IV. De constructione loci per angelicam revelationem [1]

IV. Construction du lieu suite à une révélation angélique

1. Quodam tempore cum religiosissimus et Deo amabilis praefatae urbis antistes, Autbertus nomine, sopori sese dedisset, admonitus est angelica revelatione ut in jam dicti summitate loci construeret in honore archangeli aedem, ut cujus celebrabatur veneranda comme[B/f.7v] moratio in Gargani monte non minori tripudio celebraretur [A/f.184v] in pelago. At sacerdos, dum revolvit illud apostoli: « Probate spiritus si ex Deo sunt », iterata admonitus est visione, quo perficeret quod jubebatur. Et quia [a'/f.7v] spiritus prophetarum non semper est prophetis subjectus, distulit adhuc praesul constructionem, sed adhibuit intercessionem, quatinus super istiusmodi negotium Domini nostri Jhesu Christi simulque beatissimi archangeli agnoscere valeret deliberationem.

1. Un jour que l’évêque [1] de cette ville, un homme très pieux et aimé de Dieu, nommé Aubert, s’était abandonné à un sommeil profond [2], il fut invité par une révélation angélique à construire au sommet de ce lieu un sanctuaire [3] en l’honneur de l’archange, afin que celui dont on célébrait le souvenir vénérable sur le Mont Gargan fût célébré en mer avec non moins d’allégresse. Mais, pendant que l’évêque méditait cette parole de l’apôtre: « Mettez à l’épreuve les Esprits pour savoir s’ils sont vraiment de Dieu » [4], il fut invité lors d’une seconde vision à accomplir ce qu’on lui ordonnait de faire. Et, l’esprit des prophètes n’étant pas toujours soumis aux prophètes [5], le prélat s’accorda encore un délai avant de se mettre à construire, mais sollicita une intervention afin de pouvoir connaître, dans une telle affaire, la volonté de notre Seigneur Jésus-Christ ainsi que celle du bienheureux archange.

2. Contigit per idem tempus ut taurum cujusdam quem furtim quidam instinctu pravitatis subtraxerat in ejusdem deponeret saxi cacumen, ut, dum is qui amiserat juvencum repperiendi amitteret spem, turpe latrunculus lucrum efficeret ex eodem. Interea tertia admonitione [C/f.131r] venerandus episcopus pulsatur austerius [2] ut, qui non acquieverat bis admonitus, locum adiret celerius, a quo tamen se sciret egrediendum nullatenus, priusquam perficeret quod fuerat jussus. Ad cujus fidei confirmationem monstratur etiam ibidem usque in [A/f.185r] praesens petra quasi digito hominis inscripta, super quam memoratus episcopus resedit quoadusque opus ad finem adduxit. Percunctanti igitur episcopo qui aedificationi congruus posset videri locus angelica in hunc modum est responsione dictatum, ut loco eo aedificaretur aedes quo inerat taurus abscondite religatus. Cumque de loci requireret am[a'/f.8r] pli[B/f.8r] tudine vel quantitate, eisdem cognovit responsis aedificationi eum debere statuere modum quem videret juvencum pedibus in circuitu protrivisse. Post haec quoque jussum est ut suo praereptus dominio [3] restitueretur taurus.

2. Vers le même temps, il arriva qu’un individu mit en lieu sûr au sommet de ce rocher un taureau que, mû par sa perversité, il avait dérobé sans se faire voir, afin de pouvoir, en brigand qu’il était, en retirer un profit malhonnête, le jour où celui qui avait perdu son jeune taureau perdrait l’espoir de le retrouver. Entre-temps, le vénérable évêque est rudoyé plus vivement encore lors d’un troisième avertissement [6] : lui qui, averti déjà à deux reprises, n’avait pas obéi, est sommé de se rendre sans délai au lieu dont il savait pourtant qu’il ne sortirait pas tant qu’il n’aurait pas accompli ce qu’on lui avait ordonné de faire. Pour confirmer l’authenticité de ce fait, on montre encore de nos jours à cet endroit une pierre marquée comme par un doigt humain, sur laquelle l’évêque s’assit jusqu’à ce qu’il eût conduit l’ouvrage à son terme. Alors que l’évêque se demandait quel endroit pourrait convenir le mieux à la construction, il lui fut signifié par une réponse angélique d’édifier le sanctuaire à l’endroit précis où se trouvait le taureau qui y avait été attaché sans que personne le sût. Et comme il s’inquiétait de la grandeur et des dimensions du lieu, il apprit par des réponses du même genre qu’il devait prendre pour mesure de la construction l’espace circulaire qu’il verrait piétiné par le taureau. Après cela, ordre lui fut donné aussi de rendre le taureau volé à son domaine.

3.Venerabilis vero episcopus de visione certissimus, cum hymnis et laudibus praedictum locum ingressus, exercere imperatum opus adgressus est. Congregataque rusticorum maxima multitudine, locum purgavit atque in spatium complanavit. In cujus medio duae [4] praeeminebant rupes quas operantium multorum movere [A/f.185v] non poterant manus nec a suo divellere statu. Qui cum diu haererent nec omnino quid facerent invenirent, nocte insecuta visio apparuit cuidam homini, nomine Baino, in villa quae dicitur Itius, qui duodecim filiis ampliatus magnum inter suos tenebat dignitatis locum. Hic ergo, per visum monitus ut cum laborantibus et ipse labori insisteret, festinus ad locum cum filiis venit impleturus quod fuerat jussus. Qui [5] cum pervenisset, fretus auxilio sancti Michaelis archangeli, quod humana non poterat virtus, mirum in modum tam facile molem tantae magnitudinis removit ut nullum pondus inibi [a'/f.8v] esse videretur. At omnes in commune collaudantes Deum sanctumque archangelum Michaelem coepto attentius insistebant operi.

3. Alors, le vénérable évêque, n’ayant plus le moindre doute sur sa vision, se rendit sur les lieux parmi les hymnes et les chants de louanges et entreprit de réaliser l’ouvrage, conformément à l’ordre reçu. Ayant rassemblé une foule considérable de paysans, il leur fit dégager et niveler l’endroit afin de préparer la place. Mais en son milieu se dressaient deux rochers [7] que les nombreux ouvriers étaient incapables, en s’aidant de leurs seuls bras, de déplacer ni même de faire bouger de leur emplacement. Or, comme ils étaient restés longtemps impuissants devant cette difficulté et qu’ils ne voyaient pas du tout ce qu’ils pouvaient faire, la nuit suivante, une vision se manifesta à un homme nommé Bain [8], vivant dans le village d’Itier, qui, fort de ses douze fils, jouissait parmi les siens d’une grande considération. Pressé par la vision de s’employer lui aussi à la tâche aux côtés des ouvriers en peine, il se rendit sans délai sur les lieux, accompagné de ses fils, pour accomplir ce qu’on lui avait ordonné de faire. Une fois sur place, sûr du concours de l’archange saint Michel, il accomplit ce dont la force humaine était incapable: chose surprenante, il eut si peu de mal à pousser cette masse rocheuse d’une taille colossale qu’on avait l’impression qu’elle ne pesait plus rien. Alors, louant Dieu tous en chœur ainsi que le saint archange Michel, ils s’employèrent plus activement à l’ouvrage commencé.

4. Cumque jam dictus episcopus de magnitudine construendae fabricae adhuc dubius cogitaret, nocte media, sicuti [A/f.186r] quondam [B/f.8v] Gedeoni in signum victoriae, ros jacuit supra verticem [C/f.131v] montis; ubi autem fundamenta locanda erant, siccitas fuit; dictumque est episcopo: « Vade et sicut signatum videris fundamenta jace ». Qui statim, omnipotenti Domino [6] gratias agens sanctique implorans angeli Michaelis auxilium, exurgens laetus opus adgressus est.

4. Comme l’évêque hésitait encore sur la taille de l’édifice à construire, au milieu de la nuit, comme cela arriva jadis à Gédéon en signe de victoire [9], la rosée se déposa sur le sommet du mont; mais les endroits où les fondations allaient être faites restèrent secs; et il fut déclaré à l’évêque: « Va et jette les fondations en suivant les marques que tu verras au sol ». Aussitôt, rendant grâces au Dieu tout-puissant et implorant l’aide de l’archange saint Michel, il se leva et tout joyeux se mit à l’ouvrage.

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1   antistes : l’auteur de la Revelatio emploie indistinctement par souci de variété plusieurs termes pour qualifier Aubert : antistes, episcopus, praesul et sacerdos.

2   sopori se dedisset: c’est en songe, durant un profond sommeil, qu’Aubert aurait été invité par saint Michel à construire un sanctuaire en son honneur sur le Mont Tombe. C’est après la découverte d’un crâne perforé, considéré comme celui de saint Aubert, au début du XIe siècle, que l’on parla non plus de songe, mais d’apparition. Dans la Bible, Yahvé fait souvent connaître sa volonté soit par des songes soit par des apparitions.

3   aedes: l’auteur emploie plusieurs termes pour désigner le sanctuaire du Mont Gargan ou celui du Mont Tombe: aedes, templum, ecclesia, habitatio, fabrica.

4   Probate […] ex Deo sunt: citation empruntée à la première épître de l’apôtre Jean (1 Jn 4, 1), nolite omni spiritui credere, sed probate spiritus si ex Deo sint.

5   Spiritus […] subjectus: citation empruntée à l’épître de Paul aux Corinthiens (1 Co 14, 32) avec une modification notable, l’adjonction de non semper : et spiritus prophetarum prophetis subjecti sunt.

6   Dans le ms. Avranches, BM, 210, une phrase fut ajoutée au texte de la Revelatio, après la découverte du squelette que l’on considéra aussitôt comme étant celui de saint Aubert, « comme en témoigne encore aujourd’hui le trou que l’on voit sur le crâne de cet évêque »: la présence d’un trou à l’arrière du crâne incita les moines à penser que cette perforation avait été l’œuvre de l’archange qui, lors de sa troisième intervention, vint « rudoyer plus vivement » (pulsatur austerius) l’évêque qui temporisait.

7   duae rupes: certains commentateurs ont pensé que ces deux rochers étaient les vestiges soit d’un dolmen néolithique, soit d’un autel consacré à une divinité païenne.

8   Baino: c’est le personnage de Bain qui, aidé de ses douze fils, réussit avec l’aide de l’archange à renverser ces deux rochers: il accomplit un exploit qu’Aubert n’a pu accomplir. Ce collaborateur de l’évêque d’Avranches semble être l’abbé d’une communauté religieuse établie sur la rive sud, à Itier, plutôt qu’un petit seigneur laïc.

9   Gedeoni: allusion à Gédéon, qui sollicita de Yahvé une preuve de sa protection; il lui demanda d’abord la présence de rosée sur une toison, alors que partout ailleurs le sol serait sec; puis, le lendemain, il demanda l’inverse; cf. Jg 6, 40: et fuit siccitas in solo vellere et ros in omni terra.

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1   tit. deest in aKpTGUR quomodo angelica revelatione signorumque ostensione sacer locus construi ceptus est BLF.

2   post austerius add. apparente in ejusdem presulis capite usque in hodiernum diem in testimonio foramine B.

3   domino aKiIMmpEHnQWNGYURyuO.

4   post duae add. maximae aKiIMmPpEHnWNGYURyuS.

5   quo iIMmPEHnWNRS.

6   omnes codd. deo habent praeter a’APpQOS.