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SUR L’ÉDUCATION DES ENFANTS DANS LES PENSIONS
OBSERVATIONS SUR LE PROJET D’EXERCICES D’UNE SEMAINE POUR LES PENSIONNAIRES DE M. DALIBARD

INTRODUCTION, ÉTABLISSEMENT, PRÉSENTATION ET ANNOTATION DES TEXTES PAR CAROLE DORNIER

LA PENSION, COMPLÉMENT ET ALTERNATIVE À L’ÉDUCATION DES COLLÈGES

§ 1

Dans son Projet pour perfectionner l’éducation paru en 1728, Saint-Pierre avait pris pour modèle éducatif celui des collèges, qu’il entendait promouvoir et perfectionner pour la formation des élites, par opposition à l’éducation domestique sous la conduite d’un précepteur. Les chapitres XIII et XIV de cet écrit plaident en faveur de l’éducation pour les garçons comme pour les filles dans ce cadre collectif. Or au début de 1739, l’abbé rédige des Observations sur le projet d’exercices d’une semaine pour les pensionnaires de M. de Saint-Isbert adaptées en 1740 pour ceux de M. Dalibard, qui traduisent un infléchissement de son point de vue. Selon l’abbé, ce serait à la demande « de quelques maîtres de pension de Paris » (Éducation des pensions, § 1) que l’auteur, qui avait publié son projet sur l’éducation plus de dix ans auparavant, aurait donné ses avis.

§ 2

Si on sait peu de choses sur M. de Saint-Isbert, sinon qu’il était l’auteur des Époques élémentaires principales d’histoire naturelle (1777), publication posthume1, on est mieux renseigné sur l’autre maître de pension pour qui Saint-Pierre rédige ces Observations, Thomas-François Dalibard (1709-1778). Botaniste et physicien, ami de Buffon, disciple de Linné, il était l’auteur de la Floræ Parisiensis prodromus (1749) ; il apporta la première preuve expérimentale de la présence d’électricité dans les nuages orageux. Il traduisit les Expériences et observations sur l’électricité de Benjamin Franklin (1752). Il avait pris en pension chez lui Jacques-Armand, le fils de Louise Dupin, amie de l’abbé de Saint-Pierre ; celui-ci correspondit avec le maître et l’élève et leur rendit visite rue de Seine en 1741. Dalibard deviendra, en 1751, en remplacement de Jean-Jacques Rousseau, le caissier de Francueil, receveur général des finances2.

§ 3

Il est probable que les préoccupations des époux Dupin concernant l’éducation de leur fils unique ont pu jouer un rôle dans cet intérêt pour les pensions puisque c’est par leur intermédiaire que Saint-Pierre entre en contact avec Dalibard. Mais l’abbé épouse aussi une tendance qui s’amplifiera dans les années précédant la Révolution : l’engouement des familles fortunées pour la pension qui, en marge du collège, accueille des élèves suivis par un précepteur ou gouverneur ; elle apparaît comme le moyen d’une pédagogie rénovée, répondant mieux que les collèges aux nouvelles attentes des familles et leur apportant un utile complément3.

§ 4

Les deux maîtres de pension à qui Saint-Pierre dispense ses conseils sont des savants et non des clercs4. Cette orientation scientifique, l’ouverture de ces pensions à des méthodes novatrices comme le bureau typographique de Louis Dumas5 ou l’introduction de disciplines non enseignées au collège répondent à l’inadaptation progressive d’une forme d’instruction fondée sur l’humanisme et l’hégémonie des langues anciennes, que Saint-Pierre, en 1739, considère difficile à changer. Il s’agit d’abord, en attendant l’évolution du modèle dominant, d’exercer sur lui, de l’extérieur, une influence : « Je préfère la pension de M. de Saint-Isbert à nos collèges, mais je lui préfèrerais de beaucoup nos collèges si l’on s’y servait de la méthode de M. de Saint-Isbert » (Exercices pour les pensionnaires, § 196, var. ). L’année suivante, Saint-Pierre précise même le rôle d’établissement alternatif que peut jouer la pension, réservé d’abord aux plus riches mais sorte de laboratoire de l’innovation pédagogique :

La meilleure éducation serait celle d’un excellent collège, à cause de la grande émulation et des récompenses honorables et fréquentes que reçoivent les écoliers qui se distinguent et en vertu et en talents. Mais jusqu’à ce qu’il y ait de tels collèges, un maître de pension habile et vertueux peut faire lui-même chez lui un excellent collège en petit, pour un petit nombre d’enfants de parents assez riches pour bien payer d’excellents précepteurs et sous-précepteurs (Éducation des pensions, § 2).
§ 5

La pension est donc une forme à la fois complémentaire et alternative en attendant le perfectionnement des collèges que Saint-Pierre promeut. Elle ne remet pas en cause la préférence de l’abbé pour l’éducation collective qu’il justifie dans son opuscule intitulé Avantages de l’éducation des collèges sur l’éducation domestique édité quatre fois de 1737 à 1741.

OBJECTIFS VISÉS ET PROGRAMME HEBDOMADAIRE

§ 6

L’écrit Sur l’éducation des enfants dans les pensions se divise en deux parties : l’une théorique, composée de sept « vérités fondamentales », principes qui définissent les buts de l’éducation. Celle-ci vise d’abord à former des enfants vertueux, observant la justice et la bienfaisance, puis à cultiver leurs talents, la priorité au premier objectif étant affirmée de façon répétitive, reprenant une distinction formulée dans le Projet pour perfectionner l’éducation : l’abbé y affirmait la priorité à donner aux vertus qui doivent définir le bon usage des talents (Éducation, § 183). Le moyen le plus efficace est de faire acquérir des habitudes par des répétitions tout en variant les exercices et en s’appuyant sur le plaisir de l’enfant à être loué et récompensé, c’est-à-dire distingué. La seconde partie est elle-même divisée en une série de conclusions « de pratique » proposant une organisation propre à l’application de ces principes et en un « Plan de distribution des heures destinées à l’étude et à l’exercice des vertus ». C’est donc aux précepteurs et régents de ces pensions que s’adressent cet argumentaire et ce programme, et plus généralement à ceux qui s’occupent quotidiennement de l’éducation des enfants6.

§ 7

Les Observations sur le projet d’exercices d’une semaine pour les pensionnaires de M. Dalibard détaillent ce programme en proposant l’organisation de l’enseignement sur une semaine, suivie de remarques apportant des précisions ou des compléments aux exercices prévus chaque jour. Des notes de l’auteur précisent si chaque exercice vise à faire acquérir des vertus ou des talents, ou les deux. Suit une série de six Objections et de leurs réponses. Les Observations se terminent sur la mention des pensions parisiennes que l’abbé jugent les meilleures et sur le regret de ne pouvoir appliquer ses idées dans les collèges.

CONCLUSION

§ 8

À bien des égards, la place de la religion et le modèle des collèges restent prégnants dans ces conseils destinés aux maîtres de pension. Mais à partir de 1739, Saint-Pierre, sans vouloir revenir sur le principe de l’émulation au cœur de ses idées pédagogiques influencées par l’éducation jésuite, justifiant l’éducation collective, paraît d’une confiance toute relative dans la capacité des collèges à évoluer, d’autant plus qu’il considère avec intérêt de nouvelles façons d’enseigner ; il anticipe alors sur le succès futur des pensions pour promouvoir un enseignement plus adapté à la demande des familles de l’élite et à la société du temps, deux décennies avant le discrédit qui va frapper la Société de Jésus et avant la fermeture de leurs collèges en 1762 qui rendra nécessaire une reconstruction du système éducatif7.

NOTE SUR L’ÉTABLISSEMENT DES TEXTES

SUR L’ÉDUCATION DES ENFANTS DANS LES PENSIONS

IMPRIMÉS

Sur l’éducation des enfants chez les maîtres de pension, in Ouvrages de morale et de politique, Rotterdam, J. D. Beman, 1740, t. XIV, p. 32-46 (A).

Sur l’éducation des enfants dans les pensions, in Ouvrages de politique et de morale, Rotterdam, J. D. Beman, 1741, t. XV, p. 368-399 (B).

§ 9

Le texte proposé est le dernier, celui de 1741 (B), présenté avec les variantes de l’édition de 1740 (A).

OBSERVATIONS SUR LE PROJET D’EXERCICES D’UNE SEMAINE POUR LES PENSIONNAIRES DE M. DALIBARD

IMPRIMÉS

Observations sur le projet d’exercices d’une semaine pour les pensionnaires de M. de Saint-Isbert. Janvier 1739, in Ouvrages de morale et de politique, Rotterdam, J. D. Beman, 1740, t. XIV, p. 66-102 (A).

Observations sur le projet d’exercices d’une semaine pour les pensionnaires de M. Dalibard. Avril 1740, in Ouvrages de politique et de morale, Rotterdam, J. D. Beman, 1741, t. XV, p. 407-446 (B).

§ 10

Le texte proposé est le dernier, celui de 1741 (B), présenté avec les variantes de l’édition de 1740 (A).


1.Voir Joseph-Marie Quérard, La France littéraire, Paris, Firmin Didot frères, 1836, t. VIII, p. 344.
2.Voir Le portefeuille de madame Dupin, Gaston de Villeneuve-Guibert (éd.), Paris, Calmann-Lévy, 1884, p. 43, 211, 222-223 ; Jean Buon, Madame Dupin, une féministe à Chenonceau au siècle des Lumières, Joué-Lès-Tours, La Simarre, 2013, p. 82-83 ; Jean-Jacques Rousseau, Les confessions, Jacques Voisine (éd.), Paris, Classiques Garnier, 2011, p. 430-431.
3.Remerciements à Boris Noguès pour le signalement des travaux sur la question : Marie-Madeleine Compère, « Les pensions à Paris (1789-1820) », Revue du Nord, t. LXXVIII, no 317, 1996, p. 823-835 ; Philippe Marchand, « Un modèle éducatif original à la veille de la Révolution : les maisons d’éducation particulière », Revue d’histoire moderne et contemporaine, t. XXII, no 4, 1975, p. 549-567 ; Françoise Huguet, « Les pensions et institutions privées secondaires pour garçons dans la région parisienne (1700-1940) », Histoire de l’éducation, no 90, 2001, p. 205-221 ; Marcel Grandière, L’idéal pédagogique en France au dix-huitième siècle, Oxford, The Voltaire Foundation (Studies on Voltaire and the eighteenth century ; 361), 1998.
4.Voir Jean Buon, Madame Dupin, une féministe à Chenonceau au siècle des Lumières, Joué-Lès-Tours, La Simarre, 2013, p. 82.
6.Voir Boris Noguès, « Sous-maîtres et préfets de chambre dans les pensionnats d’Ancien Régime. Fonction clé et personnel auxiliaire », Carrefours de l’éducation, no 35, 2013, p. 17-34, en ligne.
7.Voir l’introduction de Robert Granderoute à l’Essai d’éducation nationale de Louis-René de Caradeuc de La Chalotais (Paris – Saint-Étienne, CNRS Éditions – Publications de l’université de Saint-Étienne, 1996, p. 7-29).