v. 2529-2622

Le chanoine et les reliques du Mont Gargan

 
Oï aveiz cum faitement
 2530
Seint Autbert fist premierement [1]
 
La chapele desus le mont,
 
Et des reliques qui i sunt,
 
Cum il les quist et porchaça ;
 
Et quant les out, mises les a
 2535
En une boiste et seilees :
 
Vnques n’en furent puis ostees [2].
 
En une chasse aprof assist
 
Icele boiste ou il les mist [3]
 
Desus l’autel honestement :
 2540
Encore i sunt veraiement [4].
 
Del paile i out, qui laissié fut,
 
Et del marbre sor quei estut [5]
 
Li archangles qui dedia
 
Monte Gargaigne, lonc tens a [6].
Vous avez entendu raconter comment, tout d’abord, saint Aubert édifia la chapelle au sommet du mont, et, pour les reliques qui s’y trouvent, comment il les demanda et se les procura ; quand il les eut obtenues, il les mit dans une boîte qu’il scella : jamais depuis elles n’en furent ôtées. Il plaça ensuite dans une châsse cette boîte dans laquelle il les avait mises, et la déposa solennellement sur l’autel : elles s’y trouvent encore, en vérité. Il y avait un morceau du manteau laissé par l’archange, un autre du bloc de marbre sur lequel il s’était tenu [1] lorsqu’il avait dédicacé le Mont Gargan, il y a longtemps [2].
 2545
Longuement puis que fut seintiz
 
Li bons Autberz et desfoïz [7],
 
Dedenz le mont out un chanoine,
 
Ainz que i fussent mis li moine [8],     ↪  glossaire
A-f. 42v 
42vQui enquist molt et demanda
 2550
A cels qui ierent o lui la [9]
 
Si aucuns d’els vit unques traire
 
Les reliques, por nul afaire [10],
 
Que seint Autbert aporter fist
 
De Gargaigne, que li desist [11].
 2555
Respondent cil : « unc ne veïsmes
 
Ne d’omme nul parler n’oïsmes [12]
 
Qui unques une en maniast
 
Ne avant traire les osast [13].
 
Nos meïsmes rien n’en savum
 2560
Ne meis issi cum nos l’avum [14]
 
Oï conteir par maintes feiz
 
As ancesors, icen creiez [15].
 
– Par fei, fist il, pris m’est talent
 
De veier les apertement [16]  :
 2565
Si m’aït Dex, ou jes verrai
 
Mun escientre, ou je morrai [17] !
 
Molt vos voldreie toz preier
 
Que, Dez vos gart de detorbier [18]  !,
 
Que sofriessiez que jes veïsse
 2570
Et de la casse les traïsse [19]. »
 
Tuit li dient qu’il se repost
 
Quer folie est que veier ost [20]
 
Le seintuaire et descouvrir :
 
Tost l’en porreit mal avenir [21].
 2575
Cume il plus li deslooient
 
Et del leissier conseil donnoient [22]
 
Et il tozdis plus esperneit
 
De veier ce que il diseit [23].
B-f. 66r 
66rChecun li dit de sa partie [24]
 2580
Que lest ester ceste folie :
 
Seuffre et esgart et lest ester,
 
Si com ont feit jadis si per.
 
Trestot lor los et lor sarmon
 
Ne li valurent un boston.
 2585
Onques por eus neu vout lessier :
 
Aincés les print a depraier
 
Si com il sout, plus souplement.
 
Tant a preié que vreiement
 
A la parfin ont graanté
 2590
Que il face sa volenté.
Longtemps après que le bon Aubert eut été placé au nombre des saints [3] et exhumé, il y eut au mont un chanoine (c’était avant qu’on y mît des moines) [4], qui posa bien des questions à ceux qui étaient là avec lui : si l’un d’eux avait jamais vu, pour une quelconque circonstance, sortir les reliques que saint Aubert avait fait apporter du Gargano, qu’il le lui dise ! Les autres lui répondirent : « Nous n’avons jamais vu ni entendu parler d’un homme qui aurait eu l’une d’elles entre les mains ou qui aurait osé les sortir. Nous-mêmes n’en savons rien de plus que ce que nous avons entendu raconter à maintes reprises par nos prédécesseurs, croyez-le bien. – Par ma foi, dit-il, l’envie m’est venue de les voir au grand jour. J’en prends Dieu à témoin [5], ou je les verrai ou je mourrai, j’en suis certain ! Je voudrais vous prier tous (que Dieu vous préserve d’en subir un dommage ! [6]) d’accepter que je les voie et que je les sorte de la châsse ». Tous lui dirent de n’en rien faire : c’était une folie que d’oser voir la relique sacrée et de la mettre à découvert ; il pourrait lui arriver malheur aussitôt. Plus ils le lui déconseillaient [7] et l’incitaient à y renoncer, plus il brûlait du désir de voir ce dont il parlait [8]. Chacun pour sa part lui dit de renoncer à cette folie, d’attendre, de réfléchir, et d’y renoncer, comme l’avaient fait autrefois ses pairs. Mais il ne fit pas plus de cas de tous leurs conseils, de tous leurs discours, que d’un bouton et ne se rangea pas à leur suggestion. Au contraire, il se mit à les supplier, comme à son habitude [9], plus humblement encore, tant et si bien, en vérité, qu’ils finirent par l’autoriser à faire ce qu’il voulait.
B-f. 66v 
66vQuant ot l’otrei et le congié
 
A mervelle par s’en feit lié.
 
Treis jorz primes jeüné a [25]
 
E son corps d’eve tot lava ;
 2595
Au desreein messe a chantee
 
Au metre autel et celebree [26].
 
A la parfin, quant dite fu,
 
Si com il ert bien revestu,
 
De la firte la boiste osta,
 2600
Desus l’autel assise l’a.
 
O un cutel la vot ovrir,
 
Mes saint Michel nel pot soffrir :
 
Si com il a la mein levee,
 
Isnelepas est arestee :
 2605
Onc ne la pot retrere a sei
 
Ne remuer le tor d’un dei.
 
Apres ice perdit l’oïe ;
 
De la parole ne ra il mie ;
 
Aveuglié est, gote ne veit :
 2610
Dex en a pris molt hastif dreit.
B-f. 67r 
67rCil quil virent sont esbahiz,
 
Poor orent li plus hardiz [27].
 
Isnelement l’ont remué
 
Et de l’iglese hors porté.
 2615
L’ame deu corps s’en va tantost
 
Puis que il fut deu mostier hors.
 
Dex mostra bien apertement
 
Que feit aveit fol hardement.
 
Au mien esper, s’il li lesist [28],
 2620
Molt volentiers s’en repentist.
 
Cil, s’il Li plest, garant li seit
 
Qui a S’imagre feit l’aveit.
Quand il eut obtenu leur consentement et leur autorisation, il en fut extraordinairement heureux. Il jeûna d’abord trois jours et lava entièrement son corps avec de l’eau. Le dernier jour, il célébra au maître-autel une messe chantée. Tout à la fin, après l’avoir dite, dans les habits de cérémonie qu’il avait revêtus  [10], il retira la boîte du reliquaire [11] et la plaça sur l’autel. Il voulut l’ouvrir avec un couteau, mais saint Michel ne put le supporter : dès qu’il eut levé la main, celle-ci fut arrêtée sur le champ : il lui fut absolument impossible de la ramener vers lui ni de faire tourner un seul doigt. Ensuite, il perdit l’ouïe, puis l’usage de la parole ; il devint aveugle, incapable d’y voir goutte : Dieu s’était hâté de faire justice  ! Ceux qui assistèrent à la scène furent frappés de stupeur, les plus hardis prirent peur. Ils le saisirent rapidement et le portèrent hors de l’église. Son âme quitta son corps aussitôt qu’il fut hors du sanctuaire. Dieu manifesta bien clairement qu’il avait agi avec une folle audace. Je suppose que s’il en avait eu le temps, il se serait empressé de se repentir. Que celui qui l’avait fait à son image daigne le protéger !

~

1   Grande majuscule initiale également dans B : Oy auez comfetement Saint aubert.

2    et selees ; 2536 absent dans B.

3    apres ; Icelle.

4    i sunt il vraement.

5    Deu paile iot ; lesse ; deu marbre sus qui sestut.

6    Larchangres ; lonc temps.

7    saintiz ; aubert est desfoiz.

8   A : il fussent ; B : De dens ; ot uns chanoines ; Einz que i fussent mis li moines.

9    A ceux qui erent.

10    Si aucun deus vit onques trere : affere.

11    saint aubert ; deist.

12    Respondent onc ne veimes ; 2556 absent dans B.

13    onques ; treire.

14    Nos meimes ; sauon Nemes eissi com nos lauon.

15    Oy conter par mainte foy Des anceisors ice creiez.

16    Par foy ; prins ; veir.

17   A : ie es ; B : Se meist dex ; ges verrei Mon escientre ; morrei.

18   A : uos gart detorbier ; B : ruous uodreie ; dex ; de destorbier.

19    soufrissez que les ; de la chace les treisse.

20    que se repost Et ; veir ost.

21   A : porrent ; B : Li saintuere et descourir ; porreit.

22   A : desloient ; B : Com ; li desloouent Et deu lesser ; donouent.

23    toriors en esperneit De veir ce que diseit.

24   Les vers présentés en italique sont la version du manuscrit B, le passage étant absent de A.

25   Treis prines ieune a.

26   desrein ; selebree.

27    Cil qui leuirent ; li puls hardiz.

28    sil li lasist.

~

1    Estut : passé simple du verbe ester « se tenir debout » (latin stare, de même sens).

2    Allusion au Liber de apparitione sancti Michaelis in Monte Gargano, Lectio VII : « Non est, inquit, vobis opus hanc quam aedificavi dedicare basilicam. Ipse enim qui condidi etiam dedicavi » : « Point n’est besoin pour vous de dédicacer ce sanctuaire que j’ai bâti. En effet, c’est moi qui l’ai fondé, et c’est moi aussi qui l’ai dédicacé » (texte établi et traduit par Pierre Bouet et Olivier Desbordes (éd.), Chroniques latines du Mont Saint-Michel (IXe-XIIe siècle), Caen – Avranches, Presses universitaires de Caen – Scriptorial d’Avranches (Fontes et paginae – Les manuscrits du Mont Saint-Michel : textes fondateurs ; 1), 2009, p. 132-133). Cf. supra v. 661-666 et 679-684.

3    Seintiz ou saintiz : participe passé de saintir « devenir saint », en emploi neutre ; « mettre au nombre des saints, canoniser, sanctifier » en emploi transitif (FEW XI, 150 b, sanctus).

4    Transposition du premier et du plus ancien récit des miracles de saint Michel, le texte est situé par Guillaume de Saint-Pair à l’époque des « chanoines », avant 966.

5    La formule Si m’aï(s)t Diex (graphie pour Dieus) permet d’affirmer la véracité d’une assertion qui la précède. Elle signifie « et qu’ainsi Dieu me vienne en aide », c’est-à-dire « aussi vrai que je demande l’aide de Dieu » et suppose l’entière sincérité de celui qui l’emploie : dans le cas contraire, le châtiment divin serait immédiat.

6    Que Dez vos gard de destorbier : l’ouverture d’une phrase au subjonctif de souhait par la particule que est très rare, en ancien français. Nous avons considéré qu’il s’agissait d’un que conjonctif annonçant la complétive et répété après la phrase en incise. Cf. Olivier Soutet, Études d’ancien et de moyen français, Paris, PUF, 1992 : « Le mot que », p. 58-92 et particulièrement p. 64-65, 68 et 81-82.

7    Desloient dans A, qui rime avec donnoient, est à corriger en deslooient, pour des raisons de morphologie (c’est l’imparfait du verbe desloer) et de métrique (la forme dissyllabique desloent ne permet pas au vers d’être un octosyllabe régulier). On peut lui préférer la leçon de B desloouent : donouent, qui présente des formes d’imparfait du 1er groupe de l’Ouest d’oïl bien attestées dans d’autres passages de A (v. 2631-2632, terminout : entrout ; v. 2671 quidout ; v. 2674-2675 preiout : tornout).

8    Cum plus… plus… exprime la variation proportionnelle.

9    Sout peut être le passé simple de soloir, « comme il en avait l’habitude », ou de savoir : « comme il savait le faire ».

10    Cf. Godefroy X, 572 revestir : « couvrir d’un vêtement spécial ; en parlant d’ecclésiastiques, de personnages attachés au service d’une église : mettre sur soi les vêtements propres à tel ou tel office ».

11    Fiertre, fierte, ici firte : « châsse », « reliquaire », latin feretrum « brancard ».