v. 1507-1566

Guillaume Longue Épée, un duc très chrétien

 
Emprés sa mort, tuit li barnage
 
Servent Guillalme, qui ert sage [1].
 
Bien montra qui filz il esteit
 1510
As riches faiz que il faiseit [2].
 
A Deu avant et puis a gent
 
Amer se feit communement.
 
Bretons veinquit, et essilla
 
Le conte Alain qui commencha [3]
 1515
Vers lui folie et grant forfeit :
 
Por cen par mer fuiant s’en veit [4]  ;
 
Bretons aveit fait reveler
 
Et vers Guillalme mesmener [5].
 
De bataille Riol chaça
 1520
Od treis cenz hommes que il a [6]  ;
 
Riouls en out molt grant plenté.
 
Ceste bataille fut el pré [7]
 
Qui encor ore apelé est
 
Prei de bataille por sol cest [8].
 1525
Le rei de France Loouis
 
Mist en son regne, ce m’est vis [9],
 
Vne altre feiz quel revoleient
 
Chacier Franceis, cil quil haieient [10].
A-f. 26v 
26vAl rei Henri d’oltre le Rin,
 1530
Quil voleit faire a sé aclin [11],
 
Le racorda par son saveir
 
Et ferme paiz li fist aveir [12].
 
Lohier, son filz, de fonz leva,
 
Qui France puis lui gouverna [13].
 1535
Maint autre fait encor refist
 
Si cum l’estoire de lui dist [14].
 
Aprof icen se porpensa     ↪  glossaire
 
Que devenir moine voldra [15]  :
 
Enpensé ja trestot l’aveit
 1540
Des ques sis peres Rou viveit [16].
 
Por tost aleir al moniage,
 
Asemblei a tout son barnage [17]  :
 
Richart, son filz, lor a livré,
 
De sa terre l’a herité [18].
 1545
Seignor lor donne a son vivant ;
 
Hommage funt tuit a l’enfant [19].
Après sa mort, l’ensemble des barons servit Guillaume [1], qui était sage. Il montra bien de qui il était le fils aux hauts faits qu’il accomplissait. Il se fit aimer de Dieu d’abord, puis du peuple. Il vainquit les Bretons et exila [2] le comte Alain qui avait entrepris contre lui une action insensée et criminelle et qui pour cela prit la fuite par mer : il avait incité les Bretons à se rebeller et à mal agir envers Guillaume. Au cours d’une bataille, il chassa Riouf avec trois cents hommes dont il disposait : Riouf, de son côté, en avait un nombre considérable [3]. Cette bataille eut lieu dans le pré qui, encore aujourd’hui, pour cette seule raison, est appelé le Pré de la bataille [4]. Il rétablit, je pense, dans son royaume, le roi de France, Louis [5], une fois où les Français (ceux qui le haïssaient) voulaient encore le chasser. Il employa sa sagesse à le réconcilier avec le roi Henri d’outre-Rhin [6] qui voulait le soumettre et lui fit obtenir une paix durable. Il tint sur les fonts baptismaux son fils Lothaire [7], qui gouverna la France après lui. Il accomplit encore bien d’autres actions, comme l’expose l’histoire de sa vie [8]. Après cela, il forma le dessein de devenir moine. Il y avait déjà bien pensé du vivant de Rollon, son père. Pour entrer rapidement dans l’état monastique, il rassembla tous ses barons et leur confia son fils, Richard [9]. Il le fit héritier de sa terre et le leur donna comme seigneur, de son vivant. Tous firent hommage à l’enfant.
 
Ne vesquit gaires longuement
 
Puis que il fist cest donnement [20],
 
Quer lui avint cele aventure
 1550
Qui molt li fut et pesme et dure [21]  :
 
Li quens de Flandres le manda
 
A parlement, ou il ala [22],
 
– Ce fut Elnol, si cum leison –
 
Le conte a mort par traïson [23].
 1555
Quant ocis fut, a plorement
 
En aportent le cors sa gent [24].
 
Vne petite clef aveit
 
A son braioel qui i pendeit [25]  ;
A-f. 27r 
27rD’un escrin ert qui li gardot
 1560
Vne cole que fait faire out [26]  :
 
Donc moine fust procheinement
 
Si reparast del parlement [27].
 
En l’iglise seinte Marie
 
Dedenz Roein, ce dit sa vie [28],
 1565
L’ont enfoï molt chierement.
 
L’ame en seit salve al jugement [29]  !
Il ne vécut guère longtemps après avoir fait cette donation, car il lui arriva cette funeste aventure qui lui fut fatale : le comte de Flandre (Arnoul, d’après nos sources) convoqua le comte à une entrevue où il se rendit, et le fit traîtreusement mettre à mort [10]. Après le meurtre, son entourage éploré rapporta son corps. Il y avait une petite clé qui pendait à la ceinture de ses braies ; c’était celle d’un coffre qui renfermait un capuchon de moine qu’il avait fait faire : il se serait donc bientôt fait moine s’il était revenu de l’entrevue. Il est dit dans l’histoire de sa vie qu’on l’enterra avec de grandes marques d’affection à Rouen dans l’église dédiée à sainte Marie [11]. Que son âme soit sauvée au Jugement Dernier !

~

1   Grande initiale absente dans B : Empres sa mort tot li bernage servent guillaume come sage.

2   1509-1510 absents dans B.

3    comenca.

4    Por ce.

5    auet ; Et uers guillaume tresmuer.

6    De la batalle rou chaca O treis cenz homes.

7    Rou en ot ; Cete balle fut empre.

8   1523-1524 absents dans B.

9   Grande initiale absente dans B : Le rei de france loys.

10   A : cil quil haient ; B : Vne autre foiz que reueleient Chacer ; cil qui haient.

11    Au rei henri dotre le rim Que uoleit fere a sei aclin.

12    son sauer ; pez ; auer.

13   A : puis ui ; B : Lochier son fiz de fonz leva ; li gouerna.

14   1535-1536 absents dans B.

15    Apres ice si porpensa ; vodra.

16   1539-1540 absents dans B.

17    aler aumoinage Asemble a tot son bernage.

18    Quer sa terre richart son fiz Lor a liure ames toz diz.

19   1545 absent dans B : Omage font.

20    uesqit ; puis que il ot fet cest donement.

21   1549-1550 absents dans B.

22    Au palement.

23    ernol ; Li dus a mort.

24    o plorement En aporterent le corps.

25    cleif ; A son breyer.

26    Dun escrin qui ; que fet fere ot.

27    prochenement Si reperast deu palement.

28    liglese sainte marie Dedens roen.

29    enfoy Lame seit sauue au iugement.

~

1    Guillaume Longue Épée, maître de la Normandie de 932 à 942.

2    Essilier a souvent en ancien français le sens de « dévaster », « détruire », « faire périr » (cf. les v. 1396, 1653 et 1680) ; mais il peut aussi, comme ici, signifier « envoyer en exil, chasser de son pays ».

3    François Neveux, La Normandie des ducs aux rois…, p. 34, précise : « Le nouveau comte dut affronter un soulèvement des Bretons et une révolte de l’aristocratie normande, sous la direction d’un certain Riouf. La chronologie précise est inconnue, mais il est possible que ces deux évènements soient liés. Les Bretons en question étaient probablement ceux qui occupaient depuis 867 la partie occidentale de la province de Rouen. Les Normands rebelles semblent avoir été des irréductibles Vikings. Riouf réclamait pour lui-même la cession de la (Basse- ) Normandie jusqu’à la Risle ». Cf. aussi Pierre Bouet « Dudon de Saint-Quentin et le martyre de Guillaume Longue Épée », in Pierre Bouet et François Neveux (dir.), Les saints dans la Normandie médiévale, Caen, Presses universitaires de Caen, 2000, p. 237-255 : « Ces Normands refusent de reconnaître l’autorité de Guillaume Longue Épée sous le prétexte qu’il est, par sa mère, Popa, fille du comte de Bayeux, Bérenger, de souche franque, et que, de ce fait, il s’associera aux Francs pour les dominer ou même pour les chasser de Normandie » (p. 239), et Dudon de Saint-Quentin, De moribus et actis…, livre III, § 42-46, p. 182-184.

4    La bataille eut lieu « tout près de Rouen » (François Neveux, La Normandie des ducs aux rois…, p. 35). On avance généralement la date de 934. Pierre Bouet, « Dudon de Saint-Quentin et le martyre de Guillaume Longue Épée », p. 239 : « Le jeune duc, découragé, songe un instant à se réfugier en Francia, puis il a un sursaut d’orgueil et avec trois cents chevaliers d’élite il se lance à l’improviste sur l’armée ennemie et la culbute. La paix et l’ordre se trouvent ainsi rétablis ».

5    Louis IV d’Outre-Mer (921-954), roi de France de 936 à 954.

6    Henri de Saxe (876-936), roi de Germanie de 919 à 936, sous le nom d’Henri Ier l’Oiseleur. Cf. Annalesdu Mont Saint-Michel, année 926 (ms. Avranches, BM, 211, f. 73v) : Hoc tempore firmata est amicitia inter regem Franciae Ludovicum et Heinricum regem Theutorium [sic], in quo placito fuit Willelmus dux Normannorum et Ricardus dux Burgundionumi : « À cette époque fut conclue une alliance entre le roi de France, Louis, et Henri, le roi des Teutons : à cette assemblée furent présents Guillaume, duc des Normands, et Richard, duc des Bourguignons ».

7    Lothaire (941-986), roi de France de 954 à 986.

8    Allusion au livre III du De moribus et actis primorum Normanniae ducum de Dudon de Saint-Quentin, consacré à Guillaume Longue Épée.

9    Richard Ier, fils de Guillaume Longue Épée et de Sprota, sa concubine bretonne, duc de Normandie de 942 à 996.

10    Cf. Dudon de Saint-Quentin, De moribus et actis…, livre III, § 61, p. 205-206. François Neveux, (La Normandie des ducs aux rois…, p. 37), parle à propos de la rencontre de Picquigny (Somme) du 17 décembre 942 entre Guillaume Longue Épée et Arnoul de Flandres, d’un « véritable guet-apens » ; il précise l’origine de la haine d’Arnoul : en 938, le comte Hellouin avait repris, avec l’aide d’une troupe levée en Normandie, la ville de Montreuil-sur-Mer que lui avait enlevée Arnoul.

11    La cathédrale de Rouen, où fut également enterré Rollon ; cf. v. 1504-1505 ; seinte Marie est ici complément (sans préposition) du nom iglise ; cf. v. 1925 le fiz Marie (« de Marie »), et 97 li serf Deu (« les serviteurs de Dieu »).