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Projet pour rendre les sermons plus utiles

Introduction par Isabelle Brian
Établissement et annotation du texte par Carole Dornier

Le sermon comme outil politique

§ 1

La première moitié du XVIIIe siècle est à bien des égards un moment d’apogée de la parole religieuse ritualisée1. Alors que disparaît une génération de grands prédicateurs – Bossuet, Bourdaloue, Fléchier –, mais aussi d’autres moins connus, de nouveaux venus proposent une rhétorique moins abstraite et plus adaptée aux publics auxquels les auteurs s’adressent : c’est le cas du « Petit Carême » de Massillon, prononcé à l’origine devant un Louis XV enfant et qui fut un grand succès de librairie2. Les sermons sont l’occasion de véritables exposés en chaire, durant parfois plus de deux heures et séparés de la célébration eucharistique. Il n’est pas de paroisse un peu importante qui néglige d’engager un prédicateur pour s’adresser aux fidèles le dimanche, mais aussi lors des stations d’avent et de carême, sans compter les octaves du Saint-Sacrement et les panégyriques des saints. Pourtant cette généralisation de la parole religieuse ne va pas sans remise en cause : les prédicateurs seraient mal formés, leurs discours échoueraient à convaincre les auditeurs de mener une vie véritablement chrétienne et charitable. C’est du moins la conviction de l’abbé de Saint-Pierre, dont le Projet pour rendre les sermons plus utiles, paru pour la première fois en 1726, est surtout célèbre pour l’exposé de la notion de bienfaisance qui ouvre ce texte. Il y revient par la suite, assignant aux sermons, « discours de morale chrétienne », la finalité d’instruire l’auditoire sur la nature de la bienfaisance et d’encourager les auditeurs à la pratiquer dans leur vie quotidienne. Le projet de l’abbé ne porte pourtant pas uniquement sur le contenu de la prédication mais aussi sur les modalités de cette dernière, visant à la rendre moins ennuyeuse et plus efficace. Or ce texte demande à être analysé non seulement en relation avec les autres écrits de l’abbé mais aussi en fonction du regard porté par ses contemporains sur la nature des sermons et sur la postérité éventuelle du projet.

Contenu et finalité des sermons

§ 2

Le Projet est composé selon un schéma suivi par Castel de Saint-Pierre dès ses premiers écrits, qui organise la plupart de ses textes et qui s’inspire de la démarche cartésienne qu’il revendique : après une introduction situant le projet sur les sermons dans un objectif plus global (inciter les hommes à la justice et à la bienfaisance), il fait suivre ses observations sur les moyens de mieux remplir cet objectif d’objections numérotées, rapportées à une instance de discours non précisée, et qui donnent lieu à des réponses elles aussi numérotées. L’ensemble est suivi de l’Extrait d’une lettre écrite par un religieux d’un grand esprit et d’un grand savoir sur la méthode pour rendre les sermons plus utiles qui vient confirmer et illustrer le bien-fondé de la méthode préconisée par l’auteur. Comme dans nombre d’autres de ses écrits, ce projet met en scène le recours à l’avis de ses lecteurs en vue d’une amélioration et d’une mise en débat de la science politique3.

§ 3

Aux yeux de Castel de Saint-Pierre, le prédicateur ne doit avoir « d’autre but que la plus grande utilité du plus grand nombre des auditeurs ». Cette notion d’utilité est si importante pour l’abbé qu’elle revient au moins une quinzaine de fois sous sa plume dans les pages qu’il consacre à ce projet. La mesure de cette utilité apparaît en outre proportionnelle au nombre d’œuvres de bienfaisance que les auditeurs se verront plus volontiers enclins à réaliser après avoir entendu un sermon. Le prédicateur a donc avant tout un rôle d’incitateur, ou si l’on préfère de coefficient multiplicateur – « pour multiplier les bonnes œuvres, il faut multiplier les bons sermons »4 – renvoyant à la dimension quantitative de la pensée de l’abbé de Saint-Pierre5. La bienfaisance renvoyant à la démultiplication des actions généreuses plus qu’à l’inspiration divine et au caractère qualitatif de la charité, elle est aussi susceptible d’être cultivée et amplifiée par le pouvoir de la parole. Cette dernière a donc pour fonction d’éloigner les hommes des injustices qu’ils pourraient commettre et de les inciter à multiplier les bienfaits, qui, outre l’aumône, renvoient à « tout ce qui améliore les rapports humains »6. Castel de Saint-Pierre s’efforce pour cela d’énumérer tout ce qui peut venir entraver et envenimer ces rapports humains : « Dans un sermon le compositeur tâchera d’expliquer les sortes d’injustices que cause l’avarice ; dans un autre, les injustices que cause l’intempérance ou la vanité, ou la jalousie, ou l’ambition, ou l’envie de métier, ou la médisance »… Il n’est pas anodin que l’abbé cite des comportements humains renvoyant habituellement au registre religieux du péché en évitant soigneusement ce terme. En effet, ce qui retient son attention, ce qui doit être pour lui la cible du prédicateur, ce n’est pas l’origine de l’injustice, mais les effets qu’elle produit sur la société.

§ 4

Le but du sermon est donc de pousser les auditeurs à agir en accord avec les principes de la morale chrétienne, cette dernière entraînant avec elle « douceur », autre terme cher à l’abbé de Saint-Pierre, et harmonie. C’est donc une morale sociale qui est ici visée ; le sermon « doit expliquer en quoi consistent la conversion et la pénitence, il doit appuyer sur la restitution des biens, sur la réparation des injustices et des torts ». Cette dimension collective passe par un discours qui s’adresse à chacun en particulier, puisqu’on peut imaginer que c’est la somme des conversions individuelles à la bienfaisance qui entraînera mathématiquement « le bonheur du plus grand nombre ». Quels sont alors les arguments à la disposition du prédicateur pour entraîner ce basculement des consciences et transformer son discours en parole efficace ? L’abbé de Saint-Pierre les divise en deux catégories : la première est celle qui convoque la perspective de la damnation ou de la béatitude éternelle, la seconde renvoie à « la crainte des maux temporels »7. Visant à l’efficacité, le discours religieux ne doit se priver d’aucune arme et l’enjeu de l’au-delà peut être évoqué sans modération. Ce sont les « motifs les plus puissants et les plus forts ». Maniant une « pastorale de la peur » tout autant qu’une parole réconfortante, la carotte et le bâton, le prédicateur dispose d’arguments forts que l’abbé ne se prive pas d’énumérer systématiquement : « 1°. Le peu d’années à vivre et surtout en comparaison des siècles futurs. 2°. L’incertitude même de l’année et du mois de la mort et du jugement. 3°. L’éternité des délices du côté de la pratique de la justice et de la bienfaisance. 4°. L’éternité de douleurs effroyables du côté de la pratique des offenses et de l’injustice ». La mention même de Vincent Ferrier dans la dernière page du projet, attribuée à l’approbateur des propositions de l’abbé dans l’Extrait d’une lettre mentionné plus haut, vient légitimer par l’exemple une prédication apocalyptique, à condition toutefois qu’elle ait pour effet, ce dont on peut douter pour cet exemple précis, la généralisation de la bienfaisance. Mais tout ne se joue pas sub specie æternitatis, et rien n’interdit au prédicateur de recourir à des motivations plus immédiates : « La crainte ou du mépris ou du ridicule peut quelquefois faire plus d’impression à cause que le mal est regardé comme plus présent. Je ne blâme donc pas les prédicateurs de se servir quelquefois dans leurs exhortations des motifs humains »8.

§ 5

L’assignation d’un but principal à la prédication, encourager à la bienfaisance, et l’énumération des arguments légitimes pour y parvenir, ont pour corollaire une définition négative de tout ce que le sermon n’est pas. Le prédicateur, professeur de morale, n’est ni un théologien, ni un métaphysicien. Il ne lui revient pas d’enseigner les vérités de la foi, les fondements du dogme ; cela est du ressort du catéchisme et les auditeurs le connaissent déjà. À l’Objection XI, l’abbé de Saint-Pierre répond : « il ne s’agit pas ici d’un mystère incompréhensible qu’il faut croire, c’est l’affaire du catéchisme qui nous dicte même les formules de la croyance. Mon intention n’a pas été d’expliquer une chose inexplicable, qui regarde des vérités spéculatives et mystérieuses »9. Cela entraîne automatiquement la disparition de la controverse de l’horizon de la parole religieuse dans la réponse apportée par l’abbé à la neuvième objection « il y a quelquefois dans l’auditoire trois ou quatre auditeurs, ou peu chrétiens, ou presque protestants ». On peut ici rappeler que la princesse Palatine dont l’abbé avait été le premier aumônier avouait s’endormir au prêche catholique. Mais plus généralement, aux yeux de Castel de Saint-Pierre, le sermon est inadapté à la controverse : il est trop bref pour combattre pied à pied chaque argument avancé par un contradicteur, pis même, en s’efforçant d’imaginer des objections tacites, le prédicateur ne pourra jamais répondre de façon complète et systématique, risquant ainsi, par des réponses inadaptées, d’ouvrir des brèches dans lesquelles s’engouffreront les esprits sceptiques. Outre cette réponse circonstancielle, il faut aussi relever que la controverse est par nature antithétique avec le but assigné par l’abbé de Saint-Pierre à la prédication10 – pousser les hommes à agir avec douceur en société – et fondamentalement étrangère à son idéal irénique. Catherine Maire a démontré que les écrits antijansénistes autrefois attribués à l’abbé étaient apocryphes11, même si l’on trouve sous sa plume dans ce Projet sur les sermons des formules d’inspiration moliniste : le concept de « politique […] chrétienne », la réponse aux objections jansénistes sur la grâce et l’affirmation (« la foi sans les bonnes œuvres ne sert de rien »)12. Cette sensibilité moliniste s’inscrit dans la « pastorale de la parole » propre aux jésuites tout en s’en démarquant13. Car si le sermon peut éventuellement garder une dimension apologétique, ce n’est pas par son contenu mais par ses effets. Le meilleur sermon est celui qui provoque l’augmentation la plus sensible de la bienfaisance ? La meilleure religion sera ainsi celle qui sera à l’origine des meilleurs sermons. « Prêchez raisonnablement l’observation de la justice et la pratique de la bienfaisance devant ces trois ou quatre, ou incrédules ou hérétiques, exposez-leur bien des motifs suffisants, ils seront très édifiés de votre sermon ; c’est qu’ils sont très intéressés à voir ces vertus pratiquées avec exactitude par tout le monde, et ils seront portés naturellement à approuver une religion si sainte et si raisonnable »14. Les meilleurs prosélytes seront les auditeurs. Quelques pages plus haut l’abbé a d’ailleurs avancé l’idée qu’à l’aune des vertus civiles, la religion chrétienne n’était peut-être pas la plus avancée, notamment « la religion des Turcs influe tellement sur leurs actions et sur leur conduite que les chrétiens eux-mêmes sont étonnés de toute la probité et de toute l’humanité qu’ils trouvent parmi eux »15.

§ 6

Mais une fois identifiés la finalité et le contenu des sermons, demeure la question de leur mise en forme et en œuvre.

Modalités du perfectionnement des sermons

§ 7

L’un des points essentiels du projet de l’abbé de Saint-Pierre est la distinction établie entre les compositeurs de sermons et les énonciateurs qu’il qualifie de « déclamateurs ».

§ 8

L’éviction du dogme au profit de la morale implique en effet un remaniement, voire une réécriture des sermons. Cette vaste entreprise suppose une centralisation et un contrôle des discours mis à disposition des clercs. La deuxième observation mentionne un « Bureau général pour la direction des sermons »16 en charge de « toutes les nouvelles éditions ». L’observation suivante envisage la création d’une « académie de morale chrétienne établie tout exprès dans la capitale » dont le rôle serait d’approuver et d’améliorer autant que possible les meilleurs sermons. On retrouve là l’importance, chez Castel de Saint-Pierre, d’une centralisation des principales fonctions de gouvernement dans les villes les plus importantes et pour chaque grand domaine d’action politique, d’une académie composée par scrutin et d’un ensemble d’écrits de référence à améliorer continûment. Le rassemblement des compétences dans cette académie lui permettrait d’abréger les textes trop longs. Cette institution se verrait aussi confier « le soin de nommer au roi ceux qui le long de l’année auraient donné les meilleurs sermons nouveaux, ou qui auraient donné les anciens imprimés mieux rectifiés »17. L’académie des sermons joue un rôle équivalent à celui du bureau destiné à « rectifier les pièces de théâtre », les deux scènes, du théâtre et de la prédication, se voyant assigner par ce biais un rôle similaire : celui d’une éducation morale de la population18. La sélection des meilleurs sermons suit chez l’abbé une règle quasi proportionnelle par un jeu de sélections qui ne laisseront paraître au bout du compte que les meilleurs textes. Il est indispensable que soit formée dans cette perspective « une académie exprès pour choisir les meilleurs sermons, et même pour marquer en chaque genre les meilleurs d’entre les meilleurs afin qu’ils puissent être regardés comme des modèles jusqu’à ce qu’il y en ait de plus parfaits ». Cette académie serait formée d’un noyau de trois personnes « habiles et gens de bien » qui choisiront leurs confrères par cooptation. Son autorité paraît pleine et entière : aucun sermon ne peut paraître sans son approbation.

§ 9

Pour juger de la qualité des textes qui leur seront soumis, les membres de l’académie n’auront qu’un critère, celui de l’utilité qui est étroitement lié à la précision. Castel de Saint-Pierre condamne en effet ce qu’il considère comme de vaines généralités et insiste : « On ne saurait entrer dans trop de détails, mais cependant en conservant le style noble », il revient quelques lignes plus loin sur cette idée : « Il faut donc que le compositeur vise à l’instruction très détaillée de toutes les espèces de nos injustices et avec une exposition bien entière de tous les motifs propres pour nous les faire éviter »19. Pour emporter la conviction du lecteur ou de l’auditeur, le compositeur de sermon dispose de deux moyens essentiels : l’image et le raisonnement. Comme il le rappelle, il a « parlé ailleurs de la force qu’ont les images vives pour persuader les esprits d’imagination et de la force qu’a le raisonnement juste pour persuader les esprits d’intelligence ». Auprès d’un public enfantin ou populaire, et les deux catégories sont souvent proches, il pourra user des images, car « les trois quarts et demi des auditeurs ne se persuadent quasi que par la force et la vivacité des maux à craindre et des biens à espérer ». La petite minorité des auditeurs d’élite sera plus sensible à la logique et à la rigueur du raisonnement20. Cependant, il semble bien qu’aux yeux de l’abbé, un sermon ne relève jamais entièrement d’un genre ou d’un autre et qu’il soit toujours un peu mixte. La puissance de l’image est aussi celle de l’exemple et du grand personnage dont il faisait dans son projet pour améliorer l’éducation un des éléments essentiels d’une éducation réussie. Le grand homme et le saint sont deux figures mobilisables du discours – éducatif dans un cas, moralisateur dans l’autre –, on retrouve ici l’un des thèmes chers à Castel de Saint-Pierre et notamment la distinction entre l’homme illustre et le grand homme. C’est le caractère privé, voire confidentiel de ses vertus qui font d’un ermite ou d’un moine un saint ordinaire, tandis que le saint bienfaisant accède à la grandeur21.

§ 10

L’insistance sur le style qui doit être « figuré et orné » ainsi que la désignation des compositeurs amènent l’abbé à prendre position sur la question de la nature de la prédication telle qu’elle a été agitée au XVIIe siècle dans ce que certains ont désigné sous le nom de « querelle de l’éloquence sacrée »22. De toute évidence, Castel de Saint-Pierre prend position en faveur d’une éloquence mesurée, dictée par les impératifs de la raison et du style par opposition à ce que certains nommaient la « prédication à l’apostolique ». Parfois qualifiée de rustique et rugueuse, elle postulait un affranchissement à l’égard des règles du style et surtout pariait sur la force de l’inspiration. Or le découplage du compositeur et de l’énonciateur signe ce renoncement à une prédication inspirée pour laquelle l’écrit est un obstacle plus qu’un moyen. La mention des quakers, pour mieux récuser le type de prédication auquel ils ont recours, est aussi une manifestation claire des préférences de Castel de Saint-Pierre23. Celui-ci justifie également la distinction entre compositeurs et déclamateurs en postulant une transformation radicale entre les temps apostoliques, temps de la « providence extraordinaire », au cours desquels l’intervention divine permettait aux prédicateurs de faire confiance à l’inspiration, et le « temps de la providence ordinaire », celui de ses contemporains, où Dieu n’intervient pas ou plus. Dans ce monde laissé à lui-même, les prédicateurs n’ont d’autres choix que se fier à leur raison et à leur labeur. Mais ce temps qui échappe à la providence et au miracle est aussi celui d’un lent perfectionnement, ce qui suppose une adaptation quasi constante des textes en fonction de l’évolution des mœurs et des esprits24.

§ 11

Cette adaptation est tout autant le fait de l’académie qui remanie les sermons imprimés que des énonciateurs qui doivent veiller à proportionner les textes aux capacités de leurs auditeurs. La marge d’initiative des énonciateurs peut sembler limitée puisqu’ils ne composent pas eux-mêmes leur texte et que Castel de Saint-Pierre envisage même de les obliger à choisir leurs sermons dans le lot des discours préalablement homologués par l’académie. Ils ne sont cependant pas totalement passifs : il leur revient de retenir tel ou tel texte en fonction des caractéristiques de leur auditoire, ils peuvent en outre s’affranchir du calendrier imposé par le lectionnaire et s’écarter de l’évangile du jour, rompant un lien parfois ténu mais toujours maintenu jusque-là entre la source scripturaire et son commentaire. Enfin, le « déclamateur » demeure central dans une conception du sermon où l’énonciation est une mise en acte incontournable de l’écrit. Castel de Saint-Pierre revient, à la suite d’autres auteurs, sur l’importance de l’oralité et sur sa supériorité sur la simple lecture silencieuse : « Il n’y a personne qui ne sache par expérience le pouvoir de la parole sur les esprits, de sorte que si nous n’avions pas établi parmi nous l’art de la prédication pour exhorter à la pratique de la vertu, il serait de la bonne politique et de la bonne religion, en un mot du bon gouvernement de l’établir »25.

Idées neuves et reprises

§ 12

Castel de Saint-Pierre n’est ni le premier ni le dernier auteur à s’interroger sur les moyens de perfectionner les sermons. Il reste à déterminer si ses propositions sont réellement novatrices et en quelle mesure. Sur la matière même des sermons, visant à faire porter ces derniers principalement sur la morale plus que sur le dogme, la tendance s’affirmera, malgré les fortes oppositions, en pleine controverse janséniste, de la part de certains membres du clergé26. La généralisation de l’enseignement du catéchisme dans les paroisses, coïncidant avec les hautes eaux de la réforme catholique, permet effectivement de supposer que les auditeurs sont déjà au fait des principales vérités de la foi. La méfiance dont témoigne l’abbé à l’égard de la controverse vient sans doute des guerres de Religion mais aussi en grande partie de la querelle Unigenitus qui utilise la mémoire des luttes entre protestants et catholiques à des fins polémiques. La controverse a déjà disparu des annonces de sermons dans la capitale depuis une vingtaine d’années : officiellement, le royaume ne comporte plus de sujets protestants et les grandes missions qui ont suivi la révocation de l’édit de Nantes ont révélé à quel point la prédication était impuissante à entraîner la conversion des derniers religionnaires. L’abbé de Saint-Pierre partage en outre avec nombre de ses contemporains ce rejet des controverses dogmatiques. En évitant toute référence au contenu théologique des sermons au profit de l’efficacité en faveur des œuvres et de ce qu’il appelle la « religion humaine », il rejoint ceux qui, comme Shaftesbury et Montesquieu, ramènent la religion à son utilité sociale et à la loi naturelle. Comme le suggère le 5e alinéa de sa réponse à l’Objection XI à propos de la « religion humaine » des mahométans, cette orientation, comme dans d’autres de ses textes, le rapproche des déistes27. L’Église n’a pas encore pris toute la mesure des risques que la raison critique pouvait faire encourir à l’unanimité religieuse : l’offensive de censure contre la pensée des Lumières, sur fond de surenchère entre jansénistes et molinistes, n’interviendra qu’à partir de 1750 avec la condamnation des Mœurs de Toussaint, de L’Esprit des lois et la querelle de l’immunité des biens ecclésiastiques28. Par ailleurs l’apologétique n’est pas encore l’objet privilégié de l’éloquence religieuse qu’elle deviendra au cours des années 176029. Tous ces facteurs contribuent à faire de la prédication un discours à visée essentiellement morale. L’abbé de Saint-Pierre lui-même le reconnaît en rappelant la figure de Bourdaloue dans les dernières lignes de son texte, tout en lui reprochant de s’en tenir trop souvent aux généralités. Ainsi son interlocuteur imaginaire fait remarquer : « Le Père Bourdaloue a, ce me semble, approché de fort près votre méthode ; il ne lui manque que l’usage des exemples »30. Cependant tous les contemporains n’abondent pas dans le sens d’une limitation du domaine de la prédication à la seule morale. Une quinzaine d’années avant la publication du projet de Saint-Pierre, paraissait à Paris un Discours sur la prédication où on propose divers moyens de la rendre plus utile au public31. La similitude des titres ne doit pas laisser croire à un rapprochement systématique entre les deux textes. L’auteur du Discours, un certain Guiot32, s’il regrette avant l’abbé de Saint-Pierre le caractère trop général des sermons, n’en approuve pas pour autant leur limitation à la morale, il affirme au contraire que « la prédication peut être regardée comme une espèce de preuve de la foi chrétienne »33. Il propose même un plan qui conduit les sermons successifs d’un même prédicateur de l’exposé des preuves de l’existence de Dieu et de l’immortalité de l’âme à la démonstration de la supériorité des religions révélées sur la religion naturelle, puis à celle du christianisme sur les autres religions, pour aboutir à la supériorité du catholicisme sur le protestantisme. L’utilité n’est donc pas conçue de la même façon chez l’un et chez l’autre. Mais nombre des contemporains de l’abbé de Saint-Pierre s’accordent avec lui pour donner aux sermons une teneur essentiellement morale.

§ 13

Si ce n’est donc par le contenu assigné à la parole religieuse, la prédication promue par Castel de Saint-Pierre se distingue-t-elle par les modalités de sa mise en œuvre ? Aux yeux de la plupart de ses commentateurs, c’est en effet le point qui est apparu le plus surprenant, soit le découplage entre compositeurs et déclamateurs34. Les contemporains semblent pourtant avoir déjà mis en œuvre ses recommandations par le biais d’une pratique informelle qui ne s’avoue pas toujours. Les modèles de sermons imprimés circulent en effet en nombre et tout orateur peut piocher dans une offre qui tend à devenir pléthorique. Ces circonstances ont même entraîné la constitution de morceaux choisis sous la forme d’une Bibliothèque des prédicateurs composée par le jésuite Vincent Houdry et parue quelques années auparavant35. Ces modèles de « prêt-à-prêcher » sont parfois repris sans modification par les prédicateurs. Ils ne sont d’ailleurs pas exclusifs de la production imprimée puisque de nombreux sermons manuscrits circulent dans le royaume, à tel point qu’un auteur de manuel de prédication avouera quelques années plus tard qu’il s’agit là d’un commerce fructueux et que Louis-Sébastien Mercier mettra en scène dans le Tableau de Paris le trafic des sermons manuscrits auquel ont recours les prédicateurs en panne d’inspiration36.

§ 14

L’abbé de Saint-Pierre, en revanche, se démarque de ses contemporains en proposant de lever le masque et d’abandonner la fiction d’un orateur nécessairement auteur de son discours. Quand les traités se bornent le plus souvent à réserver le plagiat aux seuls débutants qui pourraient ainsi se former à la prédication par l’imitation, Castel de Saint-Pierre fait du prédicateur un pur et simple énonciateur ; le terme de « déclamateur » ou de « demi-déclamateur » ne doit pas induire en erreur, la mémorisation du discours est écartée, de même que l’improvisation, même limitée que recommandaient certains37 ; il ne s’agit plus que de lire un texte, même si cela s’accompagne d’un minimum d’interprétation par le biais de l’élocution et de l’intonation. Dans le débat sur la place de la lecture dans la prédication, il tranche en écartant totalement la mémorisation par cœur, censée jusque-là maintenir la fiction d’une forme d’inspiration directe. La réintroduction du support écrit va de pair avec l’abandon de cette fiction, puisque le sermon est le produit de la raison, sous le règne de la « providence ordinaire », il n’est nul besoin de dissimuler la page imprimée qui en fournit la matière. La liberté laissée au prédicateur se borne donc au choix du sermon.

§ 15

Il faut également souligner que cette liberté n’est pas concédée à tous les clercs mais aux seuls curés. L’abbé ne mentionne en effet jamais les réguliers. En revanche, les pasteurs habituels sont pour lui des lecteurs de sermons tout désignés. Leur confier la prédication est une volonté déjà présente chez d’autres auteurs. Cette possibilité avait été évoquée dès le concile de Trente dans un contexte de rivalité entre clergé séculier et ordres mendiants. Elle revêt une nouvelle actualité au début du XVIIIe siècle après une quinzaine d’années d’interdiction des prédicateurs jésuites de la scène parisienne38. Castel de Saint-Pierre n’est donc pas le premier à avancer cette proposition, elle s’accompagne du souhait de voir les futurs prêtres et pasteurs recevoir une formation adéquate dans le cadre des séminaires et de l’adoption d’un concours pour la nomination aux cures des meilleurs déclamateurs ou lecteurs. Elle s’inscrit dans une volonté de refondation du clergé et des ordres réguliers, dont le rôle respectif est défini dans le cadre d’un projet politique d’ensemble qui se dessine à la lumière d’autres écrits. Les curés sont chargés d’organiser l’instruction et la formation morale dans leurs paroisses et les ordres réguliers de faire fonctionner un vaste service social et de santé39. Si ce choix des curés parmi les meilleurs prédicateurs était déjà suggéré dans les Mémoires de Louis XIV, il s’accompagne chez l’abbé de Saint-Pierre d’un recours au scrutin, en accord avec la méritocratie prônée dans ses projets40. L’ensemble de ces dispositions se trouve évoqué quelques années auparavant dans un bref opuscule intitulé Lettre de l’abbé Du Thay à un de ses amis. On y trouve déjà la volonté de confier le sermon de façon privilégiée au clergé diocésain et de faire la place à cet apprentissage dans le cursus des séminaristes, mais l’auteur de ce projet n’envisageait pas la question de la composition et de la lecture des sermons41.

§ 16

Pour la diffusion des meilleurs sermons il est en effet prévu l’élaboration d’une sorte d’anthologie bon marché, des brochures qui ne seront soumises qu’à la permission tacite de la Librairie : « il faudrait à l’égard des sermons mis dans la liste des bons qu’il y en eût assez pour le cours de l’année, que chaque curé pour une petite somme pût en avoir à bon marché, et qu’ainsi il n’y eût point de privilège exclusif qui en augmentât le prix »42. Non seulement les réguliers sans fonction paroissiale se voient écartés d’un tel ministère de la parole mais de plus seuls les sermons des dimanches sont mentionnés. Il n’est plus question des stations de l’Avent et du Carême, ni des octaves du Saint-Sacrement. Ces formes de prédication plus solennelles, de même que la prédication d’apparat à laquelle on peut rattacher les panégyriques de Saint-Louis prononcés devant les académiciens chaque année43, sont en effet moins en accord avec une éloquence utilitaire, alors que les « dominicales », c’est-à-dire les sermons du dimanche après-midi, détachés de l’office du matin paraissent comme un moment idéal d’une prise de parole limitée impérativement à trois quarts d’heure, loin des discours fleuves qui présentent en outre l’inconvénient de détourner les travailleurs de leurs occupations. Quant aux panégyriques et aux oraisons funèbres, on peut penser qu’ils sont aux yeux de l’abbé de Saint-Pierre l’occasion de faire l’éloge des « grands saints » et des « grands hommes », mais qu’ils pourront sans inconvénient être déplacés au dimanche.

§ 17

Il est enfin un dernier point sur lequel l’abbé de Saint-Pierre va marquer les esprits au point d’être très souvent repris, c’est la recommandation des « sermons à la missionnaire ». Pour lui, seule une éloquence simple mais correcte, allant droit au but et adaptée au public peut véritablement permettre de transformer le sermon en outil pastoral efficace. Or ce style missionnaire, s’il peut renvoyer à Vincent de Paul et à sa « petite méthode » ou à la congrégation de la mission est aussi indissociable d’une action missionnaire, de la recherche d’un discours efficace. Le succès de cette formule entraîne des échos jusque dans les écrits d’un Laharpe, d’un abbé Maury ou de Mercier. Les années 1780 apparaissent ainsi hantées par cette volonté d’adapter le discours ecclésiastique à une volonté pastorale. Le dernier auteur cité s’exclame : « De bons curés seront, quand on le voudra, dans les villes et dans les campagnes, des missionnaires perpétuels. […] Mais il faut pour cela qu’ils soient l’élite du clergé »44.

§ 18

L’augmentation de la part de la morale que préconise l’abbé de Saint-Pierre sera effective dans les années 1770-1780, notamment dans les sermons de charité. Voltaire, Louis-Sébastien Mercier témoignent l’un et l’autre, par les sermons philosophiques et par certains passages du Tableau de Paris de l’écho de ce texte aujourd’hui moins connu de l’abbé réformateur45. À la suite des ouvrages de D’Holbach46, l’apologétique se place sur le terrain des Lumières et défend l’utilité sociale de la religion, retrouvant ainsi dans une certaine mesure la problématique de l’abbé de Saint-Pierre47.

§ 19

La prédication est donc chez lui un élément d’un dispositif plus vaste, faisant des curés les relais d’un pouvoir politique pour lequel le pouvoir pastoral permet de guider les peuples sans les heurter. Si Castel de Saint-Pierre paraît peu novateur sur ce point c’est l’articulation des différents éléments – un contenu du sermon limité à la morale, la sélection et la circulation des meilleurs textes, leur démultiplication par la bouche des curés – qui fait l’originalité de son projet.

Note sur l’établissement du texte

Manuscrits

Projet pour rendre les sermons plus utiles, BM Rouen, ms. 949 (I. 12), t. II, p. 115-133 [Première partie, sans les objections].

Additions & corrections au projet pour rendre les sermons plus utiles, archives départementales du Calvados, manuscrits Saint-Pierre, 38 F 45 (ancienne liasse 7), autographe, p. [1-2]. (C)

Projet pour rendre les sermons plus utiles. Utilité des bons discours moraux, archives départementales du Calvados, manuscrits Saint-Pierre, 38 F 45 (ancienne liasse 7), p. 1-51. (D)

Imprimés

« Observations pour rendre les sermons plus utiles, par Monsieur l’abbé de Saint-Pierre », Mémoires pour l’histoire des sciences et des beaux-arts (Mémoires de Trévoux), juillet 1726, p. 5-82. (A)

Projet pour rendre les sermons plus utiles, in Œuvres diverses de monsieur l’abbé de Saint-Pierre, Paris, Briasson, 1730, t. II, p. 1-69. (B)

§ 20

La première version imprimée du Projet pour rendre les sermons plus utiles paraît en 1726 dans les Mémoires de Trévoux (A). Les Œuvres diverses de 1730 (B) reprennent, à quelques variantes près, ce texte, sauf l’Objection et la réponse numérotées XI dans le périodique ; sont ajoutées l’Objection XII et sa réponse. L’état manuscrit conservé à Rouen est identique à la première partie du texte de l’imprimé des Œuvres diverses, ce qui confirme, pour les copies conservées à Rouen, la date de 173048. Le manuscrit de Caen (D), mise au net non datée, ne comprend ni l’Objection X et sa réponse ni l’Extrait d’une lettre écrite par un religieux et présente un texte différent de l’imprimé.

§ 21

Le texte proposé est le texte de l’imprimé de 1730 corrigé et augmenté par l’auteur, selon les feuillets autographes conservés aux archives départementales du Calvados (C) ; nous signalons les corrections du texte de l’édition des Œuvres diverses (B), les variantes de l’imprimé de 1726 (A) et du manuscrit de Caen (D).


1.Antoine Bernard, Le sermon au XVIIIe siècle : étude historique et critique sur la prédication en France, de 1715 à 1789, Paris, A. Fontemoing, 1901 ; Jules Candel, Les prédicateurs français dans la première moitié du XVIIIe siècle, de la Régence à l’Encyclopédie (1715-1750), [Paris, s.n., 1904] Genève, Slatkine Reprints, 1970 ; John Mc Manners, « Sermons », in Church and Society in Eighteenth-Century France, Oxford, Oxford University Press, 1998, vol. II, p. 58-75 ; Isabelle Brian, Prêcher à Paris sous l’Ancien Régime XVIIe-XVIIIe siècle, Paris, Classiques Garnier, 2014.
2.Le « Petit Carême » de Massillon a été prononcé en 1718 ; cette même année, celui-ci était nommé au diocèse de Clermont.
3.Voir Carole Dornier « L’abbé de Saint-Pierre : rationalité politique et écriture du système », L’Esprit de système au XVIIIe siècle, Paris, Hermann, 2017, p. 33-42.
5.Voir Jean-Claude Perrot, Une histoire intellectuelle de l’économie politique, Paris, Éd. de l’EHESS, 1992, p. 38-59 ; John Bennet Shank, « The Abbé de Saint-Pierre and the Emergence of the “Quantifying Spirit” in French Enlightenment Thought », in A Vast and Useful Art : the Gustave Gimon Collection on French Political Economy, Stanford, Stanford University Press, 2004, p. 29-47.
6.Patrizia Oppici, « Paradis aux bienfaisants », in Les projets de l’abbé Castel de Saint-Pierre (1658-1743). Pour le plus grand bonheur du plus grand nombre, Actes du colloque de Cerisy-la-Salle (25-27 septembre 2008), Carole Dornier et Claudine Poulouin (dir.), Caen, Presses universitaires de Caen (Symposia), 2011, p. 147-156, ici p. 154.
10.Voir son Projet pour cesser les disputes séditieuses des théologiens (Disputes) et le commentaire qu’en fait Nicolas Lyon-Caen dans son introduction à cette édition (Disputes, Introduction).
11.Catherine Maire, « Le soi-disant abbé de Saint-Pierre défenseur de la Bulle Unigenitus », in Les projets de l’abbé Castel de Saint-Pierre (1658-1743). Pour le plus grand bonheur du plus grand nombre, Actes du colloque de Cerisy-la-Salle (25-27 septembre 2008), Carole Dornier et Claudine Poulouin (dir.), 2011, p. 207-220.
13.Sur les sermons jésuites, voir Marie-Claude Leleux, « Les prédicateurs jésuites et leur temps à travers les sermons prononcés dans le Paris religieux du XVIIIe siècle, 1729-1762 », Histoire, économie et société, vol. VIII, no 1, 1989, p. 21-44 et Bernadette Majorana, « Une pastorale spectaculaire. Missions et missionnaires jésuites en Italie (XVIe-XVIIe siècle) », Annales. Histoire, sciences sociales, vol. LVII, no 2, 2002, p. 297-320.
18.« Mémoire de M. l’abbé de Saint-Pierre pour rendre les spectacles plus utiles à l’État », in Mercure de France, Paris, G. Cavelier, 1726, p. 715-731, repris dans le même volume des Œuvres diverses que le Projet sur les sermons, p. 176-194 ; voir Carole Dornier, « La politique culturelle dans les projets de l’abbé de Saint-Pierre », in Les projets de l’abbé Castel de Saint-Pierre (1658-1743). Pour le plus grand bonheur du plus grand nombre, Actes du colloque de Cerisy-la-Salle (25-27 septembre 2008), Carole Dornier et Claudine Poulouin (dir.), 2011, p. 105-116.
20.Voir Claudine Poulouin, « Les élites selon l’abbé de Saint-Pierre », in Les projets de l’abbé Castel de Saint-Pierre (1658-1743). Pour le plus grand bonheur du plus grand nombre, Actes du colloque de Cerisy-la-Salle (25-27 septembre 2008), Carole Dornier et Claudine Poulouin (dir.), Caen, Presses universitaires de Caen, 2011, p. 91-104.
21.Voir Sarah Gremy-Deprez, « De l’homme illustre au grand homme : Plutarque dans l’œuvre de l’abbé Castel de Saint-Pierre », in Les projets de l’abbé Castel de Saint-Pierre (1658-1743). Pour le plus grand bonheur du plus grand nombre, Actes du colloque de Cerisy-la-Salle (25-27 septembre 2008), Carole Dornier et Claudine Poulouin (dir.), Caen, Presses universitaires de Caen, 2011, p. 157-168.
22.Jean-Pierre Landry, « Bourdaloue face à la querelle de l’éloquence sacrée », XVIIe siècle, no 143, 1984, p. 133-140.
23.La prédication des quakers est fréquemment évoquée dans les récits de voyageurs, notamment ceux de Misson de Valbourg ou César de Saussure (de peu antérieur au texte de l’abbé de Saint-Pierre mais qui ne semble avoir été publié qu’au XXe siècle), sans compter les Lettres anglaises de Voltaire qui ne paraîtront qu’en 1733.
24.Ceci renvoie à la conception de l’histoire de Castel de Saint-Pierre, voir Sarah Gremy-Deprez, « De l’homme illustre au grand homme… », p. 161.
25.Sermons, § 8 ; sur cette question de l’oralité, voir Françoise Waquet, Parler comme un livre. L’oralité et le savoir, XVIe-XXe siècle, Paris, Albin Michel, 2003.
26.En 1729, l’oratorien Jean Gaichiès (1647-1731) rééditait ses Maximes sur le ministère de la chaire, ouvrage qui comporte les affirmations suivantes : « Sans bonne théologie, le prédicateur erre ou hésite sur les dogmes. Il serait honteux au docteur du peuple, de ne pouvoir pas dire précisément ce qui est de foi. Il doit non seulement ne pas errer, mais être assuré qu’il n’erre point » (première partie du Prédicateur, chap. IV, « De la science », maxime XIX) et « La morale ne doit pas dominer partout ; quelquefois elle n’est qu’accessoire. La piété ne s’occupe pas toujours de la correction des mœurs » (seconde partie du Sermon, chap. I, « Du sujet et des différents genres de prédication », maxime X, p. 105). Cependant la maxime VIII qui précède cette dernière citation est un aveu implicite de la part importante accordée à la morale : « Les sujets des dimanches et fêtes doivent être amples et généraux pour donner lieu à la censure de plusieurs vices. Le petit peuple n’entend la parole de Dieu que ces jours-là ; chacun doit y trouver ses besoins ».
27.C’est le cas, par exemple, dans Agaton, archevêque très vertueux, très sage et très heureux publié dans le tome X des OPM et du Discours sur le désir de béatitude publié dans le tome XI : voir Agaton et Béatitude.
28.Laurence Macé, « Les Lumières françaises au tribunal de l’Index et du Saint-Office », XVIIIe siècle, no 34, Christianisme et Lumières, 2002, p. 13-25.
29.Sur l’apologétique, voir Albert Monod, De Pascal à Chateaubriand. Les défenseurs français du christianisme de 1670 à 1802, Paris, Alcan, 1916 ; Sylvianne Albertan-Coppolan, « L’Apologétique catholique française à l’âge des Lumières », Revue de l’histoire des religions, t. CCV, no 2, 1988, p. 151-180 ; Didier Masseau, Les ennemis des philosophes : l’antiphilosophie au temps des Lumières, Paris, Albin Michel, 2000.
31.Guiot (conseiller), Discours sur la prédication où on propose divers moyens de la rendre plus utile au public, Paris, Estienne, 1714, p. 4.
32.Le catalogue de la BNF, reprenant Barbier, le qualifie de « conseiller », mais je n’ai pu trouver aucun détail plus précis sur cet auteur.
33.Guiot (conseiller), Discours sur la prédication…, p. 4.
34.Jules Candel critique surtout la promotion de la morale aux dépens du dogme mais c’est l’ensemble du projet qui est rejeté : « Il ne faut pas prendre au sérieux le chimérique abbé de Saint-Pierre, qui a écrit une brochure sur les moyens de rendre les sermons plus utiles ; et l’on se doute bien que l’auteur de la Polysynodie ne propose aucun moyen traditionnel » (Les Prédicateurs français dans la première moitié du XVIIIe siècle, de la Régence à l’Encyclopédie (1715-1750), [Paris, s.n., 1904] Genève, Slatkine Reprints, 1970, p. 247).
35.Vincent Houdry, La bibliothèque des prédicateurs, Paris / Lyon, Boudet, 1724-1743, en 16 vol. in-12.
36.Antoine Albert, Nouvelles observations sur les différentes méthodes de prêcher, Lyon, P. Bruyset-Ponthus, 1750, p. 54 et Louis-Sébastien Mercier, Tableau de Paris, édition établie sous la direction de Jean-Claude Bonnet, Paris, Mercure de France, 1994, t. II, chap. DLXXXII, « Prédicateurs », p. 166-167.
37.Parmi ces derniers, Guiot, l’auteur du Discours cité plus haut qui écrivait « il [le prédicateur] pourra se dispenser d’un des plus incommodes et des plus pénibles devoirs du prédicateur ; qui est d’apprendre par cœur ses sermons. Pourvu qu’il se fasse dans sa tête un ordre de ce qu’il doit dire, qu’il ait pensé profondément à son sujet, que ce qu’il aura prémédité soit notablement plus ample que ce qu’il doit prononcer, et qu’en son particulier il ait en s’exerçant ajouté la parole et l’action à la pensée ; après quelques essais il s’exemptera facilement de la peine de mettre ses sermons par écrit tout au long dans un ordre méthodique, et de les apprendre ensuite par cœur » (Discours sur la prédication où on propose divers moyens de la rendre plus utile au public, Paris, Estienne, 1714, p. 73.
38.Le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, a en effet interdit aux jésuites de prêcher dans la capitale de 1716 à 1729.
40.Simona Gregori, L’enfance de la science du gouvernement. Filosofia, politica e istitutioni nel pensiero dell’abbé de Saint-Pierre, Macerata, EUM, 2010, p. 215 sq. ; du même auteur, « Éthique du travail, anoblissement et mérite chez l’abbé de Saint-Pierre », in Les projets de l’abbé Castel de Saint-Pierre (1658-1743). Pour le plus grand bonheur du plus grand nombre, Actes du colloque de Cerisy-la-Salle (25-27 septembre 2008), Carole Dornier et Claudine Poulouin (dir.), Caen, Presses universitaires de Caen, 2011, p. 81-90 ; Claudine Poulouin, « Les élites selon l’abbé de Saint-Pierre ».
41.Lettre de l’abbé Du Thay à un de ses amis, concernant les règles et les maximes pour former des prédicateurs, Paris, Gissey, 1726. Cette lettre utilise la fiction d’un pays imaginaire où la prédication serait dispensée uniquement par les curés et parviendrait à mobiliser l’attention du public et à pousser les hommes à la charité. L’auteur de cet écrit n’a pas pu être identifié.
42.Ce projet, proche de la bibliothèque des prédicateurs de Vincent Houdry, mais fruit d’un travail et d’un jugement collectifs, n’est pas sans rappeler le projet de journal de l’Académie française figurant dans le Premier discours de M. l’abbé de Saint-Pierre sur les travaux de l’Académie françoise, Paris, s.n., 1715, p. 39 : « il n’y a pas à craindre que les gens d’esprit recherchent avec moins d’empressement chaque année, le Journal de l’Académie françoise, que les sçavans recherchent les Mémoires annuels de l’Académie des Sciences, avec cette différence que le Journal de notre Académie coûtera la moitié moins aux acheteurs, et qu’il y aura quarante fois plus de lecteurs, qui lises [sic] des Histoires, des Relations, des Romans, de petites Poësies, des Comédies, des Factums, des Plaidoyers, des Réflexions, des Lettres, des Sermons, des Mémoires politiques et d’autres ouvrages d’esprit… ».
43.Le déroulement de la journée de la Saint-Louis est définitivement fixé en 1677, voir Pierre Zoberman, Les panégyriques du roi, édition critique, Paris, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1991, p. 11.
44.Louis-Sébastien Mercier, Tableau de Paris, t. II, chap. DLXXXII, « Prédicateurs », p. 166.
45.Voir ci-dessus et, pour Voltaire, l’article de J. Patrick Lee, « Les sermons philosophiques de Voltaire, genre hybride ? », Revue Voltaire, no 6, 2006, p. 259-266.
46.Sur le paradigme de l’utilité sociale de la religion chez D’Holbach, voir Catherine Maire, « D’Holbach et le paradigme de l’utilité sociale de la religion », La Lettre clandestine, no 22, 2014, p. 67-85.
47.Voir Albert Monod, Les Défenseurs français du christianisme de 1670 à 1802, Paris, Alcan ; Sylvianne Albertan-Coppola, « L’Apologétique catholique française… » ; Bernard Plongeron, « L’apologétique de l’utilité sociale de la religion », in Les Défis de la modernité (1750-1840). Histoire du christianisme, Paris, Desclée de Brouwer, 1997, p. 281-292.