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SUR L’ÉDUCATION DES ENFANTS DANS LES PENSIONS

AVERTISSEMENT [•]

§ 1

 [•]Cet écrit fut fait à l’occasion de quelques maîtres de pension de Paris, qui demandèrent quelques avis à l’auteur pour perfectionner leurs méthodes1. Il roule sur les mêmes principes, mais il y a des observations particulières au sujet.

§ 2

La meilleure éducation serait celle d’un excellent collège, à cause de la grande émulation et des récompenses honorables et fréquentes que reçoivent les écoliers qui se distinguent et en vertu et en talents [•]. Mais jusqu’à ce qu’il y ait de tels collèges, un maître de pension habile et vertueux peut faire lui-même chez lui un excellent collège en petit, pour un petit nombre d’enfants de parents assez riches pour bien payer d’excellents précepteurs et sous-précepteurs. C’est à un pareil maître de pension que j’adresse ces observations.

PREMIÈRE VÉRITÉ FONDAMENTALE

§ 3

Il est certain qu’il y a pour les hommes une seconde vie éternelle et heureuse à espérer s’ils sont bienfaisants pour plaire à Dieu dans cette première vie qui dure si peu en comparaison d’une vie de cent millions d’années.

§ 4

Il est de même certain qu’il y a pour les méchants, les injustes, les malfaisants une vie très malheureuse à craindre après celle-ci, s’ils ne réparent pas leurs injustices [•] par des œuvres de bienfaisance.

SECONDE VÉRITÉ FONDAMENTALE

§ 5

Il est certain qu’à tout peser, l’homme de bien moins riche, distingué dans sa profession et parmi ses pareils par sa justice, par sa bienfaisance et par la grandeur et l’utilité de ses talents, sera plus heureux dans cette première vie que le méchant, l’injuste, plus riche et sans talents, ne le sera avec ses grands revenus et ses injustices ; c’est-à-dire que l’homme de bien sentira moins de maux, de chagrins, d’inquiétudes et goûtera plus de plaisirs et de joies que le méchant dans le cours d’une vie également longue, et que, quand même il arriverait que le méchant, le malfaisant, l’injuste fût, à tout prendre, un peu plus heureux dans cette première vie que n’est le juste et bienfaisant, il serait toujours vrai qu’à la mort il se trouverait avoir pris un très mauvais parti, puisqu’il aurait perdu les joies du Paradis, et qu’il aurait à craindre les punitions de l’Enfer.

TROISIÈME VÉRITÉ FONDAMENTALE
BUT DE LA MEILLEURE ÉDUCATION

§ 6

Il est certain que les parents, s’ils sont sages, n’ont rien à désirer de plus pour leurs enfants dans leur éducation sinon qu’ils en sortent plus justes, plus bienfaisants, plus reconnaissants, plus remplis de connaissances les plus utiles pour réussir dans leur profession, qu’ils n’auraient pu faire dans toute autre éducation, c’est-à-dire plus propres à devenir plus heureux dans leurs deux vies, plus aimables pour leurs parents, et plus estimables pour leur patrie.

ÉCLAIRCISSEMENTS

§ 7

Les talents regardent les exercices de la mémoire et les exercices qui procurent l’étendue, la justesse et la pénétration d’esprit. Mais si ces talents sont [•] dans des personnes qui se laissent conduire par l’impatience, par les passions de la colère, de l’amour, d’une avarice crasse, d’une ambition violente et injuste, si ces talents ne sont pas mis en œuvre par la justice, par le désir de faire plaisir aux autres, c’est-à-dire par l’esprit de bienfaisance envers les parents, envers les voisins, envers la patrie, loin de contribuer au bonheur des deux vies, ils ne font que contribuer à rendre les enfants malheureux dans cette première vie et dans la vie future.

§ 8

De là il suit qu’il vaut incomparablement mieux pour lui2 qu’il ait de plus fortes habitudes à la vertu et moins de talents, que d’avoir plus de talents et moins de vertu : conclusion très importante, qui démontre que dans l’éducation il faut employer beaucoup plus de temps à fortifier les habitudes à la vertu qu’à l’acquisition des talents, ce qui est directement opposé aux différentes et mauvaises méthodes d’éducation qui sont en usage encore aujourd’hui dans les collèges de l’Europe [•], d’où l’on sort avec une estime beaucoup plus grande pour les distinctions qu’attirent les sciences et les autres talents de l’esprit, que pour une justice distinguée, et pour une douceur et une bienfaisance distinguée.

§ 9

Si, dans Paris, cinq ou six enfants de même âge et de même méthode faisaient leurs promenades, leurs jeux et leurs exercices scolastiques3 ensemble, ils jouiraient de deux grands avantages : le premier d’être aidés par l’émulation, et le second, de pouvoir pratiquer entre eux plus souvent la justice, la politesse, le pardon des injures, l’indulgence pour les fautes, la douceur, la patience qui font partie de la bienfaisance.

§ 10

Ils auraient l’avantage, lorsque quelqu’un d’eux est repris, d’apprendre ce qui est faute, et grande faute, et quand quelqu’un d’eux est loué, d’apprendre ce qui est louable, et plus ou moins louable, et ce qui mérite plus ou moins d’attention : avantages très importants dont ils ne peuvent pas jouir tandis qu’ils demeurent sans condisciples.

QUATRIÈME VÉRITÉ FONDAMENTALE

§ 11

Il est certain par l’expérience que les habitudes ne se forment et ne se fortifient qu’à proportion du nombre des répétitions.

§ 12

Il est vrai que ces répétitions ennuieraient si elles n’étaient variées en différentes manières et en des termes différents.

ÉCLAIRCISSEMENTS

§ 13

De là il suit que l’on ne saurait prouver en trop de manières différentes aux enfants le long des jours de l’éducation ces vérités fondamentales de leur bonheur : lectures, déclamations, disputes, questions, dialogues, scènes et actions publiques devant des personnes estimables, concernant ces vérités importantes.

§ 14

Les enfants, encore plus que les hommes, aiment le nouveau, ils ont besoin de changer souvent dans une matinée de sept ou huit matières différentes d’application, afin de goûter sept ou huit sortes de plaisirs différents dans la nouveauté. Car c’est le plaisir qu’ils cherchent, et c’est le plaisir qu’il faut leur faire trouver par la nouveauté, ou plutôt par la renouveauté4 dans chacune de leurs études et dans chaque espèce d’exercice.

CINQUIÈME VÉRITÉ FONDAMENTALE

§ 15

Les habitudes à la justice et à la bienfaisance, à juger sainement de la différente valeur des biens désirables pour augmenter le bonheur, sont les habitudes les plus importantes à chaque enfant.

§ 16

De là il suit que les répétitions qui tendent à la pratique de la justice et de la bienfaisance doivent être plus nombreuses par jour au moins du double que des répétitions qui ne tendent qu’à l’acquisition des talents de la mémoire et de l’esprit ; conclusion fort opposée à l’opinion de la plupart des parents qui n’ont eu qu’une mauvaise éducation.

§ 17

De là il suit qu’il faut beaucoup de patience dans le précepteur pour voir sans impatience les oublis presque continuels des enfants et pour leur faire répéter presque tous les jours plusieurs fois, durant chaque mois, presque les mêmes choses.

SIXIÈME VÉRITÉ FONDAMENTALE

§ 18

Il est certain, d’un côté, que les enfants, comme les autres hommes, sentent beaucoup de plaisir à être loués, admirés, à être flattés, à être considérés, à être fort distingués entre leurs pareils et qu’ils désirent fort cette sorte de plaisir.

§ 19

Il est certain, de l’autre, que nous louons volontiers ceux qui nous procurent du plaisir, et que plus les plaisirs procurés sont grands, plus les louanges doivent être grandes. Faire un plaisir, c’est faire un bienfait. Plus les bienfaits sont étendus à plus de familles, plus ils sont durables, plus aussi ils méritent de louanges. Rendre ce qu’on doit, faire justice, ne mérite point de louanges ; mais faire plus qu’on ne doit, c’est donner ; c’est un bienfait qui mérite au moins la louange pour récompense.

ÉCLAIRCISSEMENT

§ 20

C’est l’Auteur de la nature qui est auteur de toutes nos joies et de tous nos plaisirs. Car les corps, ni les mouvements des corps qui n’ont aucuns plaisirs, ne sauraient jamais nous donner ce qu’ils n’ont point ; et d’ailleurs nos plaisirs n’obéissent point à notre volonté : nous ne les avons point toutes les fois que nous les désirons. Cet Être bienfaisant a, par bonté pour nous, attaché du plaisir à la gloire, à la distinction, aux louanges, comme une récompense due à ceux qui procurent du plaisir aux autres, et par conséquent à tous les bienfaiteurs, à proportion de la grandeur et de l’étendue de leurs bienfaits. Ainsi le plaisir de la gloire, de la réputation, de la distinction, est une récompense que le Créateur fait goûter dès cette vie, en attendant la récompense qu’il prépare aux bienfaisants dans la vie future.

§ 21

Les hommes cherchent toute leur vie, presque en tout, cette sorte de plaisir, et faute par eux de connaître la véritable gloire, la distinction la plus précieuse qui consiste à procurer les grands bienfaits à plus de personnes, ils s’amusent à chercher différentes distinctions assez méprisables qui ne procurent nuls bienfaits aux autres. Ce sont ces petites distinctions qu’on appelle glorioles, telle qu’est la magnificence dans les grands équipages, dans les grands palais, dans les talents de petite utilité, dans le grand pouvoir, dans les grandes richesses, lorsqu’elles sont mal employées5.

§ 22

C’est un grand bonheur pour l’homme sage de pouvoir trouver le plaisir de la gloire en cherchant à s’assurer les plaisirs du Paradis. Et il y réussit, puisque le plaisir de la louange et le mérite du Paradis se peuvent acquérir par les bienfaits, c’est-à-dire par les plaisirs qu’ils procurent à leur prochain.

§ 23

De là il suit que le principal de l’éducation d’un enfant consiste en deux points : le premier, c’est de fortifier en lui autant que l’on peut le goût pour le plaisir de la gloire. Le second, c’est de lui enseigner, par de fréquentes réflexions, à distinguer la gloire qui est bienfaisante de la gloriole qui ne l’est point, à distinguer les louanges qui viennent des personnes louables et estimables, des louanges qui viennent des ignorants qui courent avec la même ardeur après toutes les distinctions frivoles et non bienfaisantes, et qui ne connaissent point par conséquent combien une action, une qualité est plus ou moins louable ou estimable qu’une autre, par les plus grands ou par les moindres bienfaits qu’elle procure, ni les qualités et les actions qui sont plus ou moins blâmables, comme procurant aux autres plus ou moins de maux plus petits ou plus grands.

SEPTIÈME VÉRITÉ FONDAMENTALE [•]
LA MEILLEURE MÉTHODE POUR L'ÉDUCATION DE LA JEUNESSE DU CÔTÉ DE LA VERTU EST ENCORE PLUS IMPORTANTE POUR L'AUGMENTATION DU BONHEUR DE LA NATION QUE LA MEILLEURE MÉTHODE POUR EN AUGMENTER LES RICHESSES.

ÉCLAIRCISSEMENT

§ 24

1° Quand le bonheur qui peut arriver aux peuples dans cette vie du côté de la méthode de la meilleure éducation ne serait qu’égal à celui qui peut arriver du côté de la méthode pour les enrichir du double, ce serait toujours une méthode très digne d’attention pour le Conseil.

§ 25

Mais 2° il est certain que le double de richesses contribue moins au bonheur que la concorde, la paix, la tranquillité qui résultent de la pratique mutuelle de la justice et de la bienfaisance. Ce sont les fondements nécessaires du bonheur de la vie : car quel bonheur peuvent goûter les riches qui sont agités continuellement de haines, de colères, d’inquiétudes et de chagrins des événements fâcheux ?

§ 26

3° Et puis les richesses, à moins que l’on n’en fasse un usage vertueux, peuvent-elles jamais fonder l’espérance de la vie heureuse après la mort ? Or cette espérance n’est-elle pas dans les afflictions une grande ressource pour les bienfaisants ?

§ 27

4° Non seulement les écoliers qui ont eu une excellente éducation sont beaucoup plus heureux que ceux qui n’en ont pas eu une pareille, mais ils seront peu à peu, par leur exemple, les précepteurs eux-mêmes des peuples à la tête desquels la fortune les place ou par leur condition ou par leurs emplois ; ainsi ils rendront insensiblement les peuples plus vertueux par leur exemple et, par conséquent, plus heureux avec des richesses médiocres qu’ils ne seraient sans justice avec le double de richesses.

§ 28

5° La meilleure éducation vise non seulement à rendre les hommes plus vertueux mais, comme elle vise encore à augmenter dans les écoliers les talents les plus propres à enrichir la nation, elle contribuera à fortifier les motifs des écoliers pour devenir un jour les grands bienfaiteurs de leur patrie ; or tel sera le fruit de la meilleure éducation, lequel serait par conséquent le plus important objet du gouvernement de l’État.

CONCLUSION [•]

§ 29

 [•]Mettre en œuvre, dans tout le royaume, la méthode la plus propre à augmenter, dans l’éducation des écoliers, non seulement la vertu mais encore les talents, qui sont les plus utiles à l’État, c’est donc l’objet le plus important du gouvernement : ce qui était à démontrer.

CONCLUSION DE PRATIQUE

§ 30

De ces considérations on peut tirer plusieurs conclusions générales.

I.

§ 31

Qu’il faut employer plus de la moitié du temps de l’éducation à des répétitions pour tout ce qui regarde les différentes parties de la justice pour ne faire aucun mal, et les différentes parties de la bienfaisance pour procurer beaucoup de biens, et employer l’autre moitié de la journée en répétitions pour tout ce qui regarde les talents de l’esprit, parce qu’il faut avoir beaucoup plus d’attention pour ce qui est beaucoup plus important au bonheur des enfants et au bonheur de la société, que pour ce qui est beaucoup moins important à ce bonheur.

II.

§ 32

Qu’il faut plus d’attention et de répétitions diversifiées pour ce qui regarde les deux habitudes les plus importantes, c’est-à-dire pour l’observation de la justice, et pour la pratique de la bienfaisance, mais surtout de la justice envers ceux à qui nous devons le plus, tels que sont les pères et mères. Car il faut commencer par rendre tout ce que nous devons avant que ne donner, il faut commencer par ne faire aucun mal avant que de songer à faire du bien. Il faut commencer par n’être point ingrat avant que de prétendre être libéral et bienfaisant.

III.

§ 33

Il faut de même plus de répétitions pour les qualités qui regardent la justesse de l’esprit, que pour celles qui regardent la mémoire des faits curieux. Il vaut mieux avoir une plus grande habitude de bien raisonner et de bien connaître les raisonnements justes, que de savoir plus de faits de géographie ou de chronologie, plus de latin ou d’autres langues. Je sais bien que cette méthode est contre l’opinion et la pratique des collèges ordinaires, mais cela n’empêche pas que ce ne soit l’opinion et la méthode la plus raisonnable, et c’est l’effet du progrès que la raison universelle a fait en Europe, qui commence à voir quelque chose de ce que nous pourrions faire de mieux que nos ancêtres d’il y a mille ans, qui par rapport à nous ne sont que des enfants, puisque nous avons profité de leurs expériences, de leurs découvertes et des nôtres6.

IV.

§ 34

Ce qui serait nécessaire pour les précepteurs ou régents, ce serait d’avoir un plan de distribution des heures de l’éducation du matin et du soir de chaque jour, de chaque semaine, de chaque mois, de chaque année, pour chaque classe, et même le nombre d’heures d’exercices, selon l’importance de chaque sujet d’étude par rapport à l’augmentation du bonheur de cette vie et à la sûreté du bonheur de la seconde vie.

§ 35

Un tel plan est ce qu’il y a de plus difficile à préparer, même pour le faire assez imparfait, mais ce qu’il y a de commode, c’est qu’on pourra le perfectionner un peu tous les mois, tous les ans, avec le secours de l’expérience et des réflexions.

V.

§ 36

Il y a une observation à faire pour le précepteur avant les exercices qui regardent l’acquisition de la vertu, et avant les exercices qui regardent la culture de l’esprit, pour donner plus d’attention aux enfants, c’est de remettre devant leurs yeux les principaux motifs de nos actions : d’un côté les maux à craindre de la négligence, et de l’autre, les différents biens, les différents plaisirs que lui7 produira un jour son attention présente et son progrès dans ces sortes d’études.

§ 37

Car ils8 ne s’y appliqueront qu’à mesure qu’ils craindront les maux de leur négligence, et qu’ils espéreront les biens de leur application, et même cette étude viendra à leur plaire par elle-même. Espérances des plaisirs de gloire, de distinction et d’augmentation de fortune pour cette vie, peintures des grandes joies et des grandes délices dans la vie future tirées des grandes joies que les enfants connaissent : craintes et espérances, voilà les ressorts qu’il faut que les précepteurs remontent toutes les vingt-quatre heures dans les enfants [•] par différentes observations. Les écoliers avancent par leur application, et leur application augmente à proportion que leurs ressorts se fortifient.

§ 38

On peut faire viser l’enfant à augmenter ses talents, soit utiles, soit agréables, par rapport à la fortune [•] et à la réputation qui est une récompense temporelle. On peut aussi lui faire remarquer que ces talents pourront l’aider à procurer aux autres de plus grands plaisirs, de plus grands avantages. Il faut pour cet effet donner souvent des exemples et citer avec de grands éloges ceux qui ont été de grands bienfaiteurs de la patrie en différents genres.

VI.

§ 39

Si nous avions un bon plan d’éducation d’une pension, il pourrait beaucoup servir à former un bon plan d’éducation de collège, en multipliant dans les collèges les bons précepteurs et répétiteurs à proportion du nombre d’enfants de même âge, ou de même classe, qui auraient le moyen de bien récompenser de bons précepteurs.

PLAN DE DISTRIBUTION DES HEURES DESTINÉES À L’ÉTUDE ET À L’EXERCICE DES VERTUS

§ 40

J’entends ici par le terme vertus des qualités et des habitudes qui nous portent non seulement à éviter de faire quelque mal aux autres, ce qui est justice, mais même à leur faire du bien, ce qui est bienfaisance9.

§ 41

Ne point faire de mal, ne point faire d’injustice, ne mérite point de récompense, faire du mal mérite punition, faire du bien aux autres, c’est la seule chose qui mérite récompense.

§ 42

Ce qui serait plus important pour devenir tous les jours plus juste, ce serait l’exercice fréquent de faire justice aux autres, mais les occasions sont rares dans l’éducation purement domestique, lorsqu’il n’y a point de pareils de même âge. Cependant l’enfant peut quelquefois trop demander aux domestiques ; alors il fait une injustice dont il faut l’avertir en lui disant : « Si vous étiez domestique, voudriez-vous que votre maître vous traitât de même ? »

§ 43

Il peut ne pas obéir au précepteur même dans des choses raisonnables. Or c’est une injustice, puisqu’il doit obéissance à ses parents qui ont donné au précepteur leur autorité en cette partie. Or cette désobéissance aux parents serait une injustice, une ingratitude et même une imprudence dont il doit être averti.

§ 44

La règle pour connaître s’il y a injustice dans une action est bien facile ; c’est de se demander à soi-même : « voudrais-je qu’un autre me traitât de même si j’étais à sa place, et lui à la mienne ? »

§ 45

Or c’est cette règle qu’il faut demander à l’enfant [•] plusieurs fois tous les jours, et toutes les fois qu’il a commis une injustice, et toutes les fois qu’on lui demande si telle action est juste ou injuste, point principal de l’éducation qui ne saurait jamais lui être trop répété.

§ 46

Lorsqu’il est en compagnie, il est témoin de différentes actions, de différents jugements que font les autres. Or il faut, dans les heures d’éducation, lui demander son jugement sur ce qu’il a vu ou entendu de louable ou de blâmable [•], et du degré du louable et du blâmable.

§ 47

Il faut l’avertir sur la manière dont il se conduit avec père ou mère qui lui commandent quelque chose qu’il ne fait point, ou qu’il ne fait pas aussi bien qu’il pourrait. Cette sorte d’injustice est d’autant plus grande qu’elle est accompagnée d’ingratitude, et elle est d’autant plus honteuse et ridicule qu’elle est très imprudente et très présomptueuse . Car n’est-il pas [•] honteux et ridicule à un enfant de prétendre qu’il est plus prudent dans son enfance que ses parents qui, outre les lumières de leur expérience, ont eu encore les lumières de l’expérience des autres et de leurs parents ?

§ 48

On doit lui faire remarquer les différents degrés d’injustice et de blâmable dans diverses actions de la journée ou de l’histoire [•] qu’il lira chaque jour : l’injustice de Jacob, qui trompa son frère Ésaü sur le prix ou la valeur de son droit d’aînesse pour un plat de lentilles, à cause de la grande faim d’Ésaü10. « Mettez-vous à la place d’Ésaü, dira le précepteur, trouveriez-vous raisonnable que votre frère ou votre voisin vous eût trompé ainsi dans un instant où vous auriez eu grand faim et où vous n’auriez pas connu tout ce que vaut votre droit d’aînesse ? »

§ 49

De même, vous observerez que cette injustice de Jacob est bien moindre que l’injustice des frères de Joseph, qui le vendirent comme un esclave, comme ils auraient vendu un cheval à des étrangers11.

§ 50

Il est à propos de lui en faire remarquer les raisons : c’est un plus grand mal de vendre quelqu’un comme esclave, que de le priver d’un droit d’aînesse.

§ 51

En lisant les traits d’histoire que le précepteur aura préparés, il fera faire ces remarques sur les injustices et les donnera ensuite à écrire à l’enfant.

§ 52

Les enfants aiment qu’on leur conte des faits historiques. La voix, les tons, les gestes du conteur leur font plus d’impression que la lecture. Le conteur met des circonstances sensibles qui leur plaisent, et c’est le plus de plaisir qui fait le plus d’impression dans la mémoire.

§ 53

Les Annales de Tacite sont pleines d’injustices des empereurs, et seraient bonnes à représenter, particulièrement aux dauphins, pour leur en donner de l’horreur12.

§ 54

Il serait à propos que, dans quelques après-dîners de chaque mois, l’enfant vit quelques scènes : par exemple un domestique ferait le personnage de l’injuste, l’écolier le personnage de l’offensé. Il en prendrait plutôt des sentiments de générosité pour pardonner les offenses.

§ 55

Quand il aura pris beaucoup d’indignation et d’horreur pour l’injustice des frères de Joseph, il aura fait un bon exercice13.

§ 56

Il serait à propos qu’il fît une fois par an, dans quelques scènes, le personnage de Joseph qui pardonne à ses frères et qui les comble de bienfaits, mais c’est pour renvoyer à l’exercice de la bienfaisance.

§ 57

Nos méthodes d’éducation sont trop abstraites. Ainsi elles ne font pas sur les enfants assez d’impression, faute d’être sensibles, et très sensibles, par des représentations de personnages.

§ 58

Je suppose quatre heures d’étude le matin et autant l’après-dîner, des promenades et des jeux d’exercice, comme volant, ballon, paume, billard, et quelques jeux d’adresse et de commerce, comme échecs, trictrac, ombre, piquet, etc.14. Car il faut apprendre à jouer loyalement, c’est justice, et poliment ou noblement, c’est bienfaisance, puisque ces jeux font partie de la société dans laquelle il faut vivre, et partout se comporter en homme juste et bienfaisant.

§ 59

Il faut par conséquent jouer petit jeu, mais suffisamment pour s’amuser en amusant agréablement les autres. Je mets la musique et les instruments parmi les amusements et parmi les jeux qui sont pour les heures qui demandent moins d’application. C’est au précepteur à varier ces heures.

§ 60

 [•]La bienfaisance consiste à procurer aux autres tous les plaisirs que nous voudrions qu’on nous procurât en pareil cas, et que nous ne leur devons point.

§ 61

Ainsi l’attention à faire plaisir, à plaire, les offres de services, les compliments qui marquent un désir de servir, les louanges, les respects, les prévenances, les civilités, la libéralité, les aumônes, les petits présents, les bons offices, les soins pour les commissions, les voyages, les travaux, les recommandations, chanter, jouer des instruments, prêter, donner, enseigner, excuser, répondre avec douceur, avec politesse : chacun peut ainsi selon sa condition, et selon les occasions, exercer différentes parties de la bienfaisance, et faire ainsi aux autres divers petits plaisirs. Or ce sont ceux qu’on appelle honnêtes gens, personnes de bon commerce, avec qui il y a plus à gagner qu’avec d’autres ; il faut que l’écolier vise à être distingué un jour même parmi les autres honnêtes gens.

§ 62

Les amis, les amies, c’est-à-dire les personnes qui plaisent, se font mutuellement le long des jours divers petits plaisirs et avec plaisir ; ainsi cette sorte de bienfaisance, quoique vertueuse, est moins digne de louange que celle qui s’exerce envers ceux dont on ne tire aucun plaisir, aucune reconnaissance, aucune récompense temporelle, si ce n’est peut-être l’espérance de quelques louanges de la part de quelque connaisseur ; mais le bienfaisant a l’espérance d’en être un jour récompensé dans le Ciel par l’Être souverainement bienfaisant, espérance qui peut devenir à la longue un très grand ressort pour les actions vertueuses, car il va toujours en croissant à proportion que l’on en fait usage chaque jour.

§ 63

À l’égard de la pratique de la bienfaisance, il n’y a qu’à se servir des mêmes moyens dont je viens de parler pour la justice, et y en ajouter de nouveaux, que fourniront au précepteur les histoires qu’il fera lire aux écoliers, accompagnées de ses réflexions sur les honneurs et la réputation que ces actions ont attirés, dans tous les temps, à l’homme vertueux.

§ 64

Ainsi, il est à propos que le long de la semaine on dise plusieurs fois à l’écolier : « Voudriez-vous que quelqu’un vous fît tel plaisir, vous pardonnât une offense, eût de la complaisance pour vous, etc. ? »

§ 65

Ainsi je recommande fort une sorte de lecture aux enfants dont la raison commence à percer, comme à neuf ou dix ans, c’est la lecture de la vie des hommes illustres de tous les pays, de tous les siècles, et particulièrement les Vies de Plutarque15, en attendant que nous en ayons de meilleures. Il serait à souhaiter que quelque écrivain nouveau eût omis ce qui y est inutile pour les mœurs du lecteur d’aujourd’hui, et qu’il eût encore mieux blâmé l’injuste et loué les belles actions.

§ 66

C’est à l’occasion de cette lecture de Plutarque que le précepteur fera ses jugements sur ce qu’il trouvera de prudent ou d’imprudent, et qu’il fera remarquer les différents degrés du louable. C’est ainsi que, peu à peu, et avec le temps, il peut former le jugement de son écolier, en lui faisant le lendemain des questions sur les observations du jour précédent. Il peut l’intéresser personnellement, en lui demandant : « Qu’auriez-vous fait pour faire mieux ? Que feriez-vous en pareil cas ? » Et alors, il faut louer avec attention quand il pensera juste, il faut qu’il soit récompensé par le plaisir des louanges, et par l’espérance d’être loué un jour lorsqu’il fera lui même pareilles actions dignes de louanges.

§ 67

Voilà pourquoi il faut le long de la leçon réveiller l’attention de l’enfant par diverses espérances de plaisirs qu’il doit goûter, tant sur la Terre que dans le Ciel.

§ 68

J’ai expliqué dans un discours les différences qu’il y a entre homme illustre et grand homme16. Je voudrais que le précepteur travaillât tous les jours à faire entrer ces différences dans l’esprit de l’enfant, afin qu’il pût juger par des règles sûres de la différente grandeur et du véritable prix des hommes qui ont été illustres par leurs talents seuls, et de ceux qui ont été illustres et par leurs talents et par leurs vertus, et qu’il pût dire pourquoi il estime plus une action, une entreprise, un homme qu’un autre.

§ 69

Il faut compter qu’un tel discernement serait une des qualités les plus souhaitables dans un jeune homme, mais que l’on ne peut le former en lui très juste, et très constant qu’avec beaucoup de répétitions, d’interrogations, et même en plusieurs années.

§ 70

J’ai lu dans la vie d’Épaminondas une réponse qui m’a plu infiniment. Il venait de remporter une grande victoire, un de ses amis lui dit : « Vous devez être dans une grande joie. – Ma grande joie, lui répondit-il, me vient du plaisir que mon père et ma mère vont sentir en apprenant mon heureux succès »17.

§ 71

C’est au précepteur à faire valoir à son écolier la beauté de ce sentiment, qui démontre combien il avait de reconnaissance des soins qu’il avait pris de lui. On ne saurait jamais inspirer assez de reconnaissance aux enfants pour leurs parents.

§ 72

Dans l’histoire de Joseph, on peut faire remarquer à l’enfant que le plus haut degré de bienfaisance, c’est de faire du bien à ceux qui nous ont fait du mal, comme Joseph en usa à l’égard de ses frères [•].

§ 73

Les observations que fera le précepteur sur un grand nombre de mauvais raisonnements que l’on trouve tous les jours, ou dans les livres ou dans la conversation, et l’attention qu’il aura à en faire remarquer le peu de justesse, doit faire le point principal des exercices de l’esprit, et par conséquent, il doit employer plus de temps de ce côté-là que du côté du latin.

§ 74

La lecture de l’Histoire générale de M. Rollin18, avec le secours des tables de chronologie, et des cartes de géographie, est un des [•] exercices nécessaires pour cultiver la mémoire et l’esprit. Cette connaissance est, dans le fond, plus nécessaire que la culture du latin, qu’il faut aussi cultiver, mais dont la culture sera presque inutile dans quelques siècles.

§ 75

Les Romains, dont nous estimons la sagesse, se sont-ils jamais avisés de regarder la connaissance de la langue grecque comme un article essentiel à l’éducation de leurs enfants ? J’avoue cependant qu’il faut donner du temps à enseigner le latin à l’enfant, à cause des anciens préjugés que nous avons encore de sa grande utilité. Les préjugés publics durent longtemps, malgré la raison qui veut que l’on enseigne plutôt des choses fort utiles aux enfants, que des mots [•] moins utiles.

§ 76

Je fais bien plus de cas de l’arithmétique, et surtout de la géométrie à cause de la bonne méthode de démontrer ; sur quoi j’observerai que s’il y avait des proportions de morale ou de politique aussi évidemment prouvées que les propositions de géométrie, il vaudrait bien mieux que l’enfant apprît, dans ces ouvrages de morale et de politique, à se servir de la méthode géométrique que de la géométrie elle-même.

§ 77

Au reste, c’est au précepteur sage à distribuer ces heures : 1° selon l’importance des matières par rapport à l’augmentation du bonheur de l’enfant, 2° par rapport à la variété nécessaire pour l’entretien de ses différents goûts, et à mesure qu’il espérera plus d’honneur et de plaisirs du succès d’une sorte d’étude que d’une autre ; et il en espérera plus à mesure que son espérance sera mieux nourrie par des images vives de ces plaisirs les uns peu durables, les autres toujours durables.


2.Lui : l’enfant.
3.Scolastique : au sens de scolaire.
4.Saint-Pierre a promu le néologisme : voir Carole Dornier, La monarchie éclairée de l’abbé de Saint-Pierre. Une science politique des Modernes, Liverpool, Liverpool University Press (Oxford University Studies in the Enlightenment ; 11), 2020, p. 313-314.
6.Paradoxe, cher aux Modernes, de la jeunesse de l’Antiquité, opposée à la vieillesse de leur époque, énoncé par Bacon et diffusé en France par le biographe de Descartes, Adrien Baillet : voir Jean-Robert Armogathe, « Postface – Une ancienne querelle », in La querelle des Anciens et des Modernes, XVIIe-XVIIIe siècles, Anne-Marie Lecoq (éd.), Paris, Gallimard (Folio. Classique), 2001, p. 819-821 ; voir aussi, de Saint-Pierre, Gouvernement, § 675.
7.Lui : l’enfant.
8.Ils : les enfants.
9.Sur cette distinction, voir Injuste, § 27-30.
10.Gn, XXV, 29-34.
11.Gn, XXXVII, 27-28.
12.Peu étudié dans les collèges, Tacite est au programme de l’éducation des princes et figure dans les « Ad usum Delphini » (Pascale Mormiche, Devenir prince. L’école du pouvoir en France. XVIIe-XVIIIe siècles, Paris, CNRS Éditions, 2009, p. 258 ; voir aussi La collection Ad usum Delphini, vol. I : L’Antiquité au miroir du Grand Siècle, Catherine Volpilhac-Auger [dir.], Grenoble, UGA Éditions, 2000, en ligne). En 1686, Amelot de La Houssaye avait donné une Morale de Tacite. De la flatterie (Paris, Vve E. Martin – J. Boudot) et, en 1690, une traduction française, avec des notes, des six premiers livres des Annales (Paris, Vve E. Martin – J. Boudot – E. Martin, 1690), lue et utilisée par Frédéric II dans sa réfutation de Machiavel, contribuant à la réflexion politique et à la critique de l’absolutisme : voir Jacob Soll, Publishing “The Prince”. History, Reading, and the Birth of Political Criticism, Ann Arbor, The University of Michigan Press, 2005, p. 66-115.
13.Voir plus haut, § 44.
15.Voir l’Introduction à Grand homme de Sarah Grémy-Deprez ; id., La réception de Plutarque au XVIIe siècle, thèse de doctorat de lettres modernes, université de Rouen Normandie, s/d Claudine Poulouin, 2012, p. 621-652 (dactyl.).
17.La Vie d’Épaminondas par Plutarque a été perdue, mais le propos se trouve, chez le même auteur, dans les Apophthegmes des rois et des capitaines célèbres, in Œuvres morales, 193a : « Il [Épaminondas] disait que de tous les événements heureux qu’il avait dans sa vie, rien ne lui avait été plus agréable que d’avoir vaincu les Lacédémoniens à Leuctres, du vivant de son père et de sa mère » (Dominique Ricard [trad.], Paris, Lefevre, 1844, t. I, p. 442-443).
18.Sur Charles Rollin, voir Éducation, § 368, note. Il était l’auteur d’une Histoire ancienne des Égyptiens, des Carthaginois, des Assyriens, des Babyloniens, des Mèdes et des Perses, des Macédoniens, des Grecs (Paris, Vve Estienne, 1730-1738, 13 vol.) et d’une Histoire romaine (Paris, Vve Estienne, 1738-1748, 16 vol., continuée par Jean-Baptiste-Louis Crevier) dont l’abbé pouvait connaître les premiers tomes au moment où il écrit. Des cartes dessinées par de célèbres géographes, Gilles Robert de Vaugondy, Jean-Baptiste Bourguignon d’Anville, étaient destinées à faciliter la lecture de ces histoires.