Citer cette page

Réflexions morales sur l’utilité de faire de bons extraits, et sur les moyens de perfectionner cette méthode
Différence entre les pensées belles et les pensées jolies

Introduction, établissement et annotation des textes par Patrizia Oppici

§ 1

Dans les Réflexions morales sur l’utilité de faire de bons extraits, d’abord intitulées Lettres sur les extraits, Castel expose une méthode d’étude qui s’adresse aux femmes de la bonne société ; il s’agit d’une occupation « aussi facile et du moins aussi agréable que vos ouvrages de mains, [mais] incomparablement plus utile » (Extraits, § 9) par laquelle une dame du grand monde peut réparer les insuffisances de son éducation, et devenir par là plus apte à tenir son rôle dans un salon. L’abbé déplore l’état d’« enfance de l’esprit » (Extraits, § 16) réservé aux femmes : « si les dames n’ont commencé dès vingt ans à cultiver un peu leur raison par la lecture, et surtout par cette méthode de faire des extraits, elles demeurent toute leur vie enfants, c’est-à-dire incapables de raisonner juste » (Extraits, § 11). Le genre d’étude qu’il conseille de pratiquer leur permettra au contraire d’acquérir de la sagesse et une élévation d’âme qui est source de bonheur. Saint-Pierre décrit le contentement intérieur de la femme – sans doute privilégiée - qui possède sa « chambre à soi » et qui peut jouir de son isolement en retrouvant « avec plaisir [son] cabinet et les plus belles pensées des plus grands esprits anciens et modernes » (Extraits, § 10). En même temps, il souligne que cette indépendance de la femme cultivée, capable de puiser des ressources dans son esprit, est aussi un moyen de se rendre plus goûtée dans la société, même si on ne possède plus les attraits de la jeunesse :

Ces extraits, si vous les relisez de trois en trois mois, vous mettront bien mieux en état de converser agréablement avec les hommes les plus spirituels et les plus sensés qui font la réputation des autres ; il vous sera plus facile de leur faire des questions convenables et importantes et de profiter ainsi agréablement de toutes leurs découvertes et de leur lumières (Extraits, § 12).
§ 2

Satisfaction intérieure et sociabilité mondaine constituent les deux pôles d’un bonheur qui vaut pour la vie présente mais prépare aussi les récompenses célestes, car pour Castel l’accroissement de l’esprit correspond à « l’accroissement de cette partie de la bienfaisance que l’on nomme indulgence, douceur qui rend le commerce des personnes polies si agréable » (Extraits, § 14) et qui permet d’espérer les « joies de la vie future » (Extraits, § 15). Si la bienfaisance est le mot clef qui résume l’engagement de Saint-Pierre dans son œuvre, l’allusion à la douceur est à remarquer, car autour de cette notion gravite un ensemble de textes où l’intention pédagogique s’unit à une pratique intertextuelle qui le voit collaborer avec ses élèves.

§ 3

En quoi consiste en effet la méthode des extraits ? Selon l’abbé les dames qui « lisent sans rien écrire s’amusent sans s’instruire » (Extraits, § 16). La prise de notes est donc essentielle pour saisir la pensée d’un auteur, mais la méthode de Saint-Pierre consiste plutôt en un choix judicieux des passages « les plus raisonnables et les plus utiles » (Extraits, § 18) de textes de philosophie morale. Il exclut de ce genre de travail les romans, les comédies et les contes de fées « mauvaise nourriture qui rend l’esprit malsain » (Extraits, § 17), et aussi toute observation qui pourrait inspirer de la tristesse. À partir de cet heureux choix, et avec un travail de relecture et de réflexion sur ses propres notes, l’élève parviendra également à « embellir » ces passages, et à y ajouter ses pensées, dans un effort d’appropriation du texte source :

Il vous arrivera même que des pensées communes, fausses, inutiles, vous en feront naître de nouvelles, de justes et de fort importantes que vous aurez soin d’écrire, et qui vous seront plus utiles que les pensées des autres, lorsqu’elles n’ont pas encore eu le loisir de devenir entièrement les vôtres, et de l’incorporer avec le reste de votre caractère (Extraits, § 18).
§ 4

Pour ce genre d’étude, Saint-Pierre conseille de mettre à profit les séjours à la campagne, tandis que l’épreuve de la communication mondaine servira « à rectifier par la conversation » (Extraits, § 19) les idées nées de la méditation sur les extraits. Le salon parisien perfectionnera la réflexion née dans le rapport silencieux avec le livre. On aboutit donc à des « pensées » détachées, ou maximes, c’est-à dire à une fragmentation du discours suivi du texte source en une série de formules isolées, qui s’offrent chacune à la méditation, mais aussi à une brillante discussion mondaine. On comprend alors pourquoi Castel a choisi d’intégrer dans son œuvre le travail de certaines de ces élèves, il est non seulement l’inspirateur de la méthode dont elles se servent, mais il collabore à leur travail d’élaboration du texte, qui devient autre et nouveau par la transformation générique qu’il subit.

§ 5

Après les Réflexions morales sur l’utilité de faire de bons extraits, Castel donne une démonstration des résultats que l’on peut obtenir en publiant le travail né de sa collaboration avec une élève : il s’agit des « Pensées belles » et des « Pensées jolies » tirées « d’un livre anglais fait par le docteur Suif [Swift], fait[es] par Mme la D. D. ». Ces initiales correspondent à la duchesse d’Aiguillon, comme l’abbé l’écrit à Mme Dupin :

J’ai fait connaissance et amitié avec Mme la duchesse d’Aiguillon, parce qu’elle a pris du goût pour la philosophie, et par le désir qu’elle a d’être estimée d’un philosophe, et en cela vous vous ressemblez un peu. Elle m’a communiqué quelques pensées qu’elle avait extraites du docteur Suif [Swift] qu’elle a lu en anglais ; j’en ai extrait une douzaine, auxquelles j’ai mis une petite préface pour distinguer les pensées belles de celles qui ne sont que jolies1.
§ 6

Ce passage permet d’évaluer l’apport de l’abbé à l’extrait composé par la duchesse, et fournit donc une bonne illustration de sa stratégie intertextuelle, d’autant plus que le texte ainsi conçu est proposé en exercice à Mme Dupin, qui devra choisir les pensées qu’elle préfère, afin de faire des « progrès en philosophie ». La question posée à sa correspondante sera intégrée dans le texte publié, qui se termine sur cette interrogation adressée au lecteur : « Laquelle choisiriez-vous entre les belles ? Laquelle choisiriez entre les jolies ? » (Pensées, § 20). En effet la distinction entre les pensées belles et les pensées jolies est dépendante de la méthode d’apprentissage progressif prônée par Castel : on parvient par degré à apprécier ce qui est beau, et à le distinguer de ce qui n’est que joli : « ce qui est beau ou joli à certain degré, ne l’est presque jamais au même degré pour des lecteurs de différents degrés de lumière et de sagesse, car ce qui est nouveau pour les uns, ne l’est pas pour d’autres » (Pensées, § 5). La Différence entre les pensées belles et les pensées jolies représente un exemple, parmi d’autres, d’une expérience d’écriture où « le bon abbé » conjugue ses visées pédagogiques avec une réflexion morale partagée, issue d’un cercle amical et mondain où il règne dans les dernières années de sa vie.

Note sur l’établissement des textes

Réflexions morales sur l’utilité de faire de bons extraits, et sur les moyens de perfectionner cette méthode

Manuscrits

Extraits et discours sur les extraits, archives départementales du Calvados, 38 F 44 (ancienne liasse 6), p. 1-8.
Corrections autographes. Texte corrigé proche de celui de l’imprimé de 1740.

Premier discours sur les extraits, archives départementales du Calvados, 38 F 44 (ancienne liasse 6), p. 1-9.
Mise au net. Texte correspondant à celui de l’imprimé de 1741.

Imprimés

Lettre sur les extraits, in Ouvrages de morale et de politique, Rotterdam, J. D. Beman, 1740, t. XIV, p. 12-21. (A)

Réflexions morales sur l’utilité de faire de bons extraits, et sur les moyens de perfectionner cette méthode, in Ouvrages de politique et de morale, Rotterdam, J. D. Beman, 1741, t. XV, p. 173-182. (B)

Différence entre les pensées belles et les pensées jolies

Manuscrits

Second Discours. Différence entre les pensées belles et les pensées jolies, archives départementales du Calvados, 38 F 44 (ancienne liasse 6), p. 6-8.
Corrections autographes. Texte corrigé correspondant à celui de l’imprimé de 1740.

Second Discours. Différence entre les pensées belles et les pensées jolies, archives départementales du Calvados, 38 F 44 (ancienne liasse 6), p. 6-9.
Mise au net qui est une version proche de celle de 1741.

Imprimés

Différences entre les pensées belles et les pensées jolies, in Ouvrages de morale et de politique, Rotterdam, J. D. Beman, 1740, t. XIV, p. 21-31. (A)

Différence entre les pensées belles et les pensées jolies, in Ouvrages de politique et de morale, Rotterdam, J. D. Beman, 1741, t. XV, p. 182-188. (B)

§ 7

Pour les deux écrits concernés, le texte proposé est celui de l’imprimé de 1741 (B), correspondant à la dernière version, avec les variantes de l’imprimé de 1740 (A).


1.Louise Dupin, Le portefeuille de madame Dupin, Gaston Villeneuve-Guibert (éd.), Paris, Calmann-Lévy, 1884, p. 186-187.