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OBSERVATIONS POUR DIRIGER CEUX QUI [•] ÉCRIVENT LA VIE DES HOMMES ILLUSTRES

UTILITÉ DE L’HISTOIRE DES HOMMES ILLUSTRES

§ 1

Les académies des bons écrivains1 ne sauraient trop s’appliquer à perfectionner tous les jours les vies des hommes illustres, parce que c’est la lecture de morale la plus utile aux particuliers et à l’État. Ce seront tous hommes illustres, mais ce ne seront pas tous grands hommes [•]2 : la différence consiste dans la différence des motifs des grandes entreprises.

§ 2

 [•]L’homme illustre entreprend et exécute avec succès des projets très difficiles d’une grande utilité pour le public, mais son principal motif est commun et vulgaire ; il a pour but principal l’augmentation de ses richesses, de son crédit et de sa puissance et l’illustration de son nom et de sa famille. Le grand homme entreprend et exécute avec un pareil succès des projets aussi difficiles et aussi utiles, mais il a pour principal motif l’augmentation du bonheur de la société et la gloire de faire plus de bien au public que ses pareils.

§ 3

 [•]Le grand homme entreprend et exécute des projets aussi difficiles et aussi utiles, mais son principal motif est de plaire à l’Être souverainement bienfaisant, d’en obtenir le Paradis en imitant sa bienfaisance mieux que ses pareils.

CONSEIL POUR L’ÉCRIVAIN [•]

§ 4

 [•]Celui qui écrit de pareilles vies devrait perfectionner à sa manière le discours que j’ai fait imprimer sur ce sujet3 ; il en serait la principale partie de la préface de son livre, et y ajouterait un discours de sa façon sur la grande utilité de la lecture des vies, des grands hommes en comparaison des autres lectures de morale et de politique.

LA PLUS UTILE DE TOUTES LES LECTURES [•]

§ 5

Et effectivement nulle lecture n’est plus propre à inspirer, et à fortifier ce désir d’acquérir des talents, et des vertus utiles à la patrie que de voir toujours dans les vies des grands hommes [•] d’un côté les grands talents, et les grandes vertus très honorés et magnifiquement récompensés par l’estime et par les louanges des honnêtes gens, et de l’autre les vices ou punis ou méprisés de tout le monde.

§ 6

Nulle lecture n’est plus propre à éloigner ceux qui gouvernent des actions imprudentes que de voir dans la vie des rois, des ministres et des généraux d’armée les malheurs nécessairement attachés aux [•] projets inspirés par des passions violentes, et entrepris sans consulter des personnes sages et vertueuses. Nulle lecture ne peut rendre plus prudent qu’en voyant toujours les entreprises justes et raisonnables récompensées par de grands succès et par une grande réputation.

§ 7

 [•]Les belles actions de ces grands hommes font des traces d’autant plus profondes dans l’esprit des lecteurs qu’elles y entrent à la suite du grand plaisir que leur cause cette lecture, car ce sont les grands maux et les grands plaisirs qui font les traces les plus profondes dans la mémoire4.

ÉCRIRE CERTAINS ENDROITS AVEC PLUS DE FORCE [•]

§ 8

De là il suit que les endroits où l’auteur parlera de la récompense des talents, et des vertus [•] des grands hommes et des peines qu’ils auront surmontées pour les acquérir doivent être écrits avec un grand soin, et que la joie des peuples, des parents et des amis sur les succès des grands hommes doit être peinte avec des couleurs très vives. Car l’écrivain doit viser à faire aimer par le lecteur les talents et les vertus utiles à la société.

§ 9

 [•]Il faut de même peindre5 avec force, et avec étendue le mépris, le ridicule que les téméraires et les capricieux se sont attirés, et la haine et l’exécration publique dont les princes injustes ont été punis.

§ 10

De là il suit que les peines que le grand homme [•], le grand saint a souffertes, et les difficultés qu’il a surmontées par la patience, par sa constance, par ses talents, doivent être peintes toutes entières, et avec beaucoup de force, pour marquer la grandeur de l’ardeur qu’il avait de se distinguer entre ses pareils pour rendre de plus grands services à sa patrie.

§ 11

Plutarque a eu attention à ces endroits, mais non pas encore autant qu’il eût dû y en avoir ; c’est que le lecteur ne lit rien avec tant de plaisir que ces peintures, et qu’il ne saurait tirer de l’Histoire une grande utilité que le grand désir d’imiter le grand homme dans les grands bienfaits qu’il veut procurer à sa patrie, et se distinguer beaucoup de ce côté-là entre ses pareils pour avoir un jour des plaisirs semblables aux plaisirs des grands hommes [•] ; d’un autre côté, le commun des lecteurs s’éloigne des vices et des petites injustices à mesure qu’il les voit punis par la honte.

CINQ ESPÈCES D’HOMMES ILLUSTRES

§ 12

 [•]Il y a cinq espèces de grands bienfaiteurs de leur patrie : grands princes, grands ministres, grands généraux d’armée, grands magistrats, grands auteurs politiques et moraux.

§ 13

Ce sont ces cinq sortes de [•] personnes qui, par de grandes attentions, par de bonnes lois, par une conduite sage, par de grands projets et par des écrits excellents, peuvent le plus contribuer à augmenter le bonheur des hommes en général et de leur patrie en particulier.

§ 14

 [•]6À l’égard des femmes, il n’y a guère que les régentes qui puissent être de grandes bienfaitrices du public : dans des conditions particulières, elles peuvent être des saintes, et très saintes : les hommes, qui sont de même dans des conditions particulières, et qui n’écrivent point, peuvent être saints et très saints, mais non pas de grands saints, ni de grands hommes, ni même des hommes illustres, parce qu’ils ne peuvent pas devenir grands bienfaiteurs de leur patrie.

CONTRASTER LES VERTUS ET LES VICES

§ 15

L’auteur, pour être plus utile au lecteur et pour l’éloigner davantage des vices, doit avoir attention à mettre dans les vies des hommes illustres quelques peintures des hommes vicieux, les mépris, les ridicules, les malheurs qu’ils se sont attirés par leurs vices ; la vertu [•] honorée en paraît plus belle et plus désirable quand l’auteur a soin de la contraster ainsi avec le vice méprisé et puni7.

 [•]NE POINT FAIRE DE COMPARAISONS

§ 16

 [•]J’ai d’abord donné dans le préjugé que les comparaisons que fait Plutarque entre ses hommes illustres étaient utiles au lecteur8 ; mais, en examinant la chose de plus près, je vois que ces comparaisons ne font que refroidir le désir qu’il peut avoir pris d’imiter les grands hommes dont il vient de lire la vie et que par conséquent elles diminuent l’utilité de cette lecture.

§ 17

 [•]Effectivement, si l’on y prend garde, ce ne sont plus que des discussions qui font à la vérité paraître la subtilité, la pénétration et la justesse d’esprit de l’auteur ; mais elles n’inspirent au lecteur nuls nouveaux désirs d’imiter ces grands hommes; et même, cette nouvelle application du lecteur ne sert qu’à diminuer son estime et son admiration pour l’un ou pour l’autre ; ainsi elle ne sert qu’à diminuer en lui le désir de leur ressembler un jour.

§ 18

 [•][1°] La comparaison aiguise à la vérité l’esprit du lecteur, mais c’est en lui desséchant le cœur et en diminuant en lui les sentiments vertueux et le désir d’imiter les grands hommes, ce qui est d’un prix incomparablement plus grand que les nouvelles acquisitions qu’il peut faire du côté de l’esprit de critique par la lecture de ces comparaisons.

§ 19

 [•]2° Il arrive souvent que les lecteurs se trouvent d’un avis contraire à l’auteur dans les jugements qu’ils portent ; cette contrariété d’avis fait moins estimer et moins aimer l’auteur et rend par conséquent son ouvrage moins agréable et moins utile aux lecteurs.

§ 20

 [•]3° On ne saurait bien comparer sans répéter plusieurs des faits que l’on vient de lire ; or ces répétitions ennuient et refroidissent le lecteur.

§ 21

 [•]4° Je me souviens bien que dans ma jeunesse mes camarades et moi, en lisant Plutarque, nous passions ses comparaisons sans les lire, preuve qu’elles ne nous faisaient pas de plaisir.

§ 22

 [•]5° Par ces comparaisons entre un homme illustre d’une nation et un homme illustre d’une autre nation, l’auteur donne ordinairement ou l’égalité ou la supériorité à l’un et l’infériorité à l’autre ; ce qui ne peut se faire sans déplaire et sans se faire haïr par l’une des deux nations et par la moitié des lecteurs, ce qu’un auteur sage qui veut être utile à tous doit soigneusement éviter.

§ 23

 [•]6° Ces comparaisons nous forcent à mettre en parallèle des hommes de siècles différents, ce qui brouille la chronologie des lecteurs, au lieu qu’en suivant l’ordre chronologique les faits se retiennent bien mieux.

§ 24

 [•]7° Cela me fait penser à un nouveau dessein d’une histoire universelle par une histoire des hommes illustres de chaque pays, de chaque siècle, en chaque nation.

§ 25

Nous pourrions ainsi avoir, d’un côté une histoire générale des principaux événements qui sont arrivés dans le monde [•], qu’il importe le plus de retenir ; l’auteur ne serait obligé que de lier ces vies par le récit des événements considérables du pays des hommes illustres, et en caractères plus petits ; et d’un autre côté nous pourrions ainsi étudier la morale, la politique, la géographie et la chronologie incomparablement plus agréablement et plus utilement que dans les traités particuliers de ces sciences qui ne sont point liés avec les événements historiques des personnes illustres pour qui le lecteur s’intéresse.

§ 26

 [•]M. Rollin dans son Histoire universelle a déjà commencé à exécuter quelque chose de ce plan ; mais il y met, ce me semble, trop au long ce qui regarde les affaires générales, et trop peu au long ce qui regarde les hommes en particulier ; le chroniqueur, le géographe, les affaires publiques y tiennent trop de place, les hommes illustres, les grands hommes y en tiennent trop peu, mais l’ouvrage est déjà très bon et peut un jour être beaucoup perfectionné9.

§ 27

Communément les [•] grands hommes ont des défauts, ils ne sont pas grands de tous les côtés ; Plutarque, auteur exact, a grand soin de nous peindre le grand mêlé de [•] médiocre, les grands talents mêlés de petits défauts ; et tel est l’homme en effet, et dans la réalité ; or les esprits d’imagination peignent rarement leurs héros selon le vrai, ils n’en peignent que les beaux côtés, ils n’ont pas le courage et la force de contenir la fougue de leur imagination et de peindre l’homme tel qu’il est.

§ 28

D’un autre côté, il n’y a guère que ceux qui ont beaucoup de force d’imagination qui puissent peindre vivement et agréablement [•], mais ils peignent toujours les hommes plus grands que nature sans faire mention de leurs défauts.

§ 29

Cependant s’ils veulent être crus, il faut qu’ils [•] imitent Plutarque et qu’ils tâchent de peindre le vrai et le réel et non l’imaginaire.

§ 30

Au reste comme ces peintures doivent tendre à rendre les lecteurs plus [•] vertueux, je n’oserais blâmer le peintre qui peindra les grands hommes en certains endroits un peu plus grands, un peu plus vertueux, et leurs défauts un peu moindres qu’ils n’étaient10.

MÉTHODE POUR MIEUX ÉCRIRE LES ENDROITS OÙ L’ON PEINT LES DIVERSES RÉCOMPENSES DE LA VERTU [•]

§ 31

1° Remarquer les quinze ou vingt plus beaux endroits de Plutarque les mieux peints, les plus touchants, et les plus propres à exciter dans le lecteur le désir d’acquérir des qualités utiles au public, tâcher de remarquer autant de beaux endroits dans nos meilleurs écrivains sur ce qui peut inspirer de l’horreur pour les vices et de l’ardeur pour la vertu.

§ 32

2° Tâcher d’écrire ces endroits encore un peu mieux qu’ils ne sont, soit en y ajoutant, soit en y retranchant, soit en rangeant mieux les images.

§ 33

3° Relire deux ou trois de ces beaux endroits avant que de relire les principales parties de sa composition pour exciter son imagination, pour élever son esprit, et pour donner ainsi aux plus belles actions, et particulièrement à l’admiration du public, le plus beau coloris qu’il sera possible.

AVANTAGES DE L’HISTORIEN DES HOMMES ILLUSTRES [•]

§ 34

Celui [•] qui compose la vie des grands hommes est comme forcé de les étudier afin de pénétrer tous les motifs de leurs entreprises et de leurs actions et de voir par lui-même combien ces motifs sont justes et raisonnables ; il est obligé de mesurer souvent la grandeur de leur courage, de leur patience, de leur constance par la grandeur des obstacles qu’ils ont rencontrés.

§ 35

Or il ne saurait passer plusieurs années dans une pareille étude, dans une semblable application, sans se mouler insensiblement sur des originaux aussi aimables et aussi estimables ; on ne saurait parvenir à peindre souvent, et longtemps, les vertus sans devenir tous les jours un peu plus vertueux [•], plus libre, plus indépendant, plus grand dans sa petite fortune11.

§ 36

Pour la consolation des écrivains qui ne sont pas dans l’abondance, il est bon d’observer que le plus grand peintre n’a besoin que [•] de quelques morceaux de grosse toile pour faire des tableaux d’un très grand prix et qu’un auteur habile et vertueux peut faire de même des ouvrages excellents dans son grenier, acquérir une grande réputation et devenir très utile à sa patrie sans dépenser que du papier ; et il aura l’honneur de surmonter de beaucoup plus grands obstacles pour le bien public que l’écrivain qui est dans l’abondance12.

 [•]LES GRANDS HOMMES DE NOTRE SIÈCLE ONT PLUS DE LUMIÈRES QUE LES GRANDS HOMMES DE L’ANTIQUITÉ SANS AVOIR POUR CELA PLUS DE VERTU

§ 37

L’esprit du genre humain croît nécessairement en lumières, et cet accroissement est très sensible au bout d’un siècle [•] dans la même nation quand il n’y a point eu de guerres ou civiles ou étrangères. Les arts et les sciences vont nécessairement en se perfectionnant et les gouvernements perfectionnent tous les jours leur police.

§ 38

Quand la nation bien policée fait la conquête de la nation barbare, les connaissances de la nation conquise augmentent beaucoup en peu d’années ; mais c’est tout le contraire quand la nation barbare est conquérante ; les arts et les sciences y diminuent beaucoup en peu de temps.

§ 39

Les arts, les sciences, les talents [•], les qualités de l’esprit prennent dans la paix un grand accroissement en plusieurs siècles, et par conséquent les grands hommes d’aujourd’hui sont, du côté des connaissances, beaucoup plus grands que ceux des siècles éloignés de mille ans.

§ 40

Mais [•] si l’on considère les grands hommes des siècles ignorants par rapport aux qualités du cœur, c’est-à-dire par rapport à la grandeur du désir de surpasser de beaucoup leurs pareils dans le dessein d’être plus utiles ou aux hommes en général ou à leur patrie en particulier, ces anciens grands hommes peuvent être aussi grands et même plus grands de ce côté-là que les grands hommes d’aujourd’hui13.

§ 41

 [•]Ce désir d’être grand bienfaiteur de sa patrie ne prend pas parmi les hommes le même accroissement chaque siècle que prennent les connaissances humaines : ce beau motif peut bien croître et se fortifier tous les jours dans le même homme durant toute sa vie, mais ce grand homme ne peut pas mettre ses disciples au même point de zèle où il est pour le bien public, en même espace de temps, comme l’homme fort éclairé peut, par l’écriture et par l’imprimerie, mettre ses lecteurs au même point de connaissances qu’il a acquises par ses méditations, par ses talents, par ses [•] expériences, et par les secours des conférences soit dans la politique, soit dans la morale, soit dans l’art militaire, soit dans les autres arts et dans les autres sciences.

§ 42

De là il suit qu’en parlant des grands physiciens, des grands géomètres, des grands politiques, toutes choses qui regardent l’esprit, il faut toujours sous-entendre qu’ils étaient grands pour leurs siècles et en comparaison de leurs contemporains, mais qu’ils ne sont pas grands de ces côtés-là en comparaison des physiciens, des géomètres, des politiques d’aujourd’hui14 [•].

§ 43

Au lieu que, pour ce qui regarde la vertu [•] et le désir d’être fort utile aux autres, il peut se trouver des hommes aussi vertueux, c’est-à-dire aussi zélés pour le bien public, parmi les nations ignorantes que parmi les nations les plus savantes d’aujourd’hui.

§ 44

Nous héritons facilement de toute l’étendue des lumières des grands hommes qui nous ont précédés, et nous nous approprions facilement [•], et en peu de temps, les découvertes qu’ils ont faites dans toutes les sciences et dans tous les arts ; au lieu que nous n’héritons pas facilement, et en peu de temps, ni de toutes leurs vertus ni de toute l’étendue de leurs vertus.

§ 45

Je ne veux pas dire que nous ne soyons excités à la bienfaisance par les exemples des personnes bienfaisantes ; nous sommes invités à la patience et à la [•] politesse qui font partie de la bienfaisance par les exemples des hommes très vertueux ; mais il s’en faut beaucoup que nous sentions en nous tous les motifs, c’est-à-dire le même plaisir, qu’ils sentent [•] dans la pratique de la vertu : il s’en faut beaucoup que ces commencements de sentiments vertueux puissent produire en nous les mêmes actions, les mêmes effets que la longue habitude à la vertu produit en eux.

§ 46

Un homme de trente ans peut en deux ans se rendre propres toutes les découvertes qu’un habile politique a faites en quarante ans de méditation, de composition, et d’expérience, et cela avec le secours de la lecture de la méditation et des conférences ; mais la force d’âme qui vient particulièrement de la longue habitude à la vertu durant quarante années, il ne saurait la [•] lui communiquer, et la transmettre à son disciple égale à la sienne ; le disciple n’y saurait jamais atteindre que par sa propre pratique durant un aussi grand nombre d’années, et en supposant même que le disciple ait dès sa jeunesse pareille disposition à la vertu que le maître avait à pareil âge.

§ 47

 [•]Il y a des temps où les mœurs d’une nation sont si frivoles, où les hommes sont si occupés de glorioles15, si peu sensibles à la gloire de la bienfaisance envers le public, qu’un homme de médiocre vertu y passera pour très vertueux ; au lieu qu’il peut arriver que notre nation, se tournant dans cinquante ans à la bonne éducation, c’est-à-dire à inspirer par différentes voies l’horreur de toute injustice, le désir de faire plaisir aux autres par la patience, par la modestie, par l’humilité, par la politesse, par la libéralité, par le courage pour la défense de sa patrie, et par toutes les autres parties de la bienfaisance, il peut arriver, dis-je, que les grands hommes de notre nation seront dans cent ans trois fois plus vertueux que nos grands hommes d’aujourd’hui, surtout si, pour remplir les emplois publics et pour la distribution des titres honorables, on se sert de la méthode du scrutin pour choisir les plus intelligents et les plus vertueux16.

§ 48

 [•]De là il suit que, si le gouvernement encourage suffisamment les bons écrivains à écrire la vie des hommes illustres et s’il parvient un jour à établir la méthode du scrutin pour tous les emplois publics, nous aurons un jour des pépinières excellentes des grands hommes : or la multiplication des grands hommes n’est-ce pas ce qu’il y a de plus désirable pour augmenter le bonheur d’une nation ?


1.L’« Académie des bons écrivains » est le nom que Saint-Pierre souhaite donner à une Académie française réformée, composée de trois bureaux dont l’un est consacré à l’écriture de la vie des hommes illustres : voir Académie des bons écrivains, § 42 et suiv.
2.Sur ce rôle de préface aux Vies de Plutarque, voir Grand homme, § 2, var. 10. et Plutarque, § 19.
3.Il s’agit du discours Sur le grand homme et sur l’homme illustre, qui, au moment où paraissent ces Observations, a connu deux éditions en 1726 et en 1728. Il servira de préface à l’Histoire d’Épaminondas de l’abbé Séran de la Tour (Paris, Didot, 1739) : voir Grand homme, § 2, note 1.
4.Le terme traces, associé à l’idée du primat du plaisir, renvoie à la pensée de Malebranche (De la recherche de la vérité [1674], Jean-Christophe Bardout [éd.], Paris, J. Vrin, 2006, Livre II, Parie I, chap. V, p. 263-272), dont Saint-Pierre s’éloigne par ailleurs en envisageant un conditionnement éducatif par récompenses et punitions, contre lequel le philosophe oratorien met en garde : « Les traces des plaisirs […] réveillent continuellement les idées des biens sensibles ; elles excitent toujours des désirs importuns qui troublent la paix de l’esprit ; […] c’est un levain qui corrompt tout » (ibid., Livre II, Partie I, chap. VIII.2, p. 304).
5.Sur la métaphore de la peinture à propos de la narration, voir Thémistocle et Aristide, § 11, note 4.
6.L’abbé de Saint-Pierre a supprimé le développement intitulé Écrire certaines choses sans les publier qui rappelait la censure et ses propres déboires, en particulier à la suite du Discours sur la polysynodie (1718) : voir Polysynodie, § 361-393.
7.Sur cette conception rhétorique de l’histoire, voir l’Introduction à Écrire l’Histoire, § 15 de Giulio Talini ; Béatrice Guion, Du bon usage de l’histoire. Histoire, morale et politique à l’âge classique, Paris, H. Champion (Lumière classique), 2008, p. 32-79 ; Béatrice Guion, « Comment écrire l’histoire : l’ars historica à l’âge classique », Dix-septième siècle, 2010, no 246, p. 9-25, en particulier p. 11.
8.Sur les hésitations de l’auteur au sujet des comparaisons à la manière de Plutarque, voir la variante du début de ce paragraphe du manuscrit (A), Plutarque, § 20-21 et l’Introduction à Vie des hommes illustres, § 22 de Sarah Grémy-Deprez ; Saint-Pierre compare en particulier Socrate et Atticus (Socrate et Atticus, § 237-272), Thémistocle et Aristide (Thémistocle et Aristide, § 255), Épaminondas et Scipion (Plutarque, § 173-189).
9.Sur cette histoire de Rollin, voir Éducation des pensions, § 74.
10.Sur la métaphore de la peinture, voir plus haut, § 9.
11.Le vers latin cité dans la première version du texte (var. 40) est emprunté aux Épîtres d’Horace (I, 10, v. 41) : « Il servira éternellement, n’ayant pas su se contenter de peu » (trad. Leconte de Lisle).
12.Ce développement sur le désintéressement du biographe renvoie à la situation d’écrivain politique de Saint-Pierre et le texte dans sa première version, à son mépris des courtisans.
13.Sur cette grandeur perdue des Anciens, voir Montesquieu, Pensée no 221 (1718-1731), in Montedite. Édition critique des “Pensées” de Montesquieu, Carole Dornier (éd.), Caen, Presses universitaires de Caen, 2013, en ligne.
14.Sur cet argument caractéristique des Modernes, voir Grand homme, § 43.
15.Sur ce néologisme introduit par l’abbé, voir Distinction, § 9.
16.Sur la méthode du scrutin perfectionné dans le recrutement des agents de la monarchie, voir Gouvernement, Troisième Discours ; dans l’attribution des titres et dignités, voir Titres.