Le système des classes de 1665 à 1784 / La réorganisation des années 1784-1815 /
L’Inscription maritime de 1815 à 1914 / La carrière d’un inscrit / Vers la fin de l’Inscription maritime
Bibliographie

L’Inscription maritime de 1815 à 1914

Continuité de l’Inscription maritime au XIXe siècle

La période de la Restauration (1815-1830), loin de rejeter l’héritage de la Révolution et du Premier Empire, poursuit la même politique vis-à-vis des gens de mer, d’autant qu’il a été décidé de continuer à entretenir une force navale digne de ce nom. La loi de 1795 est maintenue. Cependant, l’État persiste à recruter des conscrits pour servir dans sa marine, sous la forme du corps royal des équipages de ligne, créé en 1822. Composé de matelots provenant aux 2/3 de l’Inscription Maritime et pour le reste de volontaires, ces équipages de ligne sont répartis en cinq divisions : à Brest, Toulon, Cherbourg, Lorient et Rochefort. La durée des engagements est portée à sept ans.
Sous la Monarchie de Juillet, en dépit d’une politique navale plus énergique, l’ordonnance du 9 avril 1835 limite les levées permanentes ou annuelles aux marins âgés de 20 à 40 ans, tandis que l’État conserve le principe de la mobilisation exceptionnelle de tous les gens de mer jusqu’à l’âge de 50 ans, C’est sous le Second Empire, dont la politique navale a été particulièrement brillante, que l’État a eu recours, pour la dernière fois sous cette forme, à la mobilisation exceptionnelle de tous les gens de mer : pendant la guerre de Crimée (1852-1856). Après cette guerre, un décret de 1860 modernise le système, notamment pour l’adapter aux conditions d’une navigation civile en plein essor économique et renouvellement technique (mécanisation). Ce texte fixe à six ans le temps de service actif des inscrits, qui doit être effectué entre l’âge de 20 et de 26 ans : sauf cas de guerre contre une grande puissance navale, le service ne concerne donc plus l’ensemble des inscrits. Cela étant, vers 1870, le service militaire dans l’armée de terre durait cinq ans ; de plus, il y avait encore un tirage au sort du contingent annuel et l’on pouvait se faire remplacer à prix d’argent. Vers la fin du Second Empire, les obligations militaires de marins de métier restaient donc plus astreignantes que celles des Français « terriens ».

Une institution paternelle

voyage de Louis-Philippe à Cherbourg, lithographie, 1833 Et surtout, les gens de mer demeuraient pendant toute leur vie sous la tutelle de la Marine de l’État. Un discours d’Adolphe Thiers, prononcé en 1846, définit remarquablement ce rapport de dépendance :
Colbert a dit : tout homme qui travaille sur mer, qui se livre à la navigation, a besoin de protection plus qu’un autre. Vous avez besoin de protection, vous serez protégé ; mais j’exige de vous que vous soyez sans cesse sous la main du gouvernement (…) Colbert a ajouté : si je prends votre vie, en revanche je suis votre père nourricier ; j’institue la Caisse des Invalides, qui n’existe nulle part. Quand vous serez vieux, quand vous serez devenus infirme au service, je pourvoirai à vos besoins ; si vous avez une femme et des enfants qui, pendant vos longues absences, manquent de pain, la Caisse des Invalides leur en donnera. Telle a été cette institution de paternité, ou plutôt de maternité, qui est le contrepoids de l’Inscription maritime.

La population maritime de la France double entre les années 1820 et 1870

L’effectif des marins français, qui ne dépassait pas 60 000 hommes à la fin du XVIIIe siècle, s’accroît fortement au cours du XIX siècle : on dénombre 90 000 Inscrits en 1830, 113 000 en 1846 et plus de 200 000 vers 1870.
Cette augmentation est due à deux facteurs : la fin des grandes guerres navales à partir de 1815 et, ensuite, l’attrait économique.
En effet, tout au long de la phase de paix qui suit la fin des guerres de l’Empire, la France participe activement à l’essor mondialisé du grand commerce maritime, tout autant qu’au boom du cabotage dans les eaux européennes, sur fond de révolution industrielle. Les armateurs ont besoin de personnel pour leurs voiliers en bois et, bientôt, pour leurs navires à vapeur en fer. Du reste, la mécanisation de la navigation maritime amène de nouvelles spécialisations à bord (métiers de la machine) et elle n’élimine pas sur le champ, loin s’en faut, les voiliers. Les effectifs des diverses formes de pêche sont également à la hausse, car l’urbanisation et la révolution des transports à terre stimulent la consommation de poisson. La grande pêche à la morue est vivement relancée, tandis le nouveau secteur de la conserverie industrielle entraîne un développement de la pêche côtière. Tout cela pousse les populations des communes littorales à se tourner plus hardiment vers les métiers de la mer, souvent plus rémunérateurs que l’agriculture de l’endroit. De même, dans la France de l’intérieur, les « gens de terre », des fils de paysans, ou bien des ouvriers (pour les machines), sont incités à devenir des gens de mer (en temps de paix), d’autant plus que les marins n’ont plus à payer un aussi lourd impôt du sang que celui qui les avait accablés avant 1815. Les opérations navales, fréquemment asymétriques et lointaines (guerres coloniales, opérations de « diplomatie de la canonnière »), ne recourant qu’aux plus jeunes des inscrits, ont même le goût de l’aventure. Il est aussi probable que la perspective d’une pension de retraite obtenue dès l’âge de 50 ans, ainsi que les divers avantages de l’Inscription maritime ont conduit des jeunes gens à embrasser la profession de navigant.

Un système bien huilé

la pêche de la morue (coll. Musée du Vieux Granville) Le règlement du 7 novembre 1866 définit les rouages de l’institution. Le littoral de la France est toujours divisé en arrondissements, quartiers et syndicats. La cartographie historique nous montre que le territoire de l’Inscription maritime, qui s’étendait autrefois à des cantons ruraux, se limite à une mince frange littorale à partir des années 1900. Il y a néanmoins des exceptions, comme celle du quartier de Granville, qui comprenait en 1883 des communes situées à l’intérieur de la Manche : cela était dû au large bassin de recrutement des équipages de morutiers granvillais. Un commissaire de l’Inscription maritime est nommé à la tête de chaque quartier. Il est secondé par des administrateurs dans les sous-quartiers et des anciens marins dans les syndicats.

par Jean-Louis LENHOF et André ZYSBERG, CRHQ (UMR 6583, CNRS / Université de Caen Basse-Normandie),