Reconstituer l'histoire / Vie d'un marin / Planches

Reconstituer l'histoire des gens de mer

bateau morutier, lithographie, 1838Jean Moitier n'est pas un personnage célèbre : il n'a accompli aucun exploit, ne s'est nullement distingué dans ses actions, n'a laissé aucun souvenir dans l'histoire de sa région, ni même de sa ville. C'est un anonyme, un obscur, un humble, qui n'aurait pas laissé d'autres traces que deux ou trois mentions dans les registres de l'état civil de Saint-Vaast-la-Hougue, où il naquit et mourut, s'il avait été, comme beaucoup de ses voisins, un paysan ou un artisan. Mais Jean Moitier était marin de son état et comme tel, il a été enregistré dans les matricules de l'inscription maritime du quartier de la Hougue : aussi toute la vie de ce marin obscur peut-elle refaire surface et nous être révélée.

La reconstitution de cette histoire n'est cependant pas aisée, car les matricules ne se livrent pas facilement : il faut pour le chercheur allier patience et logique pour en dévider le fil et jongler avec les registres pour en retirer la substantifique moelle. En effet, un seul registre ne donne pas accès à toute la carrière d'un marin : comme ils sont tenus par tranches chronologiques, ils sont périodiquement révisés et l'on transfère alors les dossiers de chaque individu dans un nouveau registre avec un système de renvois pour faire le lien entre les deux. De plus, à l'intérieur de chaque tranche, la carrière du marin n'est pas linéaire : il peut d'abord être mousse, puis novice, inscrit provisoire et inscrit définitif, enfin hors de service. A chacune de ces catégories correspond un type de registre, matricule des mousses pour enregistrer les mousses, matricules des novices pour enregistrer les novices, etc. Dans le cas de Jean Moitier, il ne faut pas faire appel à moins de sept registres, correspondant à quatre tranches chronologiques, trois types de matricules (novices, matelots et hors de service) et neuf cases matriculaires différentes pour reconstituer le fil de son existence.

St-Vaast-La-Hougue, Le Quai VaubanQue nous apprennent ces cases matriculaires ? Des éléments d'état civil, tout d'abord : Jean Moitier est né à Saint-Vaast le 15 mai 1789 des oeuvres de Jacques-Nicolas Moitier avec Geneviève Le Toupin. Il a épousé plus tard Catherine Mignot et avait quatre enfants à la date du 1er août 1829. Il est mort à Saint-Vaast le 16 mars 1862.

Il s'agit là d'éléments très banals qu'on pourrait retrouver dans n'importe quel registre d'état civil. Un élément plus intéressant en revanche, même s'il est anecdotique, c'est qu'à défaut de photographie ou de portrait, les matricules livrent son signalement complet : il mesurait 1,63 mètres, avait les cheveux et les sourcils châtains, des yeux gris bleu, le front et le menton ronds dans un visage ovale, avec un petit nez et une grande bouche.

par Hilaire LEGENTIL