA PLUS PATIENTE POUR ÊTRE SUPÉRIEURE
§ 127Comme un des ouvrages les plus importants à l’État et à la religion, c’est l’éducation des filles, il faut que la supérieure du collège soit, s’il se peut, choisie par scrutin24 comme la plus intelligente et la plus patiente de la communauté, et que la supériorité ne dure que trois ans, sauf à continuer par scrutin pour trois autres années. Mais aux élections par scrutin assisteront deux prêtres, l’un nommé par l’intendant, l’autre nommé par l’évêque pour empêcher les cabales et les effets des cabales.
§ 128Il faut de même que les maîtresses soient choisies par scrutin entre les plus spirituelles et les plus patientes.
§ 129Les maîtresses doivent avoir au moins vingt-trois ans accomplis avant que de commencer un cours entier de treize ans, et les maîtresses qui auront fait un cours entier seront préférées à celles qui n’en ont point encore fait.
§ 130Si le collège complet étant bien fourni d’officières il reste des religieuses inutiles, elles s’occuperont à l’ouvrage des mains, tant pour l’utilité de la communauté que pour assister les pauvres familles. Elles enseigneront aussi aux pauvres filles du dehors à lire, à écrire, à calculer, à filer, à coudre, à tricoter, à blanchir, etc. Cela est une œuvre beaucoup plus sainte en elle-même avec pareil désir de plaire à Dieu que le simple chant des psaumes, et même ce chant peut se faire en langue vulgaire dans les salles où l’on travaille des mains.
DOUZIÈME MOYEN
LIRE L’OBSERVATION 14, PAGE 119 DU PROJET IMPRIMÉ
§ 131J’ai mis dans cette observation25 dix ou douze articles qui conviennent aussi à l’éducation des filles, j’ajouterai seulement deux articles : 1° les maîtresses doivent à la place des vies des hommes illustres substituer les vies des femmes qui ont été illustres, soit par leur vertus, soit par leurs lumières ;
§ 1322° Une des pratiques les plus importantes, c’est de faire observer dans les vies aux jeunes filles la grande distance de la gloire précieuse qui est utile au prochain à la gloriole, c’est-à-dire à la gloire vaine et frivole qui est inutile aux autres26. C’est que les femmes n’ayant pas les mêmes occasions de se distinguer entre elles par les talents de l’esprit, elles se portent naturellement à se distinguer par la parure ou par d’autres distinctions frivoles, au lieu de se distinguer par la politesse, par la prévenance, par la modestie, et surtout par la patience27.
TREIZIÈME MOYEN
DIVERSITÉ ET UNIFORMITÉ DANS LES HABILLEMENTS
§ 133Il est à propos, surtout dans les grands collèges, qu’il y ait de l’uniformité dans les habillements, mais il faut de la diversité dans les coiffures de classes différentes. On m’a dit que l’on avait sagement observé à Saint-Cyr cette uniformité et cette diversité.
§ 134Il n’y aura jamais rien autre chose à y ajouter que la marque honorable sur l’habit de la plus vertueuse et de la plus intelligente de chaque classe : la marque de la plus vertueuse sera une petite médaille d’or, la marque de la plus intelligente sera une petite médaille d’argent, qui seront attachées sur l’habit. Quoique les élections soient faites tous les mois, une même pensionnaire peut bien être élue six mois de suite, mais les six mois étant passés, on ne pourra la nommer qu’au bout de six autres mois.
§ 135La même pourra avoir les deux marques de supériorité en patience et en intelligence ; il faut alors leur apprendre que les manières simples et modestes rehausseront leur mérite et leur sont d’autant plus nécessaires qu’elles sont honorées. La modestie et la simplicité donnent un nouveau relief au mérite distingué, au lieu que l’air hautain et fier blesse tout le monde et surtout les envieuses. Or une personne vertueuse ne doit-elle pas être toujours en garde pour ne blesser personne, soit par ses paroles, soit par ses manières ?
QUATORZIÈME MOYEN
IL FAUT LIRE L’OBSERVATION 13, PAGE 118 DE L’IMPRIMÉ
§ 136Entre les observations qui sont propres à l’éducation des garçons et à l’éducation des filles, je remarque la treizième comme une des plus importantes28.
QUINZIÈME MOYEN
ÉCONOMIE
§ 137Entre les arts et les sciences qui sont les plus importants à l’éducation des filles, il faut regarder comme science principale l’économie ou l’art de gouverner prudemment une famille. On ne saurait leur enseigner cet art ou cette science avec trop d’attention, surtout quand elles ont passé treize ans ; car le bon gouvernement de leur famille future sera proprement leur fonction particulière et leur emploi particulier dans le monde et dans la société. Or si toutes les familles nobles étaient bien gouvernées pour le dedans, quel avantage pour le total de l’État ?
§ 138Ainsi, depuis cet âge jusqu’à leur sortie, il est à propos qu’elles emploient, durant un an ou environ, une grande partie de leurs exercices journaliers à écrire les mémoires et à servir tour à tour de secrétaires aux cinq ou six différentes religieuses qui ont soin de quelque partie du gouvernement de la maison, comme de la recette et de la consommation de l’argent et des denrées.
§ 139Il faut que, par leurs exercices journaliers, elles apprennent à tenir des registres, à rendre et à se faire rendre des comptes exacts, à connaître les fraudes des marchands, le trop de consommation des domestiques, le prix ordinaire des denrées différentes et des ouvrages des différents ouvriers. Il faut qu’elles apprennent à faire des reproches aux uns en public, et à donner des louanges aux autres, car il faut que les mères de familles redressent de temps en temps les enfants et les domestiques comme les horlogers remontent leurs horloges quand l’on veut qu’elles marchent bien.
§ 140Or c’est par les reproches bien fondés et par des louanges méritées que les valets, les servantes, sortes de machines domestiques, se remontent et reprennent des forces pour continuer leurs services ordinaires sans se corrompre29. Le point de perfection, c’est que les domestiques qui servent mieux aient aussi à espérer plus de diverses sortes de récompenses, soit des gratifications, soit des louanges, afin de mettre entre eux une émulation suffisante à qui fera le mieux ce dont ils sont chargés.
§ 141Or soit que la jeune fille soit destinée à gouverner une petite ou une grande maison, c’est un grand trésor qu’une femme appliquée à s’instruire de toutes les parties de l’économie, et l’on peut dire que si les maris donnent quelquefois si peu d’autorité dans leur maison à leurs femmes, c’est qu’ils voient avec chagrin qu’elles n’ont nulle connaissance, nulle application pour ces sortes de détails, au lieu que s’ils pouvaient s’apercevoir qu’elles en ont déjà beaucoup et qu’elles s’y appliquent volontiers, ils leur donneraient bientôt de ce côté-là une grande confiance et une grande autorité et se trouveraient ainsi fort soulagés par leurs femmes.
§ 142Je vois avec beaucoup de déplaisir les femmes accoutumées à jouer aux cartes et aux autres jeux de hasard. Je ne sais si notre royaume sera jamais entièrement guéri de cette grande plaie qui cause tant de désordres considérables dans une infinité de maisons, mais il est certain qu’un des moyens de diminuer ce mal, c’est d’accoutumer les femmes, dès leur jeunesse, à prendre soin de tous les détails de la maison, et d’avoir particulièrement attention à la première éducation de leurs enfants jusqu’à ce qu’ils soient au collège30.
§ 143Une femme occupée dans sa maison ne craint point l’ennui et n’a point par conséquent besoin de s’occuper ni du jeu, ni de visites, ni de spectacles. Une femme qui prend plaisir à lire a beaucoup plus de conversation, principalement quand elle lit les ouvrages nouveaux. Mais ce goût pour la lecture cesse si elle ne l’exerce au moins durant les dernières années de son éducation.
SEIZIÈME MOYEN
LES COLLÈGES DES FILLES POURRAIENT SERVIR DE RETRAITE AUX VEUVES
§ 144Il serait à désirer que, dans les grandes villes, il y eût un plus grand nombre de maisons de retraite commodes, tant pour les hommes que pour les femmes qui veulent vivre un peu retirés du monde.
§ 145Une religieuse qui aurait fait deux cours entiers de treize ans chacun, et qui les aurait commencés à vingt-quatre ou vingt-cinq ans, aurait la liberté de ne servir plus que de maîtresse de supplément ou dans quelque autre emploi de la maison, et ces maîtresses auraient ainsi le loisir de converser avec les dames qui se seraient retirées dans le collège. Elles seraient occupées dans la maison à diverses autres fonctions moins pénibles et moins occupantes que celle d’enseigner des enfants.
§ 146Les plus habiles de ces maîtresses donneraient aux religieux de leur ordre leurs observations pour perfectionner les histoires, les scènes, les romans vertueux et les autres ouvrages que l’on doit faire lire et faire apprendre aux filles le long de la journée, soit pour la pratique des vertus, soit pour augmenter les connaissances les plus utiles de leur esprit par rapport à leur condition future, mais on ne mettrait rien en usage des mémoires que ces religieux donneraient à leurs supérieurs qu’auparavant il n’eût été approuvé par le bureau général de l’éducation, qui aurait soin de rectifier ces sortes de perfectionnements et de les rendre ensuite uniformes dans tous les autres collèges31.
§ 147Parmi les veuves pensionnaires et retirées, il s’en trouverait quelquefois d’habiles et qui seraient très propres à donner de bons conseils sur le bon gouvernement du collège ; il s’en trouverait quelquefois de riches sans enfants qui pourraient laisser quelques dons au collège après leur mort en faveur des pauvres demoiselles qui n’auraient pas le moyen de payer des pensions.
§ 148Les dames veuves assisteraient quelquefois aux exercices pour donner plus d’attention aux écolières ; celles qui seront actrices en joueront mieux quand elles auront un plus grand nombre de spectateurs et de spectatrices qui pourront les louer ou les blâmer selon qu’elles le mériteront.
DIX-SEPTIÈME MOYEN
UTILITÉ DU LANGAGE POLI ET DES MANIÈRES POLIES
§ 149Quelques gens prétendent que le langage poli, les manières polies que l’on enseigne aux enfants pour les accoutumer à la politesse extérieure avant même qu’ils sentent le désir de plaire, qui est le fonds de la politesse extérieure, ne sont que les accoutumer à feindre des sentiments de politesse qu’ils n’ont point, et que c’est les accoutumer à une sorte d’hypocrisie de politesse, et que cette hypocrisie est un vice32.
§ 150Mais ils se trompent, 1° en ce que cette hypocrisie n’est pas un défaut pourvu qu’elle soit mise en œuvre pour plaire aux autres et pour les exciter à la vertu. Or il est certain que les autres, trompés par ce langage, par ces manières polies, sentent pour ceux qui les trompent bien une vraie envie de leur plaire par reconnaissance, ce qui est un sentiment vertueux, et il arrive ensuite que la fille qui n’avait d’abord qu’une politesse extérieure vient à sentir par reconnaissance une vraie envie de plaire, c’est-à-dire une politesse intérieure. Ainsi, il arrive souvent que la simple écorce de la politesse produit les sentiments mêmes de la politesse33.
§ 1512° Il y a des enfants qui ont un désir de plaire, ce qui est le fonds général de la politesse, et qui, faute de connaître les divers langages et les diverses manières dont on peut exprimer ce désir, ne passent que pour des enfants impolis et mal élevés. Ainsi, il leur est très utile de connaître ces termes et de pratiquer ces manières, même avant qu’ils aient conçu le désir de plaire.
§ 152[3°.] Les jeunes filles ne sauraient être trop polies et marquer trop leur envie de plaire à leurs compagnes, aux personnes de leur sexe, à leur père, à leur mère, à leur mari, et à user de manières polies envers tout le monde.
§ 1534° Je conviens que ces compliments, ces manières polies sont d’un beaucoup plus grand usage dans les grandes villes et à la cour que dans une campagne, mais elles ne laissent pas d’y être quelquefois d’usage pour les filles qui y sont mariées, et ce n’est pas un reproche que l’on doive leur faire de ce qu’elles mettent quelquefois en usage des compliments et des manières polies, pourvu qu’elles aient appris dans la même éducation à être modestes, discrètes, patientes, laborieuses et appliquées au travail et à l’économie.
§ 154Il faut donc leur faire apprendre des scènes de politesse.
DIX-HUITIÈME MOYEN
ARRANGEMENT ET PROPRETÉ
§ 155L’arrangement, la propreté plaisent et sont utiles à la santé. C’est particulièrement à la femme à faire tenir tout propre et chaque chose à sa place dans la maison. Quand tout est remis à sa place, on trouve chaque chose facilement.
§ 156Il serait donc à propos que les jeunes filles fussent accoutumées, dès douze ou treize ans, à avoir soin de tenir propres et rangés tels et tels meubles, durant un mois, et puis tels et tels autres, durant un autre mois, afin qu’elles pussent enseigner un jour l’arrangement et la propreté à leurs domestiques dans chaque partie de la maison.
§ 157Il serait à propos aussi qu’elles sussent appliquer quelques remèdes communs pour guérir, à la campagne, les petites blessures et les petites maladies de leurs enfants, de leurs domestiques, et même des pauvres gens. Elles pourraient voir composer la plupart des remèdes et les voir appliquer34. Cela regarde les filles de quatorze ou quinze ans et au-dessus. Ces connaissances valent mieux que le clavecin, et cependant, il est utile d’en savoir un peu jouer et de connaître quelque chose de la musique.
DIX-NEUVIÈME MOYEN
SECOURS À ESPÉRER DES ACADÉMIES DES BONS ÉCRIVAINS
§ 158J’ai montré, dans un discours séparé, la grande utilité dont pourrait être à l’État une académie composée de bons écrivains et de savants dans l’histoire ancienne et moderne, si elle était occupée aux différents travaux que je propose35. Mais, parmi ces occupations, j’avais omis un travail très important : c’est de faire travailler un des bureaux de cette académie aux ouvrages nécessaires pour perfectionner l’éducation publique des garçons et des filles, par exemple, à bien écrire les histoires qu’on lira dans les collèges, et cela par rapport à la portée des enfants des classes différentes.
§ 159Ainsi l’histoire de Joseph, le patriarche, par exemple, qui sera écrite pour la classe de sept ans, sera très différemment écrite de celle qui sera destinée pour la classe de quatorze ou quinze ans36.
§ 160Je mets au nombre de ces travaux des académiciens pensionnaires les romans vertueux, les petites scènes, soit en prose, soit en vers, et les dialogues ou conversations proportionnées aux différentes classes et qui seront destinées pour certains jours de la semaine et pour certains mois de l’année.
VINGTIÈME MOYEN
BIEN PRONONCER
§ 161Les filles apprennent à parler, mais quand elles prononcent ou trop vite, ou trop lentement, ou en grasseyant, il faut donner du temps pour corriger ces défauts37.
VINGT ET UNIÈME MOYEN
ENSEIGNER À BIEN ÉCRIRE DES LETTRES D’AFFAIRES, DE DIFFÉRENTS COMPLIMENTS, ETC.
§ 162Il faut montrer aux enfants de douze ou quatorze ans divers modèles de lettres bien écrites sur divers sujets, leur en faire composer ensuite quelques-unes sur les mêmes sujets et leur faire observer leurs fautes. Il faut leur montrer les diverses espèces de preuves nécessaires pour persuader leurs opinions et pour inspirer leurs sentiments. On leur fera lire pour cet effet des endroits des écrivains éloquents.
VINGT-DEUXIÈME MOYEN
CONTRE LES PASSIONS
§ 163Si je ne dis rien dans ce traité sur les préservatifs contre le penchant ordinaire que la plupart des jeunes femmes ont pour être coquettes, c’est-à-dire contre la passion de l’amour déréglé et illégitime, c’est que je crois qu’il vaut encore mieux leur laisser ignorer cette maladie jusqu’à ce qu’elles soient mariées que de leur en donner des idées auparavant. On devine assez ma raison : il vaut mieux les laisser dans l’ignorance du mal que de leur en donner des idées.
§ 164Et d’ailleurs, c’est leur donner un grand préservatif général contre les passions injustes, et par conséquent contre l’amour illégitime, que de leur inspirer beaucoup d’horreur et d’éloignement pour faire de grandes injustices, et particulièrement à ceux à qui on est le plus obligé de plaire, et à qui il faut plutôt procurer des agréments et des consolations qu’à toutes autres personnes.
§ 165[1°] C’est pour cela que l’on ne saurait trop inspirer aux filles, durant leur éducation, l’esprit de la religion, qui consiste dans une grande crainte de déplaire à Dieu et d’être jeté au feu éternel, et dans un grand désir de lui plaire et d’en obtenir l’entrée du Paradis.
§ 1662° C’est au mari, au beau-père, à la belle-mère, à éloigner les femmes des occasions dangereuses et à les associer de bonne heure avec des personnes sages, dévotes et vertueuses, et à leur procurer sur cet article une seconde éducation aussi vertueuse que la première.
§ 1673° Les occupations continuelles qu’elles auront en s’appliquant à bien régler leurs domestiques et à bien instruire les gouvernantes de leurs enfants et en s’occupant des soins d’une bonne mère de famille pourront leur servir de puissants préservatifs et même de remèdes suffisants contre une maladie si dangereuse et si contagieuse.
§ 168Je ne désespère pas que nos neveux ne voient qu’il sera établi, parmi les femmes qui se piqueront de vertu, de fuir le commerce de celles qui sont soupçonnées de dérèglement et de voir ainsi les coquettes condamnées à vivre avec la honte d’être regardées comme des personnes pestiférées. Il est vrai que notre siècle est aujourd’hui fort éloigné de ces maximes sensées et austères, mais la bonne éducation des hommes et des femmes peut bien faire, en peu d’années, un grand et heureux changement dans nos mœurs.
§ 169Il est certain que, si une femme ne songeait qu’à plaire à son mari, à s’en faire aimer, et aux soins de tenir sa maison bien réglée, elle négligerait fort les ornements et tout ce qui sert à la parure ; elle s’épargnerait ainsi une grande dépense en s’habillant et se coiffant modestement, et elle n’en serait que plus estimée par les honnêtes gens, surtout si l’on savait qu’une partie de ces sortes d’épargnes est employée à secourir des familles malheureuses pour plaire à Dieu et pour en obtenir le Paradis38.
VINGT-TROISIÈME MOYEN
CITER LES FEMMES ILLUSTRES
§ 170Il est très à propos de faire lire aux jeunes filles de quinze ou seize ans les vies des personnes illustres de leur sexe qui ont vécu autrefois, et qui peuvent leur servir de modèles dans leur conduite. Mais ce qui peut leur donner plus de courage, soit pour corriger les défauts, soit pour s’appliquer plus fortement à acquérir beaucoup de justesse dans le raisonnement et beaucoup de connaissances utiles, c’est de leur mettre souvent devant les yeux la réputation, la considération et le crédit qu’ont eu telles et telles dames vertueuses et habiles39.
§ 171Il faut montrer aux jeunes filles la route qu’ont suivie celles qui ont acquis ces qualités par degrés d’une manière distinguée et supérieure aux personnes de leur âge, comment elles ont continué leur attention à fortifier ces qualités dans un âge plus avancé, et comment elles sont ainsi parvenues à cette précieuse distinction, d’être citées comme des modèles et respectées des plus grands hommes et des personnes les plus considérables par leur naissance et par leur pouvoir.
§ 172On ne saurait imaginer combien ces relations font d’impression sur les jeunes filles depuis quatorze ans jusqu’à un âge plus avancé, surtout à l’égard de celles qui ont le plus d’esprit et le plus de disposition à goûter la bonne gloire et à mépriser les gloires méprisables.
§ 173Je sais bien qu’un pareil motif n’est qu’humain, et qu’il n’a pour but que des intérêts temporels tels que sont le plaisir et l’agrément que produisent dans le cours de la vie la grande considération et la grande distinction que donnent à une dame les diverses connaissances de l’esprit, jointes à une grande politesse et à une grande discrétion. Je sais bien que de bonne heure il faut tâcher de donner aux jeunes filles un motif plus élevé, tel que le plaisir de plaire à Dieu pour obtenir les plaisirs du Paradis.
§ 174Mais comme plusieurs d’entre elles sont encore à douze ou quinze ans peu sensibles aux choses spirituelles et aux grands intérêts de la vie future, il est à propos de se servir avec elles des motifs innocents des agréments de la vie présente, pour leur faire surmonter le penchant naturel qu’elles ont à la fainéantise, à l’inapplication, à la paresse, à l’impolitesse, à l’indiscrétion, à la parure, à la vaine gloire40.
§ 175C’est que ces motifs tout imparfaits qu’ils sont ne laissent pas d’être très puissants pour elles, parce qu’ils sont proportionnés à leur faiblesse et à leur ignorance, et parce qu’ils sont suffisants dans cet âge pour les éloigner de ces vices.
§ 176Or tout le monde sait que lorsque l’on a pu garantir de ces vices les jeunes filles par des habitudes opposées, quoiqu’avec le secours des motifs naturels, humains et temporels, il est alors beaucoup plus facile de leur faire rectifier ces motifs et d’élever leur âme à des motifs surnaturels, divins et éternels, tels qu’est le désir du Paradis.
§ 177On ne donne pas tout d’un coup aux petits enfants les fortes nourritures des jeunes gens, ils n’en profiteraient pas ; il faut observer en tout les proportions que les causes ont en certains cas avec leurs effets. Et comme il y a des jeunes filles plus avancées du côté de l’esprit les unes que les autres, aussi est-il à propos de leur donner des nourritures spirituelles qui soient proportionnées à la force ou à la faiblesse de leur esprit41.
VINGT-QUATRIÈME MOYEN
LECTURE DE LA VIE DE CERTAINES SAINTES
§ 178En attendant que d’excellents écrivains aient fait des recueils des vies de quelques saintes, en attendant qu’ils les aient écrites d’une manière proportionnée aux diverses classes des différents âges des filles, il faudra se servir de celles qui sont les moins mal écrites et les plus proportionnément à ces divers âges ; car c’est particulièrement cette proportion qu’il faut avoir en vue. Or cette proportion consiste, ce me semble, à conter plus simplement, plus naïvement, à faire plus de dialogues, à donner plus d’images sensibles ; ces images semblent inutiles à quelques personnes, mais les plus habiles savent que les filles des plus basses classes demandent cette sorte de style et ces sortes d’images naïves42.
§ 179Il faut qu’un esprit supérieur apprenne à s’abaisser pour être plus utile aux enfants ; on ne peut pas sans beaucoup d’esprit imiter ainsi les allures enfantines.
QUATRIÈME DISCOURS
ÉCLAIRCISSEMENT DES DIFFICULTÉS
OBJECTION I
§ 180Je comprends bien qu’un des plus grands avantages que la société chrétienne puisse retirer des couvents de religieuses, ce serait la bonne éducation des filles sur le plan que vous proposez ; mais tant qu’il n’y aura point dans l’État un conseil formé exprès pour procurer cette bonne éducation aux garçons et aux filles, il ne faut point espérer, ni que les couvents, ni que les collèges changent rien à leurs anciennes méthodes.
RÉPONSE
§ 181Je conviens qu’il est trop rare que tous les membres d’un collège ou d’un couvent se rendent d’eux-mêmes à un projet très avantageux à l’Église et à l’État, et qu’ils soient tous de même opinion sur un pareil établissement pour en espérer un pareil concert. Cependant la moindre opposition, quelque mal fondée qu’elle soit, arrêtera toujours les bons effets des bons citoyens et des plus habiles, s’ils ne sont secourus de l’autorité publique. Mais c’est toujours beaucoup que d’avoir bien démontré à la postérité la grande utilité d’un pareil établissement.
OBJECTION II
§ 182Je suis persuadé que les couvents qui se tourneraient davantage à l’utilité du prochain et à la meilleure éducation des filles auraient beaucoup plus de petites pensionnaires que les autres couvents. Mais il y a pour cela beaucoup d’obstacles à surmonter que l’on ne surmontera jamais.
RÉPONSE
§ 1831° Ces obstacles peuvent être surmontés par l’autorité de l’évêque et de l’intendant43, et si la chose réussit, les autres évêques, les autres intendants voudront avoir l’honneur et le plaisir de procurer de pareils avantages dans leurs diocèses, dans leurs intendances en rectifiant tous les jours les meilleurs plans, et en employant les moyens les plus efficaces.
§ 1842° Les couvents devenus très utiles aux chrétiens seront beaucoup plus favorisés par l’État que les autres couvents beaucoup moins utiles.
§ 1853° Dans les plus beaux siècles des bénédictins et des bénédictines, cet ordre qui est encore regardé à Rome comme le plus parfait, les religieux n’élevaient-ils pas des garçons, les religieuses n’élevaient-elles pas des filles ? N’étaient-ce pas des collèges qui formaient des saints et des saintes pour vivre dans le monde ? Plusieurs de nos rois n’y ont-ils pas été élevés ? Or pourquoi ne pas aider ces religieux et ces religieuses à revenir à un emploi si saint et si utile44 ?