Histoire culturelle de l'Europe

Sarah Gimenez

Le manuscrit d’I.S. Révah : un proverbier universel ou judéo-espagnol ?

Article

Résumé

Le proverbier judéo-espagnol manuscrit d’I.S. Révah a été constitué à Salonique en 1936, c’est-à-dire quelques années avant la destruction de la communauté séfarade qui y était établie depuis l’expulsion d’Espagne. Ce proverbier inédit – contenant 1601 proverbes – n’est pas seulement un témoignage sapientiel d’une époque révolue : celle de la « Jérusalem des Balkans », il est également le reflet d’une langue et d’une société où la religion était un élément central. Les notions d’identité individuelle et collective sont inséparables du corpus parémiologique : les proverbes sont, en effet, de précieux outils lorsqu’il s’agit d’étudier une société et les croyances qui la traversent. Une approche théorique s’appuyant sur la philologie nous permettra de relier deux notions aussi complexes que sont la langue judéo-espagnole et l’identité juive : en quoi ce proverbier peut être qualifié de « juif » ou de « judéo-espagnol » ? Qu’est-ce qui, dans ce proverbier, appartient au préfixe « judéo- » ? L’analyse de la langue dans laquelle ont été véhiculés les proverbes nous amènera à nous pencher sur les emprunts linguistiques (notamment à la langue liturgique, l’hébreu), sur l’influence de la langue-calque, le ladino, sur le rapport au fait religieux dans les champs lexicaux et sémantiques et sur les choix stylistiques de ce proverbier.

Abstract

The Judeo-Spanish proverbs manuscript of I.S. Révah was collected in Salonica in 1936, i.e. a few years before the destruction of the Sephardic community that had been established there since the expulsion from Spain. This unpublished proverbs collection–containing 1601 proverbs–is not only a sapiential testimony of a far past: the one of the "Jerusalem of the Balkans", it is also the reflection of a language and a society where religion was central. The notions of individual and collective identity are inseparable from the paremiological corpus: the proverbs are, indeed, precious tools when it comes to studying a society and the beliefs that run through it. A theoretical approach based on philology will allow us to link two notions as complex as the Judeo-Spanish language and Jewish identity: how can this proverbs collection be called "Jewish" or "Judeo-Spanish"? And what is the "Judeo" element in the Judeo-Spanish language if one relies on the Salonician manuscript? The analysis of the language in which the proverbs were conveyed will lead us to consider the linguistic borrowings (notably from the liturgical language, Hebrew), the influence of the language-calque, the ladino, the relation to the religious fact in the lexical and semantic fields and on the stylistic choices of this proverbs collection.

Texte intégral

Introduction

1Qu’est-ce qu’un proverbe, sinon un énoncé qui tend à délivrer un message universel et que chacun peut s’approprier pour illustrer une situation particulière ? Pourtant, si je mobilise, au sein de mon discours, un proverbe judéo-espagnol du type :

976 la (e)strena đe Suko métela pišĩ ! /La estrena de Sukot métela pishin ! /Les étrennes de Souccoth fais-les tout de suite ! / Sens figuré : Les cadeaux de Souccoth, offre-les tout de suite. / [Impatience dans l’attente des fêtes]

2Il n’est pas cavalier d’affirmer que mon interlocuteur (français) se trouvera dans l’incompréhension la plus totale. On peut attribuer cela à plusieurs facteurs :

3- la perte d’usage des proverbes judéo-espagnols à mesure que le nombre de locuteurs va diminuant,

4- le côté quasi cryptique1 des langues juives,

5- l’absence de référentiel commun entre Judéo-Espagnols et Frankos (« Européens » en judéo-espagnol).

6Ce sont les deux derniers facteurs qui soulèvent, pour nous, le plus de questionnements : bien que chaque culture possède des proverbes qui lui sont propres et qui sont difficilement identifiables par des personnes extérieures, le nombre important de proverbes opaques contenus dans ce proverbier salonicien nous amène à nous interroger sur la langue judéo-espagnole elle-même : les références qu’elle mobilise sont-elles réservées à un nombre de personnes limité (locuteurs et chercheurs) ?

7La question – extrêmement vaste et polémique – de l’identité judéo-espagnole, et item de l’identité juive est-elle observable dans cette langue ? Afin de donner des pistes de réflexion, nous examinerons plusieurs aspects du corpus parémiologique d’I.S. Révah :

8- les éléments hébraïques (emprunts au judéo-espagnol),

9- l’influence de la langue-calque, le ladino,

10- le traitement du religieux : qu’est-ce qu’être juif selon les proverbes saloniciens ?

11- les éléments propres à la culture juive,

12- les choix stylistiques.

13Tous ces éléments, apparus grâce à une approche théorique basée sur la philologie, ne peuvent prendre sens qu’après avoir recontextualisé le corpus. Un corpus dont on peut noter la singularité puisque celui qui en est à l’origine possédait une position à la fois émique et étique (interne et externe à la culture) : locuteur de judéo-espagnol et linguiste.

14Le proverbier d’I.S Révah est un manuscrit qui se trouve dans les archives de l’Alliance Israélite Universelle de Paris : il n’avait pas été numérisé ou édité jusqu’à nos jours. Dans son travail de linguiste, I.S. Révah avait cherché à transmettre à ceux qui liraient l’ouvrage la capacité de bien prononcer les mots en utilisant les signes de l’alphabet phonétique international, l’API, et de l’alphabet de Bourciez (ou alphabet des romanistes /APR.).

15Il faut, d’ores et déjà, mentionner ici le travail d’investigation qu’I.S. Révah avait entrepris auprès de sa famille durant son voyage à Salonique en 1936 et les recherches qu’il avait effectuées avant la Seconde Guerre mondiale pour enrichir sa connaissance de la langue et parfaire son étude en tant que philologue, démarche primordiale qui peut éclairer le lecteur sur les intentions de l’auteur qui étaient avant tout de retransmettre le plus fidèlement possible les particularités du dialecte de Salonique. Il avait entrepris, entre autres, de collecter les différences et les originalités du parler judéo-espagnol de Salonique afin de les répertorier et de les analyser. Ainsi, le proverbier traduit cette particularité. Le souci de documenter l’oral, le parler effectif se voient dans la notation des élisions.

16Dans le cadre de mon doctorat, j’ai dû mettre au point une méthode2 en numérisant le texte intégral et en l’accompagnant d’une édition critique mettant au point pour cela une méthode pour rendre précisément les indications phonétiques notées par des signes diacritiques particuliers par le linguiste3.

Contexte 

17C’est dans un contexte de tensions entre Juifs et Grecs et de montée de l’antisémitisme qu’I.S. Révah s’est rendu à Salonique en 19364 afin de s’enquérir auprès de ses proches de l’existence d’expressions et de proverbes locaux et d’en réunir le plus grand nombre.

18Salonique, sous domination ottomane jusqu’en 1913, avait dès lors connu l’annexion par la Grèce5. La communauté judéo-espagnole devait s’adapter à ce changement, c’est-à-dire passer de l’ottomanisme à l’hellénisme, d’une situation multiculturelle et multireligieuse (où elle bénéficiait du statut de millet comme d’autres communautés dans l’Empire ottoman) à celle de l’uniformisation linguistique, de la religion d’un État-nation en pleine construction : la Grèce.

19Un pogrom anti-juif se produit en 1931, le pogrom de Campbell, et la presse judéo-espagnole le compare avec les pogroms russes et ukrainiens, observant que Salonique n’échappe plus à l’antisémitisme6.

20Le journal El Puevlo incite la communauté juive à redresser la tête et à ne pas céder à la tentation de l’exil. Mais cela n’empêchera pas des milliers de Juifs de s’embarquer pour les États-Unis, l’Allemagne, la France et la Palestine (suivant les exhortations du mouvement sioniste qui voit dans l’aliya – « montée » en hébreu, à savoir le retour du peuple juif en Israël – un moyen de résister à l’antisémitisme et à garantir la survie du peuple juif)7.

21Dès 1920, l’enseignement du grec dans les écoles juives devient obligatoire, avec la loi 2456. Mais le judéo-espagnol demeure la langue vernaculaire que parlent les Juifs de Salonique. Pour parfaire leur intégration, les assimilationnistes préconisent l’apprentissage de la langue grecque, parlée sans accent8.

22Dans les années 30, le nombre d’enfants juifs fréquentant des écoles d’état grecques dépasse les 25%9. En 1936, une controverse sur l’école a lieu : certains pensent que l’enseignement du judéo-espagnol dans les écoles juives nuira à l’apprentissage du grec mais beaucoup le voient au contraire comme un ciment social, facilitant le passage de l’identité de Juif ottoman à celle de Juif grec.

23Il est évident que les questions d’ordre identitaire et linguistique se posent à cette époque : Juifs, Grecs, Ottomans – qui sont les Judéo-Espagnols10 ?

24L’approche des historiens de l’époque révèle les différents courants idéologiques qui parcourent la communauté : J. Nehama11 et M. Molho12 décrivent Salonique comme un centre juif, macédonien et séfarade. Selon les frères Baruch13, l’histoire de la ville est marquée par des phases de déclin et d’apogée et une renaissance de la communauté suivant les années noires de l’entre-deux-guerres est pressentie :

1577 ya salyó sol ! – saƚġa l(a) aƚma đe toḍo loz džiḍyóz de sar i d(e) apreto. / Ya salyó sol ! – salga la alma de todo los djidyós de sar i de apreto. / Le soleil est déjà sorti ! – que l’âme de tous les Juifs sorte du danger et de la détresse.

25Dans ce contexte fortement marqué par les questions identitaires, un proverbe tel que le 537 prend un tout autre sens :

537 ġreġo ẽgrešaḍo, turko maƚloġraḍo, džiḍyó, džiḍyó, džoya đel Dyo ! / Grego engreshado, turko malogrado, djidyó, djoya del Dyo ! / Grec irrité, Turc maudit, Juif, joyau de Dieu !

26Tout comme I.S. Révah l’a fait, M. Molho effectue à son tour plusieurs voyages dans le but de collecter des proverbes et des expressions auprès des communautés judéo-espagnoles : Salonique suscite un regain d’intérêt chez les lettrés qui en sont originaires, intérêt qui n’est donc pas qu’historique, il est aussi linguistique et folklorique. Il concorde avec l’attention croissante des intellectuels espagnols (suite à la perte des colonies en 1898) pour ce qui, d’après eux, représente un dialecte de l’espagnol14.

27À la veille de l’extinction, la crise est déjà installée : dépression socio-économique, changement politique dans le pays et montée de revendications identitaires aussi bien chez les Juifs que chez les Grecs font le quotidien des Judéo-Espagnols de Salonique.

La place de l’hébreu

28L’hébreu a un rôle particulier dans la société judéo-espagnole brièvement décrite supra : langue liturgique, langue sacrée et aussi langue juive véhiculaire religieuse entre les communautés juives éloignées, les correspondances rabbiniques se faisant en hébreu. On note la présence d’emprunts dans divers domaines de la langue et on peut s’interroger sur le degré d’intégration de ces derniers :

29- phonologiques : le (heth) de l’hébreu (mais également de l’arabe andalou) est introduit. Par exemple :

azán [xazán] / chantre (Varol, 2008 : 133) : 973 las parás del ẋazấ, asegṹ vyenẽ, d(e) este moḍo se vã. / Las parás del hazán, según vyenen, de este modo se van. / L’argent du chantre, comme il vient, il part.

30- morphologiques : les suffixes –im et –ot marquant le pluriel sont intégrés à la langue. Ainsi :

1480 toma estos tifillĩ k(e) estó đe taní ! / Toma estos tifillim ke estó de taní ! / Prends ces phylactères parce que je jeûne !

1513 unos fazẽ laz mizvót, otros pȧġã laz azot. / Unos fazen las mizvot, otros pagan las azot. / Certains font les mitsvot, les autres paient les aspres. / Sens figuré : « Les uns font les bonnes actions, les autres payent. »

31- lexicaux, surtout dans le domaine religieux. Remarquez :

251 d(e) ũ wevo, kumyeron el kal ẽtero, iné keḍo meḍyo. / De un guevo, kumyeron el kal entero, iné kedó medyo. / Avec un œuf a mangé toute la synagogue, pourtant il est resté une moitié. [Avec kal « synagogue ».]

629 košo, syeġo y trifấ. / Kosho, siego i trifán. / Boîteux, aveugle et impropre à la consommation.

32Où l’on trouve trifán « impropre à la consommation ». Pour ce qui est des emprunts lexicaux, les proverbes de Révah contiennent des termes hébreux, plus ou moins intégrés à la langue judéo-espagnole :

1289 par i orežal, besimãtó ! / Par i orejal, besimantov ! / Paire de boucles d’oreilles, que ce soit là un bon signe !

33Où on a besimanto(v) qui est en fait une locution hébraïque composée de trois mots, une préposition, un nom commun et un adjectif : בסימן-טוב [besiman-tov] littéralement « en signe bon ». En judéo-espagnol, on remarque la contraction de la locution ainsi que l’apocope de la consonne finale, marquée par l’accentuation de la voyelle finale.

126 Bilavaẋi fizo birĩ, Bavonó ẋwé (e)l kitaḍó(r). / Belavahi fijo beri, Bavonó hue el kitador. / « D’ailleurs » a fait la circoncision, « à cause de » a été le parrain.

34De l’hébreu בלאו הכי [belav hakhi] « d’ailleurs, en tout cas » : la locution adverbiale a fusionné en judéo-espagnol et est sujette à la fermeture de la voyelle atone caractéristique de Salonique.

1434 taní d(e) ũ diya, way del pã del otro điya! / Taní de un diya, guay del pan del otro diya ! / Jeûne d’un jour, hélas, le pain de l’autre jour !

35De l’hébreu תענית [taanitt] « mortification », où l’on remarque l’apocope du -t final. La syllabe –it est devenue –í : l’accent tonique marque la disparition de l’occlusive.

1121 mores, mores, para notše đe Aƚẋá. / Mores, mores, para noche de Alhad. / Meoré, meoré, pour la nuit de Alha.

36Qui vient de la prière de la Havdalah de Shabbat בורא מאורי האש [Boré meoré haesh] « qui crée les lumières du feu » : on note la modification qu’a subie le mot hébreu avec chute de la voyelle fermée atone et l’ajout d’un -s final.

37D’autres emprunts à l’hébreu ont été intégrés de manière encore plus évidente à la langue judéo-espagnole. On vient de voir précédemment que les emprunts hébraïques cités étaient intégrés phonétiquement. Ceux que l’on va voir à présent sont également intégrés morphologiquement :

42 al desẋenaḍo le ka(e) el bukaḍo, dize k(e) ez d(e) ožo malo. / Al des.henado le kae el bokado, dize ke es de ojo malo. / Le maladroit laisse tomber la bouchée, il dit que c’est le mauvais œil. des.henar vient en réalité de l’hébreu חן [kheyn] (beauté, grâce).

38Là encore, le mot a été intégré à une langue majoritairement latine par l’adjonction de préfixes et de suffixes espagnols : le préfixe des- (qui exprime généralement un contraire, une annulation) et le suffixe –ado (qui est la marque du participe passé). Le résultat est un emprunt totalement intégré à la langue emprunteuse et dont l’étymologie est difficilement identifiable.

39Ces « emprunts » lexicaux n’en sont, bien souvent, plus, étant donné qu’ils font partie intégrante de la langue (assimilation phonétique et morphologique). Dans la plupart des cas, il faut souligner que ces hébraïsmes sont des substantifs désignant des valeurs abstraites (mazal, aniyú, sedaká, aynará…). C’est sans doute parce qu’ils proviennent d’une langue utilisée au sein des communautés juives dans les domaines religieux et liturgique où les concepts abstraits sont majoritaires.

Emprunts syntaxiques ou influence du ladino ?

40On a cité les emprunts phonologiques, morphologiques et lexicaux. Il nous resterait à analyser les emprunts syntaxiques. Cependant, lorsque l’on rencontre des « calques syntaxiques » de l’hébreu en judéo-espagnol, il est difficile de savoir s’il s’agit d’un emprunt syntaxique à proprement parlé ou d’une trace d’influence du ladino, du nom de cette langue-calque de l’hébreu. On doit la distinction entre le judéo-espagnol vernaculaire et le calque syntaxique à I.S. Révah et H.V. Séphiha15. C’est une langue-calque de l’hébreu biblique destinée à faciliter l’apprentissage de ce dernier, comme l’expliquait H.V. Séphiha : « de l’hébreu habillé d’espagnol »16. Le ladino était déjà employé en Espagne avant l’expulsion de 1492 contrairement au judéo-espagnol.

553 kaḍa uno y y uno es ẋaẋấ de su ufisyo. / Kada uno i uno es hahám de su ofisyo. / Chacun est maître de son métier.

41Kada uno i uno est un calque de l’hébreu כל אחד ואחד [kol ehad ve-ehad]« chacun » : il faut noter que c’est toute la structure qui a été « importée » en ladino dans un premier temps puis en judéo-espagnol par la suite : à chaque terme hébreu correspond un terme équivalent castillan : kada = כל [kol], uno = אחד [ehad], i = ו [ve], uno = אחד [ehad].

42On trouve encore :

125 bẽ kaẋ o bẽ kaẋ, way de la fiža d(e) Iftaẋ ! / Ben kah uven kah, guay de la fija de Iftah ! / Sur-ces-entrefaites, malheur à la fille d’Iftah !

43Ben kah uven kah (sur ces entrefaites, de toute manière) est la retranscription de l’expression hébraïque : בין כך ובין כך. On notera que l’expression a à peine été modifiée : même [x] a été conservé en judéo-espagnol.

44On fait parfois face à une alternance de style entre judéo-espagnol et ladino :

418 esklavoz no tyenez a Paró. / Esklavos no tyenes a Paró. / Tu n’as pas d’esclaves à Pharaon. / Sens figuré : Tu n’as pas d’esclaves en Egypte. / [Esclavagiste !] / Leçon : Je ne suis pas ta bonne.

45Il s’agit d’un proverbe tiré de la Haggadah de Pâques en ladino ; c’est là une traduction-calque de l’hébreu, ce qui explique la forme syntaxique agrammaticale en judéo-espagnol. Ici la formulation-calque exacte a une connotation particulière, elle rappelle pour tous ceux qui l’entendent le texte haggadique qui célèbre la sortie des Juifs de l’esclavage (à Istanbul : Syervos fuimos a Paro en Ayifto ? !).

46Sur le plan sémantique, l’influence de la langue-calque est également notable dans certains glissements sémantiques : H.V. Séphiha faisait remarquer ainsi le glissement sémantique du terme negro qui ne désigne plus la couleur noire mais quelqu’un de mauvais17 :

1299 pẽsa lo neġro para ke te vẽga lo bweno. / Pensa lo negro para ke te venga lo bueno. / Pense au mauvais pour qu’il t’arrive le bon.

47Dans un autre article, il a observé un autre ladinisme, une « hifilisation »18 des verbes judéo-espagnols. Pour rappel, le hifil est un mode de la conjugaison hébraïque dit ‘causatif actif’. Cette hifilisation est notamment présente dans notre corpus à travers l’importante présence de verbes comportant un –a prothétique, ce qui leur confère une valeur factitive et intensificatrice :

[Tableau 1 : a- prothétique pour les formes verbales]

Abashar : 875, 1483

Adyentar : 664

Amizurar : 375

Aprometer : 695, 1156

Arremojar : 1527

Arrimar : 712 a)

Asonar : 1350

Abastar : 1, 2, 1044, 1167

Afalagar : 386

Amojar : 262, 662, 1042

Arrekavdar : 843

Arrempushar : 1520

Arrodear : 1332

Ategentar : 1212

Aboltar : 3, 1358, 1430

Afartar : 358, 778, 1114 a)

Aparejar : 506, 851

Arrekojer : 1543

Arresivir : 804, 810

Arrogar : 1072, 1168

Atornar : 102, 698, 741, 821, 1170, 1373

Adalear19 : 1159

Agozar : 362, 710, 809, 844, 879, 888, 889, 902

Apegar : 18, 742, 1120

Arrelumbrar : 220, 587, 677, 955 a), 1227, 1286, 1311

Arreskunyar : 784, 860

Arrovar : 87, 211, 382, 630, 699, 700, 764, 851, 1540

Les références

48La langue n’est pas le seul aspect à refléter l’identité judéo-espagnole des proverbes : leurs sources ou pour être plus précis, leurs références s’inscrivent dans un continuum juif. Nous trouvons des entrées provenant du Tanakh20dans la collection parémiologique.

1076 máz val(e) pan i kezo y tañedores, i no ġaínas kõ dolores. / Más vale pan i kezo i tanyedores, i no gayinas kon dolores. / Mieux vaut du pain et du fromage avec des musiciens, que des poulets avec des souffrances.

[Tableau 2 : máz val(e) pan i kezo y tañedores, i no ġaínas kõ dolores]

Date approximative

Œuvre

Proverbe

VIe-IIe siècle av. l’E-C.

Ps. 37-1621

Mieux vaut la médiocrité du juste Que l’opulence d’une foule de méchants

VIe-IVe siècle av. l’E-C.

Prov. 17 : 122

Mieux vaut du pain sec, mangé en paix, qu’une maison pleine de festins, accompagnés de disputes

1499

La Celestina IX 115

(O’Kane23)

Vale más una migaja de pan con paz, que toda la casa llena de viandas con renzilla

1902

Galante 307

(O’Kane24)

Pan y queso y tañedores, y no huerta con dolores

1936

Révah 1076

máz val(e) pan i kezo y tañedores, i no ġaínas kõ dolores

49Il y a là un détournement du proverbe attribué au parangon de la sagesse, le roi Salomon : « Mieux vaut du pain sec, mangé en paix, qu'une maison pleine de festins, accompagnés de disputes » (Prov. 17 : 1). L’évolution de l’énoncé sapientiel est sensible au fil du temps : le pain est agrémenté de fromage, la paix s’est muée en musique et les festins sont devenus du poulet. Le plat prisé des Judéo-espagnols qui figure sur la table du shabbat : pan i kezo i dos kandelas (exemple de la frugalité nécessaire du pain, du fromage et de la lumière, i.e. l’essentiel).

50Alors que certains proverbes sont extraits tels quels du livre biblique des Proverbes, d’autres sont modifiés au niveau structurel mais véhiculent le même contenu sémantique :

813 kyẽ mutšo s(e) alava kõ su boka ez de vaziya ke se topa. / Kyen mucho se alava kon su boka es de vaziya ke se topa. / Qui beaucoup se loue avec sa bouche c’est le vide qu’il trouve.

[Tableau 3 : ky mutšo s(e) alava kõ su boka ez de vaziya ke se topa]

Date approximative

Œuvre

Proverbe

VIe-IVe siècle av. l’E-C.

Prov. 27 :225

Qu’un autre fasse ton éloge et non ta propre bouche ; un étranger et non tes lèvres à toi

1889

Kayserling, p. 2126

Cual es el loco ? El que se alaba solo

1902

Galante, (n°29727)

Quien es la loca ? La que se alaba con su boca

1936

Révah 813

kyẽ mutšo s(e) alava kõ su boka ez de vaziya ke se topa

51Le livre de L’Ecclésiaste et celui des Proverbes (et le livre apocryphe du Siracide) sont les deux livres de sagesse du canon biblique hébraïque et constituent une source importante.

245 dos kavesaz valẽ máz mižor k(e) una. / Dos kavesas valen mijor ke una. / Deux têtes valent mieux qu’une.

[Tableau 4 :dos kavesaz val máz mižor k(e) una]

Date approximative

Œuvre

Proverbe

Ve-IIe siècles av. l’E-C.

Ecc. 4 :9-1228

Être à deux vaut mieux que d’être chacun seul ; car c’est tirer un meilleur profit de son travail. 10 Si l’un d’eux tombe, son compagnon pourra le relever ; mais si un homme isolé tombe, il n’y a personne d’autre pour le remettre debout. 11 De même, si deux sont couchés ensemble, ils ressentent de la chaleur ; mais celui qui est seul, comment se réchauffera-t-il ?

1936

Révah 245

dos kavesaz valẽ máz mižor k(e) una

52En outre, on trouve chez I.S. Révah des entrées qui font référence à d’autres livres de la Bible, de versets qui n’avaient pas forcément une portée sapientielle. Nous en trouvons qui ont une origine biblique et liturgique : extraits de phrases ou de prières répétés durant les grandes fêtes qui rythment le calendrier hébraïque : on récite Deutéronome 28 : 13 « L’Eternel fera de toi la tête et non la queue, tu seras toujours en haut et tu ne seras jamais en bas » au dîner de Rosh Hashana.

1425 syẽpre ke seamos por kavesera i nũka por koḍa ! / Syempre ke seamos por kavesera i nunka por koda ! / Que nous soyons toujours à la tête et non à la queue !

[Tableau 5 : sypre ke seamos por kavesera i nũka por koa !]

Date approximative

Œuvre

Proverbe

VIIIe siècle av. l’E-C.

Deut ; 28 : 1329

L’Éternel te fera tenir le premier rang, et non point le dernier ; tu seras constamment au faîte, sans jamais déchoir, pourvu que tu obéisses aux lois de l’Éternel, ton Dieu, que je t’impose en ce jour, en les exécutant ponctuellement.

1936

Révah 1425

syẽpre ke seamos por kavesera i nũka por koḍa !

53Et certaines allusions à la Bible sont beaucoup plus implicites et il faut une solide connaissance des textes pour retrouver l’origine du proverbe (si Mathusalem est une référence relativement répandue, la connaissance de son équivalent en hébreu, Mitushelah, est bien plus rare) :

133 bivir loz añoz de Mitušella. / Bivir los anyos de Mitushelah. / Vivre les années de Mituchella (Mathusalem)

[Tableau 6 : bivir loz añoz de Mitušella]

Date approximative

Œuvre

Proverbe

VIIe siècle av J-C

Gen. 5 : 2730

Tous les jours de Metuschélah furent de neuf cent soixante-neuf ans ; puis il mourut.

1936

Révah 133

bivir loz añoz de Mitušella

1013 lo ke keḍó đel ladrṍ se lo koma (e)l ẽdivino. / Lo ke kedó del ladrón se lo koma el endivino. / Ce qui avait été épargné par le voleur que le devin le mange.

[Tableau 7 : lo ke keó đel ladr se lo koma (e)l divino]

Date approximative

Œuvre

Proverbe

IXe siècle av. l’E-C..

Joël 1 : 431

Ce qu’a épargné le grillon a été dévoré par la sauterelle, ce qui a échappé à la sauterelle est devenu la proie du hanneton, et ce qu’a laissé le hanneton, la locuste l’a mangé

1895

Foulché-Delbosc 63032

Lo que sobra del ladrón va al endevino

1936

Révah 1013

lo ke keḍó đel ladrṍ se lo koma (e)l ẽdivino

54Il est à remarquer que la structure de l’énoncé demeure inchangée mais que ce sont les deux postulats qui ont été modifiés : là où l’on trouvait des noms d’insectes chez le prophète Joël, on trouve un voleur et un devin dans la version judéo-espagnole. Ce qui n’est flatteur ni pour l’un ni pour l’autre puisqu’ils sont assimilés à des ravageurs de cultures. On notera la structure en écho.

55Il n’est pas aisé de savoir si un proverbe se transmet directement depuis la Bible ou s’il se transmet par les traductions de sommes sapientielles en circulation au Moyen-âge. On va avoir le cas de proverbes dont on rencontre des traces dans le refranero espagnol et dans les proverbiers judéo-espagnols sans pouvoir savoir à quel moment s’est fait le transfert sapientiel : il a pu être réactivé au contact des communautés chrétiennes, ou a pu être importé depuis une traduction circulant dans la péninsule Ibérique.

56C’est particulièrement vrai lorsque l’influence biblique dans le proverbe est notable mais subtile comme dans le cas du proverbe :

847 kyẽ pyeḍr(e) el kamino vyežo pyeḍre i y el mwevo y el vyežo. / Kyen pyedre el kamino vyejo pyedre i el muevo i el viejo. / Qui perd le vieux chemin, perd le vieux et le nouveau.

57Que l’on trouve dans le livre de Jérémie (6 : 16). Puis dans le Glosados au XVe siècle sous une autre forme (« Los caminos viejos : por los senderos muevos ») et enfin dans le refranero judéo-espagnol au XXe siècle chez H. Besso où il est plus aisé de reconnaître l’énoncé sapientiel présent chez I.S. Révah : « Quien piedre el camino viejo piedre el viejo y el muevo » :

[Tableau 8 : ky pyer(e) el kamino vyežo pyere i y el mwevo y el vyežo]

Date approximative

Œuvre

Proverbe

VIIe-IIIe siècle av. l’E-C.

Jer. 6 : 1633

Ainsi parle le Seigneur : "Postez-vous sur les routes et regardez, demandez aux sentiers des temps antiques où est le chemin du bonheur. Suivez-le, afin d’y trouver quelque apaisement pour vos âmes ! Mais ils ripostent : "Nous ne le suivrons pas"

1490

Glosados XI (O’Kane34)

Los caminos viejos : por los senderos muevos

1935

Besso 17235

Quien piedre el camino viežo piedre el nuevo y el viežo

1936

Révah 847

kyẽ pyeḍr(e) el kamino vyežo pyeḍre i y el mwevo y el vyežo

58Les proverbes mobilisant des références bibliques ne sont pas les seuls marqueurs culturels juifs puisqu’une majorité des unités (plus de 60%) qui compose la collection parémiologique d’I.S. Révah n’est localisable que dans les autres proverbiers judéo-espagnols.

59Certains proverbes font allusion à des us et coutumes, aux grandes fêtes de la religion mosaïque, à l’Histoire du peuple juif :

30 al año (e)l viñế ẽ tyer̄a đ(e) Istrael. / Al anyo el vinyen en tyerra de Israel. / L’année qui vient, en terre d’Israël. / Sens figuré : L’an prochain en terre d’Israël. / [Phrase qui fait partie de la haggadah de la Pâque juive, récit de la sortie des Juifs d’Egypte, mais elle est ici utilisée de façon ironique pour parler d’une vaine espérance] / Leçon : Bâtir des châteaux en Espagne.

[Tableau 9 : al año (e)l viñế tyer̄a đ(e) Istrael]

Date approximative

Œuvre

Proverbe

1936

Révah 30

al año (e)l viñế ẽ tyer̄a đ(e) Istrael

1977

Nehama ‘áño’ p. 4136

Al año el viñen a Yerušaláyim, en tyerra de Israel. Al otro año a Yerušaláim

2006

Bardavid/ Ender ‘Ija-Ijo’ p. 3837

Este anyo aki, a el anyo el vinyen en Tierra de Israel, ijos foros

60Il s’agit d’un proverbe construit sur la phrase répétée chaque année dans les foyers juifs, lors du seder de Pessah.

61On compte également une dizaine d’entrées se référant au regard que les Juifs portent sur eux-mêmes :

44 al džiḍyó l(e) ayuḍa (e)l Dyo. / Al djudyó le ayuda el Dyo. / Le Juif, Dieu l’aide.

[Tableau 10 : al džiyó l(e) ayua (e)l Dyo]

Date approximative

Œuvre

Proverbe

1895

Foulché-Delbosc 113138

Segun va el Judío, ansí le ayuda el Dio

1902

Galante 40139

Según va el Judío, ansí le ayuda el Dio

1903

Danon, p. 95 (n°316)40

Segun va el Judio, ansí le ayuda el Dió

1936

Révah 44

al džiḍyó l(e) ayuḍa (e)l Dyo

1960

Molho 59541

Según va el gidió l’ayuda el Dió

1978

Saporta y Beja p. 15642

A según va el gidió, anayoré lo ayuda el Dió

2004

Cantera Ortiz de Urbina 121/29043

Al bwen jhidió le ayuda el Dió. Asegún va el jhidió, anayoré lo ayuda el Dió

2007

Tazartes, p. 4044

Asegun va el Djudio, ansi lo ayuda el Dio

62On remarque que ce proverbe qui vante les mérites de la providence divine en faveur des Juifs figure dans quasiment tous les proverbiers judéo-espagnols que j’ai consultés, du XIXe siècle au XXIe, avec des petites variations dues à la communauté d’origine du parémiologue ou du système graphique retenu.

63Autre proverbe parlant de la condition juive :

427 es por una maġažika ke semos džiḍyós. / Es por una magajika ke somos djudyós. / C’est pour une bagatelle que nous sommes juifs. / Sens figuré : C’est pour une vétille que nous sommes juifs. / [C’est pour une vétille à première vue dérisoire mais en réalité primordiale que notre loi nous distingue des autres] / Leçon : Des lois insignifiantes aux yeux des autres nous distingue pourtant d’eux.

64Il s’agit d’une allusion à la circoncision, qui est un signe de l’alliance entre Dieu et Abraham.

[Tableau 11 : es por una maġažika ke semos džiyós]

Date approximative

Œuvre

Proverbe

1936

Révah 427

es por una maġažika ke semos džiḍyós

1968

Saporta y Beja p. 18745

Por una magajica semos gidiós

1977

Nehama « giđyo », p. 23746

por un puntiko semos giđyos : « des observances délicates, des points de moralité, de piété, imperceptibles pour les gentils, nous diffèrent des gens des autres cultures »

1981

Moscona, n°162447

Somos djidyos por una migajica

2006

Bardavid/Ender « Kaveyo », p. 17448

Un kaveyo somos Djudios

65Cependant, d’autres énoncés ont tout de proverbes « juifs » mais ont, en réalité, été judaïsés. Ils peuvent même être très marqués idéologiquement (dans la religion chrétienne ou musulmane) mais ont connu de légères modifications leur permettant de les intégrer à la culture judéo-espagnole.

135 bĩditša la lĩpyeza fina notše de Pesa. / Bendicha la limpyeza fina noche de Pesa. / Béni soit le ménage jusqu’au soir de Pessah.

66Qui semble, à première vue, émaner du rituel entourant la fête de Pessah mais qui a été judaïsé à partir d’un proverbe chrétien : Bendita sea la limpieza de Nuestra Señora la Virgen María49.

67De même :

699 kyen ar̄ova đel laḍrṍ tyene syete añoz de pardṍ. / Kyen arrova del ladrón tyene syete anyos de pardón. / Qui vole le voleur obtient sept ans de pardon.

[Tableau 12 : kyen ar̄ova đel lar tyene syete añoz de pard]

Date approximative

Œuvre

Proverbe

1508

Santillana 600

(Refranero multilingue50)

Quien burla al burlador cien días gana de perdón

1605

La Pícara Justina I 203

(Refranero multilingüe)

Quien hurta alladró gana cien días de perdón

1902

Galante 33751

Quien arrova/rova del ladrón, tiene siete años de perdón

1935

Besso 16752

Quien arova del ladrón tiene siete anios de pedrón

1936

Révah 699

kyen ar̄ova đel laḍrṍ tyene syete añoz de pardṍ

1959

O’Kane, p. 140 « Ladrón »53

Quien rova (arrova) del ladrón, tiene siete años de perdón

1960

Molho 188 54

El que arrova del ladrón siete años de perdón. (En vez de siete años de cárcel)

1968

Saporta y Beja p. 4055

Quien arrova al ladrón, tiene siete anios de pedrón

1977

Nehama p. 321 « lađrón »56

Kyen arrova del lađrón tyene syete años de peđrón

1981

Moscona, n°798 et n°14157

Ken arova del ladron tiene siete anyos de perdon

Arovar del ladron es mizva.

2004

Cantera Ortiz de Urbina 323458

Quien arrova/rova del ladrón, tiene siete años de perdón

2007

Tazartes, p. 82-59

El ke rova del ladron es en pardon. Kien arrova del ladron tiene siete anyos de perdon

68Il y a une importante évolution entre la version de Santillana en 1508 : Quien burla al burlador cien días gana de perdón et la version que l’on trouve chez I.S. Révah en 1936 : kyen ar̄ova đel laḍrṍ tyene syete añoz de pardṍ. Si chez Santillana on avait des jours de pardon, on note que cela se transforme en années par la suite.

69Mais surtout, il est à observer que les cent ans que l’on retrouve dans toutes les versions de ce proverbe (du Venezuela à l’Allemagne) deviennent sept ans chez les Judéo-Espagnols : un chiffre chargé de signification dans la Bible en particulier (les terres doivent rester en jachère un an après six ans de culture, on libère l’esclave au bout de six années – on pensera notamment à Deutéronome 15 :12 (« Si l’un de tes frères hébreux, homme ou femme, se vend à toi, il te servira six années ; mais la septième année, tu le renverras libre de chez toi ») et dans la tradition juive en général. Sept est, par ailleurs, un chiffre symbolique qui revient très souvent dans notre corpus avec six occurrences.

658 kwãd(o) Adar dyó đe r̄avo, no dešó ni araḍo ni asẽbraḍo. / Kuando Adar dyó de ravo, no deshó ni arado ni asembrado. / Quand Adar a montré sa queue, il n’a rien laissé de labouré et de semé.

70Où l’on retrouve Adar (mois du calendrier hébraïque), fin février-début mars. On le trouve chez G. Correas avec Marzo à la place d’Adar :

Si marzo vuelve de rabo, no quedará oveja ni pastor enzamarrado. (Correas, 1627 : 455 b)

71Il semble que le dicton ait été adapté à la culture judéo-espagnole.

72Preuve supplémentaire du fort marquage identitaire du proverbier : la présence de proverbes idiosyncrasiques. Des entrées non référencées qu’on ne trouve que chez I.S. Révah comme :

1010 lo ke fazen en Šeres. / Lo ke fazen en Sheres. / Ce que l’on fait à Serrès. / [Sens figuré :] Selon la coutume de Serrès.

[Tableau 13 : lo ke fazen en Šeres]

Date approximative

Œuvre

Proverbe

?

?

?

1936

Révah 1010

lo ke fazen en Šeres

73Les points d’interrogation indiquent que je n’ai pu trouver ce proverbe nulle part. Sans point de comparaison et sans contexte, toute explication ou traduction devient aventureuse.

La place de la religion

74La religion est un élément central dans la société judéo-espagnole comme en témoignent les champs sémantiques :

75J’ai repris la méthodologie de T. Alexander et Y. Bentolila60 afin de pointer les grandes thématiques du corpus. Ces derniers ont réuni les mots-clés de plusieurs proverbiers (espagnols et en haketía) pour identifier les termes récurrents (Dios dans leur cas). Si T. Alexander et Y. Bentotila ont retenu deux occurrences par mot pour le faire figurer dans leur classement, j’ai choisi, pour ma part, un nombre plus élevé (20 occurrences dans le tableau apparaissant dans le présent article, 10 occurrences dans le tableau figurant dans ma thèse). Je prendrai pour seul exemple les noms communs des énoncés, suivant l’exemple d’E. O’Kane, qui reflètent, selon moi, les tendances du proverbier d’I.S. Révah. Ce tableau reprend ainsi tous les noms communs61 du corpus à apparaître 20 fois ou plus.

[Tableau 14 : Tableau d’occurrences]

Mot

Occurrences dans le corpus

Nombre

Fijo/a/iko/ika

25, 70, 121, 125, 144, 172, 190, 311, 364, 491, 511, 516, 517, 518, 519, 520, 521, 522, 523, 524, 525, 526, 597, 599, 620, 672, 841, 882, 883, 913, 914, 915, 924, 936, 938, 1033, 1102, 1103, 1107 bis, 1115, 1275, 1317, 1357, 1387, 1509, 1529

46

Byen

159, 160, 161, 162, 163, 164, 272, 273, 293, 330, 340 bis, 372, 433, 478 a), 505, 523, 631, 678, 702, 730, 731, 732, 736, 868, 888, 930, 1020, 1050, 1075, 1096, 1103, 1141, 1158, 1161, 1196, 1238, 1261, 1264, 1271, 1273 a), 1370, 1396, 1437

43

Mal

118, 161, 164, 249, 273, 331, 340 bis, 341, 342, 343, 344, 379, 463, 464, 473, 480, 561, 562, 565, 594, 731, 799, 849, 868, 881, 888, 889, 904, 1050, 1051, 1078, 1135, 1141, 1158, 1185, 1197 a), 1210, 1261, 1271, 1273 a), 1313, 1327, 1340, 1520, 1557

43

Dyo (el)

21, 43, 44, 90 a), 197, 243, 282, 283, 284, 286, 287, 288, 289 a), 290, 291, 292, 293, 294, 295, 296, 297, 298, 429, 537, 557, 667, 683, 687, 694 a), 743, 803, 939 bis, 975, 1015, 1031, 1037, 1151, 1186, 1457, 1458

40

Madre

15, 16, 18, 110, 190, 240, 511, 597, 620, 664, 680, 686, 696, 752, 830, 836 a), 863, 913, 936, 937, 938, 1009, 1027, 1045, 1099, 1108 a), 1109, 1110, 1113, 1115, 1189, 1357, 1471, 1508, 1509, 1582

36

Azno

37, 38, 39, 97, 100, 111, 112, 113, 114, 120, 263, 264, 300, 501, 521, 542, 647, 678, 682, 701, 706, 838, 933, 1085, 1086, 1179, 1389, 1392, 1415, 1449, 1452, 1502, 1574, 1578

34

Diya

82, 83, 157, 175 a), 191, 227, 242, 243, 276, 277, 278, 279, 280, 280 bis, 409, 467, 472, 545, 680, 719, 969, 1037, 1177, 1197 a), 1252, 1326, 1347, 1361, 1434, 1489, 1543, 1546

32

Kara

273, 366, 503 b), 575, 576, 577, 578, 579, 690, 692, 756, 807, 825 a), 834, 912, 922, 942, 981, 992, 1082, 1183, 1409, 1424, 1536, 1595

25

Boka

141, 142, 143, 187, 224, 267, 334, 388, 466, 632, 727, 728, 813, 1061, 1070, 1132, 1148, 1199, 1233 a), 1319, 1405, 1487, 1491

23

Ombre

63, 121, 253 b), 261, 317, 334, 349, 360, 361, 362, 363, 378, 453, 491, 576, 712 a), 945, 946, 1164, 1218, 1219, 1237, 1404, 1510

24

Loko/a

54, 95, 337, 338, 339, 350, 589, 747, 794, 816, 931, 947, 1041, 1064, 1166, 1272, 1339, 1419, 1476, 1519, 1523

21

Mundo

76, 243, 246, 355, 405, 440, 441 a), 475, 533, 557, 710, 720, 767, 879, 1202, 1211, 1290, 1354, 1366, 1383, 1453

21

Mano

56, 207, 260, 266, 591, 981, 1012, 1057, 1090, 1467 a), 1542, 86, 717, 835, 892, 1002, 1101, 1104, 1526, 1569 b), 1589

21

Mujer62

350, 362, 722, 945, 946, 947, 1043, 1126, 1127, 1128, 1129, 1159, 1160, 1213, 1219, 1256, 1356, 1483, 1501, 1510

20

Rey

25, 84, 174, 229, 243, 411, 412, 413, 478 a), 525, 675, 841, 1246, 1336, 1337, 1414, 1418, 1420, 1424, 1446

20

76Les champs lexicaux qui se dessinent grâce à ce tableau (synthétisé présentement) d’occurrences sont très probants :

77- Le temps (Anyo : 19 fois, Diya : 32 fois, Ora : 12 fois, Vyejo/a : 18 fois)

78- L’espace (Kaza : 13 fois, Koza : 12 fois, Lugar : 13 fois, Mundo : 21 fois, Pared : 11 fois, Puerta : 11 fois, Sol : 10 fois, Syelo : 12 fois)

79- La famille (Ermano/a : 12 fois, Es.huegro/a : 15 fois, Fijo/a : 46 fois, Madre : 36 fois, Marido : 11 fois, Mujer : 20 fois, Novyo/a : 13 fois, Ombre : 24 fois, Padre : 17 fois)

80- La religion (Alma : 13 fois, El Dyo : 40 fois, Djidyó : 10 fois, Guerko : 13 fois)

81- Le mariage (Boda : 11 fois, Marido : 11 fois, Mujer : 20 fois, Novyo/a : 13 fois)

82- Les animaux (Azno : 34 fois, Gato/a : 13 fois, Gayina/ika : 12 fois, Perro/a : 12 fois)

83- Le corps (Boka : 23 fois, Dolor : 12 fois, Kara : 25 fois, Kavesa 15 fois, Korasón : 13 fois, Mano : 21 fois, Pyé : 16 fois)

84- La subsistance (Agua : 11 fois, Guevo : 11 fois, Myel : 10 fois, Pan : 16 fois, Parás : 17 fois, Prove : 19 fois, Riko : 15 fois)

85- Les rapports sociaux (Amigo : 10 fois, Loko/a : 21 fois, Palavra : 12 fois, Parás : 17 fois, Prove : 19 fois, Rey : 20 fois, Riko : 15 fois, Sinyor/a : 10 fois, Vezino/a : 19 fois)

86- Les valeurs morales (Byen : 43 fois, Mal : 43 fois)

87Les valeurs morales et éthiques apparaissent en tête du tableau (43 occurrences pour les valeurs du bien et du mal) ainsi que la religion avec 40 occurrences du mot dieu, 6 occurrences du mot taván qui désigne le plafond, le ciel et par extension Dieu. Dieu y apparait comme une figure paradoxale, à la fois :

88- Objet de crainte et de respect :

1186 Nĩguno se mwere si y el Dyo no kyere. / Ninguno se muere si el Dyo no kyere. / Personne ne meurt si Dieu ne le veut pas.

89- Maître de la rétribution :

386 el tavấ t(e) aẋarva kon una verġa y t(e) afalaġa kõ la otra. / El taván te aharva kon una verga i te afalaga kon la otra. / Que Dieu te frappe avec une verge et qu’il te conforte avec l’autre.

90- Bienfaiteur :

21 akõtếtate kõ lo k(e) el Dyo te đyó. / Akonténtate kon lo ke el Dyo te dyó. / Contente-toi avec ce que Dieu t’a donné. 44 al džiḍyó l(e) ayuḍa (e)l Dyo. / Al djidyó le ayuda el Dyo. / Le Juif, Dieu l’aide. 284 el Dyo đa la yaġa kõ la milizina. / El Dyo da la yaga kon la melezina. / Dieu donne la plaie avec le remède.

91De fait, le sentiment envers la figure divine semble ambivalent, sa justice étant incomprise :

283 el Dyo đa la ilaḍa aseġun ez la mũtaña. /El Dyo da la yelada asegun es la muntanya. / Dieu donne la glace selon la montagne. Dieu ne fait rien au hasard] / Leçon : Dieu donne des châtiments en proportion de la faute commise.

282 el Dyo đa la barv(a)a kyẽ no tyene kešaḍas. / El Dyo da la barva a kyen no tyene keshadas. / Dieu donne la barbe à qui n’a pas de mâchoires. [Dans ce monde, les richesses ne sont pas distribuées de manière appropriée] / Leçon : Dieu distribue parfois ses faveurs à qui ne peut en tirer profit.

92La religion est également présente à travers les évènements rythmant le calendrier juif.

[Shabbat :] 770 kyẽ ġasta vyernes kome Sabá. / Kyen gasta vyernes kome Shabat. / Qui dépense vendredi mange samedi.

[Pourim :] 218 despwéz de Purĩ, platikos. / Después de Purim, platikos. / Après Pourim, les gourmandises.

[Pessah :] 135 bĩditša la lĩpyeza fina notše de Pesa. / Bendicha la limpyeza fina noche de Pesa. / Béni soit le ménage jusqu’au soir de Pessah.

[Souccoth :] 976 la (e)strena đe Suko métela pišĩ ! / La estrena de Sukot métela pishin ! / Les étrennes de Souccoth fais-les tout de suite !

[Shavouoth :] 1216 No te kitez el samar̄ố si no vyene Sevo. /No te kites el samarrón si no vyene Sevo. / N’enlève pas ton manteau si Pentecôte n'est pas là.

[Tisha beav :] 581 karpina đe Tesabeá. / Karpina de Tishabeav. / Pleurnicheur de Tisha beav.

93Autour de ces proverbes, on retrouve un ensemble d’us et coutumes propres au monde judéo-espagnol et difficilement transposables à une autre culture.

94Le rapport au fait religieux est de facto ambigu : la religion est vue comme un élément fédérateur, faisant partie intégrante de la société mais remis en cause par un humour grinçant, empreint de sarcasmes63 : 

1307 podžo đe ley, korasố de mamzer. / Podjo de ley, korasón de mamzer. / Puits de loi, cœur de bâtard. / [Critique à l’égard des personnes excessivement pieuses] 

1438 tãto đize : amế, fina ke la ka(e) el taƚdé. / Tanto dize : amén, fina ke la kae el tallé. / Il dit tellement amen que le talit lui en tombe.

95Les deux sont des emprunts synagogaux qui ne manquent pas d’irrévérence envers les représentants religieux et les grenouilles de bénitier. Il en va de même pour :

153 bweno darsa, siñor ẋaẋấ, ma no ay kyẽ voz oyġa. / Bueno darsa, sinyor hahám, ma no ay kyen vos oyga./ Il est bon de prêcher, monsieur le rabbin, mais personne ne vous écoute. /Qui signifie prêcher dans le désert.

96Les références aux us et coutumes de la communauté sont si nombreuses qu’elles entravent la compréhension du lecteur/auditeur non-averti. La stylistique de ces proverbes saloniciens repose sur un édifice de jeux de mots, de différents niveaux de lecture et de double-sens :

1558 a) ẋaẋấ, šitiká, ke la kita por la ‘ faldukera’ ! / Hahám, shetika, ke la kita por la faldukera ! / Homme sage, silence, il la sort de la poche ! /1558 b) Variante : patšá : pacha. / : jambe. [Dont le sens évident est :] Celui qui est sensé sait quand il faut se taire mais le sens caché est une allusion sexuelle64.

Conclusion 

97Le proverbier d’I.S. Révah est fortement marqué identitairement mais universel d’un point de vue sapientiel du fait de la richesse de ses influences. On pourra souligner l’hybridité linguistique propre à la communauté judéo-espagnole, reflet de son parcours. Les emprunts à l’hébreu (diversement intégrés à la langue judéo-espagnole) relèvent d’une situation de diglossie : l’hébreu était toujours utilisé comme langue liturgique au sein des communautés judéo-espagnoles alors que le judéo-espagnol était la langue vernaculaire. Cette situation de diglossie, entraînant de nombreux contacts et emprunts, est courante. Ce qui l’est moins, c’est la présence d’une troisième langue, « intermédiaire », le ladino. La langue-calque, qui reprend la syntaxe de l’hébreu en y accolant des mots d’espagnol, laisse des traces dans la langue judéo-espagnole (avec des formes agrammaticales ou des locutions comme kada uno i uno).

98Autre point notable : chacune de ces langues semble être dotée d’un usage propre mais aussi d’une charge identitaire particulière : l’hébreu est la langue sacrée qui s’utilise au kal « synagogue », le judéo-espagnol s’emploie au sein de la communauté, dans la famille. Le ladino a, avant tout, un rôle didactique, dans l’apprentissage de l’hébreu.

99Les Judéo-Espagnols étant multilingues, le précédent constat ne se limite pas à ces langues : le français, le turc, l’italien ou encore le grec ont tous des valeurs différentes. Le turc est la langue véhiculaire, le français, la langue de prestige et d’éducation.

100Mais si la langue des proverbes saloniciens est métissée, les références qu’elle mobilise sont ancrées dans un contexte judéo-espagnol : les proverbes sont destinés aux membres de la communauté avant tout, ils permettent d’entrevoir un monde quasi englouti depuis : celui de la Jérusalem des Balkans – Salonique dans l’entre-deux-guerres. L’identité juive y est un fil conducteur, la religion, un ciment soudant les pierres d’un édifice fragilisé.

101« Espagnols » par leur attachement à la péninsule Ibérique (et ce, malgré l’expulsion de 1492), « Judéo » par leurs traditions et leurs textes sacrés : c’est toute cette complexité identitaire que reflète la langue judéo-espagnole.

Notes

1 Frank Alvarez-Pereyre, « Description des langues juives et histoire des modèles linguistiques », in Histoire Épistémologie Langage, tome 18, fascicule 1, 1996. La linguistique de l'hébreu et des langues juives, sous la direction de Jean Baumgarten et Sophie Kessler-Mesguich. p. 21-39, 1996.

2 Consultable en ligne : http://www.theses.fr/s197377 [Consulté le 20/06/2021]

3 Les exemples de proverbes donnés ici comportent : une transcription quasi exacte de la graphie d’I.S. Révah précédée du numéro du proverbe, une version du proverbe (en italique) en écriture « normalisée », c'est-à-dire recourant à une graphie reconnue dans le monde judéo-espagnol (la graphie dite d’« Aki Yerushalayim », en usage dans la revue éponyme et dans le monde judéo-espagnol, fondée par le linguiste H.V. Sephiha et utilisée en France pour les publications en judéo-espagnol) et non à un système idiosyncratique comme c’est le cas chez Révah. La troisième ligne étant réservée à une traduction française personnelle. Et enfin, entre crochets, une explication des proverbes selon les interprétations recueillies dans d’autres proverbiers judéo-espagnols ou auprès de locuteurs saloniciens si une explicitation est nécessaire.

4 La famille Révah ayant quitté Salonique dans les années 1910 pour s’installer à Berlin (où I.S. Révah naîtra en 1917), puis à Paris.

5 Devin E. Naar, Jewish Salonica, Between the Ottoman Empire and Modern Greece. Stanford University Press, 2016, p. 2.

6 Ibid., p. 80.

7 Michael Molho, Traditions _ Customs of the Sephardic Jews of Salonica, Fondation for the Advancement of Sephardic Studies and Culture, 2006.

8 Devin E. Naar, op. cit., p. 169.

9 Devin E. Naar, op. cit., p. 172.

10 C’est précisément dans les régions où les conditions semblaient les plus favorables au développement de la modernisation que le mouvement « séfarade » était né. Bien que la modernisation ait préconisé l’élimination des particularismes, le particularisme sous sa forme séfarade est apparu comme une alternative à l’environnement ashkénaze et à l’unification proposée par le sionisme pour représenter un moyen de préserver l’identité juive contre la vague de l’assimilation totale. En 1898, un groupe d'étudiants séfarades se forma à Vienne, parmi lesquels se trouvait Vita Hayon de Sarajevo, qui devait plus tard devenir le chef spirituel du mouvement. Après avoir été exposé aux idéologies occidentales au cours de leurs études, ce groupe a créé La sociedad akademika de djudios espanyoles : Esperansa [Société académique des Juifs espagnols : l’espoir]. Ces étudiants cherchaient un moyen de susciter un réveil organisationnel et culturel parmi les Juifs séfarades pour qu'ils puissent contribuer au judaïsme dans son ensemble et, ce faisant, protéger leur propre patrimoine historique et linguistique. (Esther Benbassa, « The Process of Modernization of Eastern Sephardi Communities », in H. E. Goldberg (éd.), Sephardi and Middle Eastern Jewries. History and Culture in the Modern Era, Bloomington – Indianapolis, Indiana University Press, 1996.

11 Joseph Nehama, Histoire des Israélites de Salonique, Librairie Durlacher, vols. VI-VII, 1935-1936.

12 Michael Molho, « Historia de los Gidios de las origenes hasta nuestros dias », Salonica, f.44.I, p. I-2, 1940.

13 Ben-Jacob Baruch, Kontribusion ala Istoria de la Komunidad Djudia de Saloniko, The Library of the Jewish Family, Salonica, 1911.

14 Devin E. Naar, op. cit., p. 172.

15 « Les traducteurs juifs de la Bible et des textes liturgiques se sont efforcés de calquer le texte hébreu comme l’on fait les pédagogues et auteurs de nos traductions latines juxtalinéaires. Ils l’ont calqué tant du point de vue de la syntaxe interne (les aspects : factitifs, intensifs, réfléchis, passifs, etc. ; composition et dérivation) sans tenir compte des exigences de la langue vernaculaire. Ils aboutirent ainsi à une langue calque incompréhensible, par exemple pour le judéo-espagnol, à tout hispanophone ignorant les premiers mots de l’hébreu, voire aux judéo-hispanophones contemporains. Nous appellerons ce judéo-espagnol le judéo-espagnol calque. Il diffère du judéo-espagnol vivant ou vernaculaire par son littéralisme, ses contorsions syntaxiques, notamment dans le respect du genre et du nombre de l’hébreu, et un plus grand nombre d’archaïsmes. » (Haïm Vidal Sephiha, Sépharades d’hier et d’aujourd’hui, Paris, L. Lévi, 1992, p. 79-95.).

16 Haïm Vidal Sephiha . « Archaïsmes lexicaux en ladino (judéo-espagnol calque) », in Cahiers de linguistique hispanique médiévale. N°21. De la variation linguistique et textuelle. En l'honneur de Jean Roudil, 1996. p. 169-175.

17 « En djudezmo (ou espanyoliko du Levant) negro ne désigne plus la couleur, mais a acquis le sens de « mauvais, méchant » au point qu’on peut intensifier cette notion en disant negro malo, c’est-à-dire ‘très méchant’ (voir Bib. 4). Le passage de negro = ‘couleur noire’ à negro = ‘méchant, mauvais peut se déceler dans la Bible en ladino de Asa (1740). Or, en général le semi-sacré que constitue le ladino n’adopte les innovations qui se produisent en LT que quelques décennies après leur naissance. On peut donc considérer que cette innovation sémantique date d’environ 1700. » Haïm Vidal Sephiha , « Les langues judéo-espagnoles », Estratto dalla « Rassegna Mensile di Israel », Maggio-Giugno-Luglio-Agosto 1983-Ijar-Elul 5743, 1983.

18 Haïm Vidal Sephiha , Linguistique contrastive : traduction du hif’il en ladino judéo espagnol calque, extrait du tome XVI années 1971-1972 des comptes rendus du groupe linguistique d’études chamito-sémitiques – G.L.E.C.S. Librairie orientaliste Paul Geuthner, Paris, 1972, p. 84.

19 Les formes adalear et adanearse sont des créations judéo-espagnoles formées à partir de verbes turcs dans lesquels le a- n’est pas étymologique.

20 Tanakh, un acronyme dérivé des noms des trois divisions de la Bible hébraïque : Torah (Instruction ou Loi, également appelée Pentateuque), Nevi’im (Prophètes) et Ketouvim (Écrits). Consultable en ligne : https://www.britannica.com/topic/Tanakh [Consulté le 23/02/2021]

21 La Bible, traduite du texte original par les membres du Rabbinat français sous la direction de Zadoc Kahn, Grand-Rabbin, Paris, Librairie Colbo, 1966.

22 Ibid.

23 Eleanor S. O’Kane, Refranes y frases proverbiales españolas de la Edad Media, Madrid, Real Academia Española, 1959.

24 Ibid.

25 La Bible, op. cit.

26 Meyer Kayserling, Refranes o proverbios españoles de los judios españoles, Budapest, Posner et Fils, 1889.

27 Abraham Galante, Proverbes judéo-espagnols, recueillis et publiés par A. Galante, Span, 1902.

28 La Bible, op. cit.

29 La Bible, op. cit.

30 La Bible, op. cit.

31 La Bible, op. cit.

32 Raymond Foulche-Delbosc, « Proverbios judeo-españoles recogidos en Constantinopla, Adrianópolis y Salónica », Revue Hispanique, II, n°4, Paris, 1895, p. 312-352.

33 La Bible, op. cit.

34 Eleanor S. O’Kane, op. cit.

35 Henri Victor Besso, « Judeo-Spanish proverbs of Salonica », Revue Hispanique, n°37, 1935.

36 Joseph Nehama, Dictionnaire du Judéo-Espagnol, Madrid, CSIC, 1977.

37 Beki Bardavid / Fani Ender a, Trezoro sefaradi, « De punta pie a kavesa », Istanbul, Gözlem Gazetecilik Basin ve Yayin A.Ş, 2006.

38 Raymond Foulche-Delbosc , op. cit.

39 Abraham Galante, op. cit.

40 Avraham Danon, « Proverbes judéo-espagnols de Turquie », Zeitschrift für Romanische Philologie, XXVII, 1903, 72- 96.

41 Michael Molho, Litteratura sefardita de Oriente, Biblioteca Hebraicoespañola, VII, Madrid-Barcelone, CSIC, 1960.

42 Enrique Saporta Y Beja, Refranes de los judios sefardies y otras locuciones típicas de los judíos sefardíes de Salónica y otros sitios de Oriente, Biblioteca Nueva Sefarad, Vol. V, Barcelona, Ameller, 1978.

43 Jesús Cantera Ortiz De Urbina, Diccionario Akal del Refranero sefardí, Madrid, Akal, 2004.

44 Rita Gabbai-Tazartes, Refranes de los djudios de Gresia, Athènes, Talos Press, 2016.

45 Enrique Saporta Y Beja , op. cit.

46 Joseph Nehama, op. cit.

47 Isac Moscona, Penine Sefarad, Tel Aviv, Mose Giora Elimelekh, 1981.

48 Beki Bardavid / Fani Ender, op. cit.

49 Gonzalo Correas, Vocabulario de refranes y frases proverbiales (1627), Bordeaux, ed. Louis Combet, Institut d’Etudes Ibériques et Ibéro-américaines, 1967, p. 81.

50 Consultable en ligne : https://cvc.cervantes.es/lengua/refranero/ [Consulté le 14/02/2021]

51 Abraham Galante, op. cit.

52 Henri Victor Besso, op. cit.

53 Eleanor S. O’Kane , op. cit.

54 Michael Molho , op. cit.

55 Enrique Saporta Y Beja , op. cit.

56 Joseph Nehama , op. cit.

57 Isac Moscona, op. cit.

58 Jesús Cantera Ortiz De Urbina, op. cit.

59 Rita Gabbai-Tazartes, op. cit.

60 Tamar Alexander / Yaakov Bentotila, « Elementos hispánicos y jaquéticos en los refranes judeo-españoles de Marruecos » in Judit Targarona Borrás _ Angel Sáenz-Badillos (ed.), Jewish Studies at the turn of the twentieth century, Proceedings of the 6th EAJS Congress, Toledo, juillet 1998. Vol II : Judaism from Renaissance to Modern Times, Brill, 1999. 

61 À l’exception des entrées ‘byen’, ‘mal’ et ‘vyejo/a ‘qui regroupent noms communs, adverbes et adjectifs : c’est le concept véhiculé qui est retenu.

62 À noter : la polysémie du terme : 1) femme 2) épouse

63 « … le judéo-espagnol se nourrit du plurilinguisme de ses locuteurs et auteurs, qui est avec le lien à l’hébreu … l’un des moteurs de l’évolution du judéo-espagnol, le vecteur d’une identité d’exil et de diaspora, d’une identité mixte et le ressort d’un humour caustique et désespéré. », Marie-Christine Varol (Bornes), « Le passage d’une langue à l’autre des expressions imagées du judéo-espagnol de Turquie : Los mijores de mozós, La novya de las syete fustanelas, doktor Maymunidis et autres énigmes. », in Cahiers du P.R.O.H.E.M.I.O., III, Expressions figées : idiomaticité, traduction, p. 409-424, 1999, p. 409.

64 Sarah Gimenez, « Estudio estructural y semántico de un refranero dialectal judeoespañol. El caso de la colección paremiológica de I.S. Révah (Salónica, 1936) », in Zeljko Jovanovic (ILLIA of the CSIC) / María Sánchez-Pérez (University of Salamanca) (dir.) La palabra sabia de los antepasados. La tradición paremiológica sefardí desde la Edad Media hasta la actualidad, 2022.

Pour citer ce document

Sarah Gimenez, «Le manuscrit d’I.S. Révah : un proverbier universel ou judéo-espagnol ?», Histoire culturelle de l'Europe [En ligne], Revue d'histoire culturelle de l'Europe, Langues et religions en Europe du Moyen Âge à nos jours, Langue, religion, identités nationales aux XIXe et XXe siècles,mis à jour le : 24/03/2022,URL : http://www.unicaen.fr/mrsh/hce/index.php?id=2320

Quelques mots à propos de : Sarah Gimenez

Sarah Gimenez est docteure ès linguistique et didactique des langues (INALCO). Sa thèse s’intitule « Édition critique du proverbier manuscrit d’I.S. Révah (Judéo-espagnol-Salonique, 1936) ». Elle a obtenu un contrat doctoral avec l’INALCO et a été chargée de cours. Elle est membre du CERMOM (Centre de Recherches Moyen-Orient Méditerranée). Ses dernières publications sont : « Para un dinsiz se kere un imansiz . emprunts et contacts de langues dans le proverbier judéo-espagnol d’I.S Révah » In Plurilinguisme et tensions identitaires : discours, représentations et médiations, dirigé par Liliane Hodieb et Odile Racine, Éditions des Archives Contemporaines, 2020 et « Estudio estructural y semántico de un refranero dialectal judeoespañol. el caso de la colección paremiológica de I.S. Révah (Salónica, 1936) », in La palabra sabia de los antepasados. la tradición paremiológica sefardí desde la Edad Media hasta la actualidad, dirigé par Zeljko Jovanovic (ILLA of the CSIC) et María Sánchez-Pérez (University of Salamanca), 2022.