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Sur les pensées de M. de La Rochefoucauld
Amour-propre bien entendu
Esprit moqueur

Introduction, établissement et annotation des textes par Carole Dornier

Le retour à la réflexion morale

§ 1

Dans les dernières années de sa vie, au contact de ses amies, Mme Dupin, Mme d’Aiguillon, Mme d’Avaray, l’abbé de Saint-Pierre renoue avec la réflexion morale qu’il avait pratiquée entre 1685 et 16931. Comme l’a souligné Patrizia Oppici, il préconise une méthode d’étude destinée aux dames du monde soucieuses de pallier les insuffisances de leur éducation, avec la pratique des extraits de lecture et la consignation de pensées morales2.

§ 2

Les trois écrits présentés ici ont été rédigés entre 1739 et 1741 ; l’un, Amour-propre bien entendu, a été composé, comme celui intitulé Sur la douceur, à partir de l’extrait d’un discours de M. Nicolas, avocat au Parlement de Paris, qui avait remporté le prix d’éloquence de l’Académie de Marseille (Amour-propre, § 39)3. L’opuscule Sur les pensées de M. de La Rochefoucauld semble faire suite au Contre Mandeville : cet écrit contenait une condamnation de « deux célèbres écrivains français » qui blâmaient tout « amour de gloire, de distinction, tout désir du plaisir d’être loué et estimé, toute passion de surpasser ses pareils » (Contre Mandeville, § 31), dont l’un est probablement l’auteur des Maximes. Les réflexions sur l’Esprit moqueur connurent trois versions et un travail de réécriture qui témoignent de l’intérêt que Saint-Pierre prenait à la question.

Moquerie et injustice

§ 3

Si, au siècle précédent, la critique de l’agressivité railleuse était devenue un lieu commun, l’art de railler finement appartenait aux manières de cour et, agréablement maniée, la fine raillerie faisait partie des charmes du bel esprit4. À partir de 1730, ce sont plutôt les mises en garde contre le caractère offensant de la raillerie ou la satire de la cruauté et de l’esprit de domination des milieux mondains qui dominent chez les auteurs d’essais de morale ou de romans. Le « siècle du persiflage », avec l’extension de la pratique, produit aussi sa condamnation5. L’abbé de Saint-Pierre perçoit lui aussi négativement des valeurs propres à la mondanité – esprit, fine raillerie –, fustige la moquerie et situe au début du règne de Louis XV un retour de cette ironie répandue à la cour (Esprit moqueur, § 6). La publication posthume des Annales politiques (1757) de Saint-Pierre nous renseigne sur les cibles de la critique de l’abbé, en particulier sur ces précepteurs des princes, responsables de la mauvaise éducation de leurs élèves et de la diffusion de l’esprit moqueur :

L’abbé Dubois lui [à Philippe d’Orléans] avait persuadé qu’il n’y avait ni justice ni probité parmi les hommes, ni chasteté parmi les femmes […] Ce prince écoutait volontiers tout ce qui allait à faire mépriser les autres ; aussi n’était-il entouré que de moqueurs, de médisants et de calomniateurs, entre lesquels le cardinal était le médisant le plus fin et le plus constant6.
§ 4

Saint-Pierre, lui-même moqué par La Bruyère dans ses Caractères, par Voltaire, et par les courtisans qui avaient qualifié son Projet de paix perpétuelle de « République de Platon », considère que la moquerie fait partie des manifestations d’injustice et de malignité et qu’elle transgresse la Règle d’or et l’éthique de réciprocité qui fonde sa morale (Esprit moqueur, § 20)7.

L’harmonisation des amours-propres

§ 5

S’insurgeant contre un art de plaire dévoyé qui favorisait une agressivité dissimulée, l’abbé pouvait se demander si celle-ci n’était pas le résultat d’un désir de se montrer supérieur, qu’il exaltait par ailleurs, en particulier dans son Projet pour mieux mettre en œuvre le désir de la distinction entre pareils. Thomas Hobbes avait déjà souligné chez l’homme l’esprit de concurrence et l’appétit de domination, qu’il fallait diriger8. La réflexion sur l’Amour-propre bien entendu, inspiré par le discours de M. Nicolas, sur l’idée que les autres ont de nous entre plus que nous ne pensons dans celle que nous avons d’eux, lui permet de développer ce qui, avec les notions de douceur, de modestie et de politesse présentées ailleurs, vient contrebalancer cette violence potentielle. Selon une logique inspirée par l’éthique de la réciprocité et les principes de justice et de bienfaisance qui sous-tendent toute sa morale, l’abbé conseille de flatter l’amour-propre d’autrui pour satisfaire le sien, de gagner l’estime des autres en leur en témoignant (Amour-propre, § 7-8). Plus subtilement, à la suite de Nicolas, Saint-Pierre suggère que la bienveillance met en confiance les interlocuteurs et favorise l’harmonie en société (Amour-propre, § 17 ; § 20 ; § 34).

La Rochefoucauld et l’esprit de dénigrement

§ 6

La réhabilitation de l’amour-propre inspire la pensée morale et politique de l’abbé de Saint-Pierre qui s’écarte résolument d’un cadre augustinien postulant un ordre déchu, et des morales fondant la vertu sur la pureté de l’intention. Il critique, au profit du théologien Jacques Abbadie, auteur de l’Art de se connaître soi-même, et de Pierre Nicole, le pessimisme de François de La Rochefoucauld (La Rochefoucauld, § 7). Sans reprendre l’argumentaire développé ailleurs en faveur des passions et de l’amour-propre contre leurs détracteurs, comme Bernard Mandeville, il s’en prend surtout au caractère méprisant et dénigrant des Maximes. L’écriture spirituelle du moraliste, associant brillant de la formule et malveillance envers les hommes, dont il soupçonne toujours les intentions vicieuses, serait ainsi la manifestation littéraire de cet « esprit moqueur » analysé dans l’opuscule présenté plus haut.

§ 7

Tout à son projet de critiquer l’esprit mondain et les « moqueurs », de condamner les morales de l’intention, Saint-Pierre privilégie l’expression de ses idées aux dépens de l’estimation attentive et impartiale des écrits de l’auteur des Maximes et surtout des Réflexions diverses dont sept étaient parues en 1731 : il aurait pu y trouver une invitation à faire preuve de prudence dans l’usage de la raillerie, à écouter les autres dans la conversation, à « entrer dans leur esprit et dans leurs goûts », recommandations plus proches de ses idées que sa condamnation du moraliste ne le laisse penser9. La Rochefoucauld, Pascal, Mandeville paraissent surtout pour lui les représentants d’une défiance à l’égard des vrais motifs des actions généreuses et désintéressées, alors que, pour l’abbé de Saint-Pierre, doivent prévaloir les conséquences au regard de l’utilité commune et le renforcement des motifs d’incitation à la vertu.

Accueil et prolongements

§ 8

La Bibliothèque raisonnée rendit compte des tomes XV et XVI des Ouvrages de politique et de morale, mais le rédacteur ne distingua pas les trois opuscules considérés ici dans ses articles. Il y mettra néanmoins l’accent sur l’importance de la réhabilitation de l’amour de soi-même, sur l’association du bonheur et de la vertu dans les écrits de l’abbé. Toutefois, en prêtant à un détracteur fictif ses propres réserves, il soulignait le caractère simplificateur de l’eudémonisme de Saint-Pierre qui considérait comme démontrées les propositions métaphysiques très incertaines sur lesquelles il fondait sa morale : l’existence et l’immortalité de l’âme, le Paradis et l’Enfer, la distinction des bonnes et des mauvaises œuvres10, au regard des controverses savantes qui opposaient avec subtilité certains de ses contemporains, en particulier sur l’origine du mal, la liberté de l’homme et la bonté de Dieu11.

§ 9

Saint-Pierre apparaît surtout comme le témoin réprobateur d’un phénomène de société, que, dans les mêmes années, des romanciers comme Claude Crébillon et Charles Duclos, observateurs de la société mondaine, mettaient en scène dans la fiction. Des personnages corrompus, s’appuyant sur un cynisme inspiré par les moralistes du Grand Siècle, devenaient les tyrans de certains cercles par le maniement de la moquerie et la crainte inspirée à l’amour-propre. Le même Duclos et Jean-Jacques Rousseau, deux auteurs qui se sont intéressés à l’abbé de Saint-Pierre, chercheront à théoriser, l’un dans ses Considérations sur les mœurs, l’autre dans sa Lettre à d’Alembert, un fonctionnement social perverti par la peur du ridicule, qui devient « l’arme favorite du vice ». La domination des moqueurs serait favorisée par l’idée que vice et vertu ne peuvent se distinguer. Cette idée serait répandue, selon Saint-Pierre, par l’auteur des Maximes sous une forme séduisante (La Rochefoucauld, § 5) et par Mandeville sous celle d’un paradoxe scandaleux (Contre Mandeville, § 11) ; plus tard Rousseau déplorera, pour les mêmes raisons, le « charme invincible » du théâtre de Molière12. La moquerie, la mode du persiflage nuiraient à l’honnêteté et aux vrais talents, comme la vénalité des offices et la patrimonialisation des dignités, tant décriées par l’abbé, découragent le mérite, la compétence et l’effort.

§ 10

Lecteur attentif de l’abbé, Rousseau avait perçu combien Castel de Saint-Pierre avait dû supporter le ridicule que l’opiniâtreté à défendre ses projets lui valut, en particulier à la cour. Il témoigne de la conscience qu’avait celui-ci de la fonction du sarcasme, comme échappatoire au débat et à l’examen attentif de la valeur de vérité des affirmations (Esprit moqueur, § 5 variante)13. Dans ces textes aux accents parfois indignés, composés à la fin d’une existence consacrée à promouvoir « la justice et la bienfaisance » mais aussi à critiquer les mœurs de cour, derrière la visée pédagogique affichée, se perçoit un amour-propre blessé trouvant une forme de revanche dans la réflexion morale.

Note sur l’établissement des textes

Sur les pensées de M. de La Rochefoucauld

Imprimé

Sur les pensées de M. de La Rochefoucauld, in Ouvrages de morale et de politique, Rotterdam, J. D. Beman, 1741, t. XVI, p. 265-267.
Unique version connue du texte, datée du 23 novembre 1740.

Amour-propre bien entendu

Manuscrit

Amour-propre bien entendu, BPU Neuchâtel, ms. R176, p. 1-9.
Copie dont les corrections autographes ont été intégrées au texte de l’imprimé.

Imprimé

Amour-propre bien entendu, in Ouvrages de morale et de politique, Rotterdam, J. D. Beman, 1741, t. XVI, p. 195-207.
Texte identique à la copie manuscrite corrigée décrite ci-dessus. C’est le texte de base qui est proposé pour cette édition.

Esprit moqueur

Manuscrits

Esprit moqueur, archives départementales du Calvados, 38 F 44 (ancienne liasse 6), p. 1-7. (A)
Premier état connu du texte, avec mention autographe (p. 1) : « juil. 1739 ».

Esprit moqueur, BPU Neuchâtel, ms. R179, p. [1-7].
Mise au net correspondant à la dernière version imprimée du texte, avec mention autographe (p. 1) : « Original 12 juil. 1740 ».

Imprimés

Esprit moqueur, in Ouvrages de politique et de morale, Rotterdam, J. D. Beman, 1741, t. XV, p. 336-344. (B)
Texte remanié, par rapport au manuscrit de 1739, avec déplacements et ajouts de paragraphes.

Esprit moqueur, in Ouvrages de morale et de politique, Rotterdam, J. D. Beman, 1741, t. XVI, p. 449-459. (C)
Dernière version connue comportant de légères corrections du texte (B).

§ 11

Le texte de base proposé est celui de l’imprimé du tome XVI (C), avec les variantes des textes (A) et (B).


1.Charles-Irénée Castel de Saint-Pierre, OPM, Rotterdam, J. D. Beman, 1737, t. XIII, p. 3-8.
2.Voir Patrizia Oppici, « Éloges de la douceur », in Les idées de l’abbé Castel de Saint-Pierre (1658-1743). « Toutes les parties de la bienfaisance », Simona Gregori et Patrizia Oppici (dir.), Macerata, Edizioni Università di Macerata, 2014, p. 91-104 ; Id., Introduction à Extraits ; Introduction à Douceur.
3.Voir Patrizia Oppici, Introduction à Douceur, § 1-2.
4.Voir Dominique Bertrand, « Le bon usage du rire et de la raillerie selon le discours de la civilité au XVIIe siècle », in Savoir-vivre I, Alain Montandon (dir.), Lyon, Césura, 1990, p. 63-84 ; Id., Dire le rire à l’âge classique. Représenter pour mieux contrôler, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 1995, p. 123 et suiv. ; Delphine Denis, « Introduction à De la raillerie », in Madeleine de Scudéry, “De l’air galant” et autres conversations (1653-1684). Pour une étude de l’archive galante, Delphine Denis (éd.), Paris, H. Champion, 1998, p. 99.
5.Sur la vogue des personnages de petits-maîtres mis à la mode au théâtre par l’acteur Grandval à partir de 1729, voir Élisabeth Bourguinat, Le siècle du persiflage (1734-1789), Paris, Presses universitaires de France, 1998, p. 40-41. Sur le procès de la raillerie dans l’univers mondain au XVIIIe siècle, voir Carole Dornier, « Des dangers de la raillerie et de la corruption des mœurs », in Le rire ou le modèle ? Le dilemme du moraliste, Jean Dagen et Anne-Sophie Barrovecchio (éd.), Paris, H. Champion, 2010, p. 521-537 ; voir aussi la critique du bel esprit chez Vauvenargues (Œuvres, Daniel-L. Gilbert [éd.], Paris, Furne, 1857, « Réflexions sur divers sujets », 42, p. 100 et « Essai sur quelques caractères », 52, p. 355).
6.Charles-Irénée Castel de Saint-Pierre, Annales politiques, Joseph Drouet (éd.), Paris, H. Champion, 1912, p. 299.
7.Jean de La Bruyère, Les “Caractères” de Théophraste, Robert Garapon (éd.), Paris, Garnier Frères, 1962, « Du mérite personnel », 38 (V), p. 108. L’abbé de Saint-Pierre est la « clef » du portrait de Mopse ; sur les moqueries de Voltaire, voir François Bessire, « Voltaire et “cet homme moitié fou et moitié philosophe nommé l’abbé de Saint-Pierre” », in Les projets de l’abbé Castel de Saint-Pierre (1658-1743). Pour le plus grand bonheur du plus grand nombre (Actes du colloque de Cerisy-la-Salle, 25-27 septembre 2008), Carole Dornier et Claudine Poulouin (dir.), Caen, Presses universitaires de Caen (Symposia), p. 233-243 ; sur les courtisans et le Projet de paix perpétuelle, voir Introduction à Paix, L’histoire du texte, § 5.
9.François de La Rochefoucauld, Maximes, suivies des Réflexions diverses, Jacques Truchet (éd.), Paris, Garnier Frères, 1967, Réflexions IV, « De la conversation », p. 191-193 ; XVI, « De la différence des esprits », p. 218-221 ; ces deux réflexions étaient parues en 1731 dans le Recueil de pièces d’histoire et de littérature, édité par François Granet et Pierre-Nicolas Desmolets (Paris, Chaubert, t. I, p. 52-56 et 37-43 respectivement).
10.Bibliothèque raisonnée des ouvrages des savants de l’Europe, t. XXX, janvier, février, mars 1743, p. 85-94.
11.Voir en particulier les Essais de théodicée de Leibniz, parus en français en 1710, qui répondaient aux arguments de Pierre Bayle, un auteur familier des rédacteurs de la Bibliothèque raisonnée, protestants français du Refuge.
12.Sur le rapport entre le persiflage et l’analyse des mœurs de cour chez les moralistes du Grand Siècle, voir Élisabeth Bourguinat, Le siècle du persiflage, p. 129-134 ; sur la critique de la raillerie chez Crébillon, Duclos et Rousseau, voir Carole Dornier, « Des dangers de la raillerie… », p. 531-537.
13.Voir Jean-Jacques Rousseau, Jugement sur la paix perpétuelle et Fragments sur l’abbé de Saint-Pierre, Fragment 19, in Œuvres complètes, t. VIII-B, 1756 Écrits sur l’abbé de Saint-Pierre, Denis de Casabianca (éd.), Paris, Classiques Garnier, 2018, p. 113-126 et 266.