Citer cette page

Mémoire au sujet des bénéfices possédés par les religieux bénédictins de la congrégation de Saint-Maur

Introduction, établissement, présentation et annotation du texte par Carole Dornier

§ 1

Le Mémoire au sujet des bénéfices possédés par les religieux bénédictins de la congrégation de Saint-Maur est le premier mémoire imprimé de l’abbé de Saint-Pierre connu, si l’on excepte son Discours de réception à l’Académie française. C’est aussi le premier écrit destiné à convaincre les autorités politiques de mesures relatives aux congrégations religieuses et en particulier à celle des bénédictins de Saint-Maur, qui sera suivi de différents projets concernant cette congrégation et plus généralement les établissements religieux et le clergé1. La dénonciation des richesses de la congrégation associée à celle de l’inutilité sociale des moines rejoint l’argumentation des partisans d’un développement économique de la France, comme Boisguilbert ou Vauban2. Néanmoins, pour comprendre la position de l’abbé de Saint-Pierre, il convient de situer ce mémoire dans le contexte d’une opposition des mauristes, depuis l’origine de leur réforme, à une conception des bénéfices ecclésiastiques progressivement décorrélée de la vie religieuse. Il importe aussi de rappeler que l’auteur est lui-même abbé commendataire, position implicitement puis explicitement dénoncée par la congrégation. Parmi les revenus ecclésiastiques, les menses abbatiale et priorale étaient destinées à assurer ceux de l’abbé et du prieur. L’abbé était nommé par le roi ou la Cour romaine et dans certains cas pouvait nommer à son tour le prieur. Le pouvoir royal considérait donc les revenus afférents aux abbayes et prieurés comme un enjeu de sa politique. C’était pour les autorités monarchique et pontificale un moyen de distribuer des grâces, comme celle dont bénéficia Castel de Saint-Pierre. En 1702 il obtint en effet en commende l’abbaye de Tiron, appartenant à la congrégation de Saint-Maur, et devint effectivement titulaire de cette commende en janvier 17033. Il profitait ainsi d’un bénéfice acquis au clan d’Orléans, détenu auparavant par Philippe II de Lorraine d’Harcourt, dit le « Chevalier de Lorraine », mort en décembre 1702. À côté de ces revenus qui profitaient aux cadets de l’aristocratie, la mense conventuelle servait à faire vivre la communauté des moines. Elle avait été progressivement répartie entre ces derniers, détenteurs chacun d’une part, le bénéfice claustral, qu’ils transmettaient parfois héréditairement. Ce morcellement portait atteinte à la vie commune et à la pauvreté monastique. Les mauristes obtinrent du pape pour leur congrégation la suppression des bénéfices claustraux, progressivement unis à la mense conventuelle, ce qui suscitait l’opposition de tous ceux qui comptaient sur ces revenus pour vivre ou faire vivre des membres de leurs familles4. L’ordre des mauristes, qui ne pouvait s’étendre hors du royaume, fut d’abord protégé par Richelieu et semblait répondre à des orientations gallicanes5. Mais à partir de 1660 la réforme marqua le pas et rencontra l’hostilité de certains membres des Conseils du roi et des parlements. Pour mener à bien sa lutte contre la laïcisation et l’individualisation des revenus rattachés aux monastères, la congrégation menait une politique délibérée d’acquisition et de conservation des bénéfices majeurs dépendant des abbayes réformées, en faisant établir des bulles qui désignaient comme titulaires un moine d’un monastère éloigné, avec défense de résider dans le monastère dont il était titulaire et procuration donnée au prieur claustral. De cette façon le prieur claustral nommé par le Chapître de l’ordre gardait l’administration des revenus et le moine prête-nom ne pouvait en principe jouir pour lui-même du bénéfice concerné. La congrégation était tentée de dissimuler le nombre de ces bénéfices majeurs afin de les soustraire au régime de la commende. En 1672, pour contrecarrer ces pratiques, un arrêt du Grand Conseil obligea les prieurs titulaires conventuels de la congrégation à résider au chef-lieu de leur bénéfice. En 1673 et 1674, deux mauristes, Dom Gerberon et Dom Delfau, firent paraître anonymement plusieurs écrits dénonçant le système de la commende. 1682 fut pour la congrégation annus horribilis : les accusations de jansénisme, en particulier contre Dom Gerberon, entraînèrent avec elles celles d’accaparement de richesses excessives par la congrégation, une enquête sur ses biens et un examen par la Cour de ses constitutions. Une nouvelle offensive eut lieu en 1687 ; le chancelier Boucherat demanda l’inventaire des prieurés mauristes et de leurs revenus. La congrégation était accusée de détenir la plupart des prieurés du royaume en dissimulant la transmission des bénéfices6. Ces accusations seront récurrentes dans les années qui suivront. Le mémoire de l’abbé de Saint-Pierre les reprend pour convaincre les autorités de ramener la congrégation dans le droit commun et mettre un terme à ce qu’il considère comme des abus.

§ 2

L’auteur, pour illustrer son propos sur les bénéfices des bénédictins mauristes, emprunte à l’actualité des décennies précédentes un cas qui avait opposé l’autorité royale et la congrégation7. L’abbaye de Saint-Pierre de la Couture du Mans avait été réformée dans l’ordre des bénédictins de Saint-Maur en 1657. Les mauristes du Mans s’intéressèrent alors au prieuré de Solesmes, et, moyennant compensations, conclurent un concordat en 1664 avec le prieur titulaire pour s’y installer. Les moines tentèrent ensuite de réunir la mense priorale qui valait de sept à huit mille livres, à la mense conventuelle, qui n’en valait que cinq8. Pour ce faire, en 1669, ils négocièrent avec le prieur commendataire de Solesmes, Dom Gabriel de Chourses, l’abandon de son logis prioral, et la résignation de son prieuré en faveur d’un moine de la congrégation, ce qui permettait à cette dernière d’entrer en possession des revenus afférents. Le choix se porta sur Dom Jérôme Des Ormes qui vivait à l’abbaye de Marmoutier et qui laissa l’administration et les revenus du prieuré aux soins du prieur claustral. Ce mauriste accommodant mourut au bout de deux ans et l’on crut lui choisir, en 1671, un successeur aussi fidèle aux principes de la réforme en la personne de Dom Étienne de Noyelle, de l’abbaye de Saint-Rémi de Reims. Au bout de quelques mois celui-ci refusa de donner procuration au prieur claustral, vint s’installer d’abord à la Couture puis à Solesmes dans le logis prioral comme prieur titulaire. Peut-être l’obligation de résidence de l’arrêt de 1672 donna-t-elle à Dom de Noyelle l’opportunité de profiter de la situation. Il ne payait pas ce que les moines avaient escompté tirer de son bénéfice pour verser une pension à Dom Gabriel de Chourses et faire des travaux, ce qui mettait en difficulté financière Solesmes et la Couture. Au bout de huit ans, au début de 1680, le secrétaire du Chapître Général, s’appuyant sur les constitutions monastiques, ordonna l’enlèvement et la détention du moine rebelle en vue d’une comparution devant le Conseil de la congrégation. La violence était patente et le droit était incontestablement du côté de Dom de Noyelle, comme le souligne le récit de l’auteur. Mais selon le point de vue de la congrégation, l’un de ses moines, qui avait accepté le prieuré en connaissance des attentes de ses confrères, la trahissait pour son profit personnel en utilisant les lois du royaume. Dom de Noyelle fut d’abord détenu à Redon puis à Marmoutier. Des interventions à la Cour provoquèrent la saisie des revenus de Solesmes, de Marmoutier et de la Couture et une ordonnance royale enjoignit que Dom de Noyelle fût présenté à l’intendant de la généralité de Tours, le sieur Tubeuf, et demeurât dans son prieuré de Solesmes9. Selon Dom Antoine Des Mazis, le prieur obtint en 1685 le remboursement des revenus et fermages échus depuis son expulsion en 1680, mettant en difficulté la communauté qui devait faire face à d’importantes réparations consécutives à un ouragan. En 1703 un arrêt du Conseil d’État autorisa cependant ses confrères à le poursuivre en remboursement de dettes. Étienne de Noyelle mourut en 170610. Son successeur, Joseph de Clermont, semble avoir continué les poursuites contre la congrégation. Ce n’est qu’en 1753 que l’évêque du Mans, Louis de Froullay, obtint de Louis XV l’extinction du titre du prieuré régulier et conventuel et l’incorporation des revenus qui y étaient attachés à la mense conventuelle de Solesmes11.

§ 3

L’abbé de Saint-Pierre imagine de façon romanesque l’enlèvement du prieur, la solitude et le désarroi du prisonnier dans un cul-de-basse-fosse au milieu des couleuvres et des crapauds, livré à la violence de moines aveuglés par le désir de la puissance de leur ordre, dans un récit qui évoque les scènes lugubres et violentes racontées dans certains canards et dans les histoires tragiques de François Rosset et de Jean-Pierre Camus. Cette anecdote contribue à édifier une légende noire des mauristes afin de contrecarrer le mouvement de concentration des revenus des monastères réformés entre les mains des communautés monastiques. L’auteur précisera plus tard le rôle social et éducatif que doivent jouer, selon lui, les congrégations et l’utilisation qui doit être faite dans cet esprit des biens de l’église : financement de séminaires, de collèges et d’hôpitaux, qu’il évoque déjà ici en conclusion. Mais il s’agit aussi de prendre parti dans une lutte d’opinion qui oppose les mauristes aux détracteurs des études monastiques12 et aux défenseurs de la commende, des bénéfices claustraux, et de la nomination aux bénéfices par la puissance séculière, comme instrument du pouvoir royal. Un édit de novembre 1719 qui obligera les mauristes à revenir dans le droit commun en déclarant officiellement la détention des bénéfices et en donnant au titulaire la liberté de résigner à sa convenance rejoindra en partie les propositions du mémoire13. En 1725, l’abbé de Saint-Pierre demande aux autorités pontificales, comme abbé de Tiron, par un indult, le droit de nommer à sa convenance les titulaires des prieurés dépendant de son abbaye14 et non des « religieux bénédictins ou de peu de talents ou d’opinions suspectes »15. Il entend donc jouer son rôle d’abbé contre la logique communautaire des mauristes. Le Projet d’un règlement sur les bénéfices paru en 1741 souligne que l’abbé n’a pas envisagé davantage au soir de sa vie la suppression de la commende mais seulement son aménagement afin d’en assurer la pérennité et d’éviter les litiges16.

Note sur l’établissement du texte

Mémoire au sujet des bénéfices possédés par les religieux bénédictins de la congrégation de Saint-Maur, composé en 1704, Luxembourg, A. Chevalier, 1705, in-4°, 12 p. Paris, BNF, 4- LD16- 222.

§ 4

Le texte du Mémoire n’est connu que par cet imprimé conservé à la Bibliothèque nationale de France.


2.Voir Maria Grazia Bottaro Palumbo, Charles-Irénée Castel de Saint-Pierre e la crisi della monarchia di Luigi XIV, 1658-1710, Gênes, ECIG, 1983, p. 192-193, note 1.
3.Denis de Sainte-Marthe, Gallia Christiana, t. VIII, col. 1268, XXXIX.
4.Dom Antoine Des Mazis, L’Entrée de Solesmes dans la congrégation de Saint-Maur (1664-1706) : conférence donnée le 16 avril 1950 à l’assemblée générale de l’association « Les Amis de Solesmes », Sablé, E. Coconnier, s.d. [1950], p. 4-5.
5.Voir Dom Yves Chaussy, « La fin de la congrégation de Saint-Maur et de Saint-Germain-des-Prés », Revue des études augustiniennes, vol. XXIV, no 1-2, 1978, p. 160, 187, note 60.
6.Dom Edmond Martène, Histoire de la congrégation de Saint-Maur, Ligugé / Paris, Abbaye Saint-Martin / Picard, 1931, t. V, p. 140 ; 1937, t. VI, p. 37, 46, 49, 51, 181-182.
7.Sur toute l’affaire, voir Dom Antoine Des Mazis, L’Entrée de Solesmes…, p. 7-23.
8.Dom Prosper Guéranger, Institutions liturgiques, Le Mans / Paris, Fleuriot / Débecourt, 1841, t. II, p. 405-406, note 1.
9.[Ordonnance pour faire cesser la détention de Dom Estienne Noyelle, prêtre, bénédictin de la congrégation de Saint-Maur et prieur de Solesmes, et pour lui restituer sa charge], s.l.n.d. [Acte royal, Châlons, 9 mars 1680], in-4°, BNF, F- 23740 (655). Cette affaire n’était pas isolée comme le suggère la note manuscrite suivant le texte de l’ordonnance, qui mentionne le conflit entre Dom René-Benoît Bourboulon, détenteur résidant du prieuré de Cornilly, dans le diocèse d’Orléans, au Supérieur Général de l’ordre, Dom Marsolles : voir Factum pour dom René-Benoît Bourboulon, […] établi mensionnaire pour desservir et résider au prieuré de Cornilly, diocèse d’Orléans, […] contre le Général de la congrégation de Saint-Maur, s.l., 1682.
10.Dom Antoine Des Mazis, L’Entrée de Solesmes…, p. 22-23, 27.
11.Sur la procédure qui opposa les deux prieurs aux moines de Solesmes et sur l’extinction du titre, voir Cartulaire des abbayes de Saint-Pierre de la Couture et de Saint-Pierre de Solesmes, Le Mans, E. Monnoyer, 1881, p. 401, 418-419.
12.Jean-Armand de Rancé, Réponse au Traité des études monastiques, Paris, F. Muguet, 1692 ; Jean-Baptiste Thiers, Apologie de Mr l’abbé de la Trappe contre les calomnies du P. de Sainte-Marthe, s.l., [1699 ?] ; Dissertation sur la Sainte Larme de Vendôme, Paris, veuve de C. Thiboust et P. Esclassan, 1699.
13.Pierre Gohard, Traité des bénéfices ecclésiastiques, Paris, Langlois / Mazières / Garnier, 1736, t. III, p. 237-238.
14.BNF, ms. fr. 12453, Motifs pour donner à M. l’abbé de Saint-Pierre abbé de Tiron et à M. l’abbé de Crèvecœur son neveu abbé d’Évron chacun un indult pour les prieurés de ces deux abbayes, f. 6r-7r.
15.Comprendre suspectes de jansénisme, soupçon qui pesait alors sur la congrégation.