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SUR LES PENSÉES DE M. DE LA ROCHEFOUCAULD
AU PALAIS ROYAL, 23 NOVEMBRE 1740

§ 1

Je dirai toujours fi de l’esprit qui, songeant à se faire admirer, se borne à ne montrer que du bel esprit et qui ne mène son lecteur ni à l’utile ni à l’important pour l’augmentation du bonheur.

§ 2

En ce sens, je dirai fi de la plupart des maximes et des pensées qu’on attribue au duc de La Rochefoucauld1, c’est qu’elles ne conduisent point le lecteur ni à se corriger de ses défauts ni à faire avec plaisir des actions dignes de louanges, mais seulement à mépriser les hommes qui ne sont pas toujours méprisables.

§ 3

Ces pensées mènent le lecteur à juger toujours en mal des intentions, des actions des autres, comme s’ils étaient toujours injustes dans leurs désirs, comme si leur amour-propre ne pouvait pas viser à quelque chose de permis, s’ils ne pouvaient pas viser encore en même temps à quelque chose d’utile aux autres et par conséquent, à quelque chose de vertueux et de louable.

§ 4

De là, il suit que ces pensées, quoique fines et bien exprimées, paraissent souvent fausses et quelquefois désagréables à beaucoup d’honnêtes gens équitables qui cherchent à voir du beau et de l’agréable dans les pensées et qui, dans les choses douteuses, aiment mieux juger en bien de l’intention des autres que d’en juger en mal, parce qu’ils voudraient être jugés ainsi favorablement par les autres.

§ 5

Il est vrai que cet auteur rend justice aux hommes corrompus, aux méchants et aux injustes, et qu’il les fait haïr, mais il ne rend pas assez de justice aux justes et aux bienfaisants. Il ne fait que dénigrer tous les hommes et confond ainsi les honnêtes gens, les gens de bien qui, à la vérité, sont rares, surtout à la cour, avec les habiles scélérats qui en font le plus grand nombre.

§ 6

Or c’est en ce sens-là que je dis fi de l’esprit qui emploie toute sa force à nous rendre tous les hommes méprisables et haïssables, au lieu de l’employer à nous en peindre quelques-uns d’estimables, d’aimables et de plus heureux que les autres pour tenter de nous les faire imiter.

§ 7

Peut-être qu’il y a de bonnes gens qui avec beaucoup de méditation et d’habileté pourraient tirer de l’or, c’est-à-dire de l’utilité de quelques-unes des pensées de cet auteur, mais cela ne m’empêche pas de croire qu’ils en tireraient beaucoup davantage et avec moins de peine, d’une mine plus riche, c’est-à-dire de la plupart des pensées de Nicole ou d’Abbadie2 pour augmenter leur bonheur et le bonheur des autres.


1.Les Maximes de François de La Rochefoucauld sont parues pour la première fois en 1664 (La Haye, J. et D. Steucker) ; sur la réception de La Rochefoucauld au XVIIIe siècle, voir Jean Deprun, « La réception des Maximes dans la France des Lumières », in Images de La Rochefoucauld (Actes du tricentenaire, 1680-1980), Jean Lafond et Jean Mesnard (dir.), Paris, Presses universitaires de France, 1984, p. 39-46 ; Corrado Rosso, Procès à La Rochefoucauld et à la maxime, Paris / Pise, A.-G. Nizet / Libreria Goliardica, 1986.
2.Voir Charles-Irénée Castel de Saint-Pierre, « Sur M. Nicole, le plus habile écrivain de morale de nos jours », in OPM, Rotterdam, J. D. Beman, 1737, t. XII, p. 86-89 ; Saint-Pierre renvoie à plusieurs reprises à L’art de se connaître soi-même (Rotterdam, P. Van der Slaart, 1692) de Jacques Abbadie, théologien protestant : dans sa critique d’Houtteville (« Observations générales par monsieur l’abbé de Saint-Pierre, sur le livre intitulé La Vérité de la religion chrétienne, prouvée par les faits [de l'abbé Houtteville] », Mémoires pour l’histoire des sciences et des beaux-arts, avril 1725, p. 631-654, en particulier p. 651), dans Agaton, § 147 et Béatitude, § 229.