VIII. De custode ipsius monasterii divinitus percusso

VIII. Du gardien du sanctuaire frappé par la volonté divine [1]

1. Ejusdem beati Michaelis basilicae custodia cuidam monacho nomine Drogoni commissa [1], cujus, quamvis in aliis potissimum vigeret strenuitas, erga sacrae aedis venerationem suique, ut post patuit, custodiam minus aequo invigilabat solertia. [a'/f.40v] Namque non adeo erat studiosus sobrietatis et persaepe post serotinam potationem meri rediens ad domum suae ceterorumque custodum requietionis irreverenter transibat ante sacrum altare sancti Michaelis [2] ; irreverenter autem dico, orationi non incumbendo. Hoc licet illi nullo [3] modo cesserit impune, veni[C/f.147v] aliter [4] tamen, ut [5] in sequentibus patebit, corporea plexum est ultione [6]. Eidem ergo, ut praelibatum est, mos habebatur ecclesiae neminem, quantaelibet dignitatis vel potentiae, nocturno tempore [7] illuc ingredi. Et ne quoquo modo latitanter fraus ibi occuleretur [8] latronum, consuetudinaliter quaque die post completorium [9][D/f.13v] ipsi custodes totum perscrutabantur monasterium sicque, obseratis [10] diligenter repagulis portarum, in suo diversorio juxta ecclesiam tempus praestolabantur matutinorum.

1. La surveillance de l’église du bienheureux Michel incombait à un moine nommé Drogon qui, bien qu’il fît preuve de la plus grande diligence dans ses autres activités, montrait moins d’empressement qu’il ne convenait pour la vénération de l’édifice sacré et, comme cela se révéla par la suite, pour la maîtrise de lui-même. Il avait, en effet, fort peu de penchant pour la sobriété et très souvent, quand il regagnait, le soir, après avoir bu du vin, le logis où tous les autres gardes et lui-même se reposaient, il passait sans aucune marque de respect devant l’autel sacré de saint Michel; quand je dis sans aucune marque de respect, je veux dire sans s’incliner pour une prière. Bien que cette inconduite ne soit en aucune manière resté impunie, il ne se vit infligé cependant qu’un châtiment corporel sans gravité, comme on le verra par la suite. Donc, comme cela a été évoqué auparavant, c’était un usage reçu dans cette église de ne laisser personne, quel que fût son rang ou sa puissance, y entrer la nuit. Et pour éviter que d’une manière ou d’une autre des brigands ne s’y cachent sans se faire remarquer [2] pour commettre un forfait, chaque jour, après complies, les gardes avaient l’habitude [3] d’inspecter à fond le sanctuaire et, après avoir fixé soigneusement les barres de fermeture des portes [4], ils attendaient l’heure des matines dans leur cellule [5] près de l’église.

2. Advenit itaque celebris festivitas sancti Michaelis, solemnitas scilicet dedicationis loci sanctarumque [11] reliquiarum exceptionis. Post completorium [12] igitur, jam monasterio a custodibus perscrutato, praedictus monachus ecclesiam ingressus ad metatum suum redibat. Ante sanctum altare transiens more solito respiciensque retro videre sibi visus est tres elegantis formae peregrinos qui pergrandes in manibus tenentes cereos, versis ad altare vultibus, in edito ipsius [a'/f.41r] monasterii consistebant loco. Aestimans [13] ergo aliquos potentum qui pro foribus excubabant introisse custodum [14] consensu – nam soliti sunt religiosi quique in porticu ipsius [15] monasterii eadem nocte vigilias agere –, evocato clerico cui commiserat curam ecclesiae, colaphum ei incussit animosissime, inquirens cur tali hora quemquam illuc siuerit intrare.

2. Arriva alors la célèbre fête de la Saint-Michel, la solennité en l’honneur de la dédicace du lieu et de la réception [6] des saintes reliques. Après complies, donc, alors que les gardes avaient déjà inspecté à fond le sanctuaire, le moine entra dans l’église pour regagner son logis [7]. En passant, selon son habitude, devant le saint autel, il regarda derrière lui et crut apercevoir trois pèlerins de belle apparence qui, tenant dans leurs mains de très grands cierges, se trouvaient, le visage tourné vers l’autel, dans l’endroit le plus élevé du sanctuaire. Pensant donc que des notables qui, passant la nuit devant la porte, étaient entrés avec l’accord des gardes (des gens pieux avaient, en effet, l’habitude de veiller la nuit sous le porche [8] du sanctuaire), après avoir convoqué le clerc auquel il avait confié la surveillance de l’église, il lui asséna une gifle magistrale en lui demandant pourquoi il avait laissé quelqu’un entrer là à une heure pareille.

3. Qui respondit neminem se ibi reliquisse, neminem intromisisse, ad postremum excepto eo ne[D/f.14r] minem infra monasterium videre. Ille eos quos videbat digito ei ostendere nitebatur, quos ille nullo modo se videre fatebatur. Tandem vero, utrisque –illo ostendendo, illo se videre negando– lassatis, clericus quidem dormitum rediit, monachus autem ad altare quippiam acturus accessit. Quo perveniens a quodam invisibiliter [16] percussus, in faciem prostratus ad terram corruit et colaphum quem clerico injuste incusserat illo multum austerius persensit. Hac percussione aliquantum ibi jacens exanimi similis paene, tandem resumptis viribus, ad proprium reversus est cubile, moxque gravissima percussus infirmitate alicui fratrum [C/f.148r] qui ibi secum quiescebant claves commisit ecclesiae.

3. Celui-ci lui répondit qu’il n’y avait laissé personne, qu’il n’y avait fait entrer personne et enfin qu’en dehors de lui, il ne voyait personne à l’intérieur du sanctuaire. Le moine s’employait à lui montrer du doigt les personnes qu’il voyait et que l’autre déclarait ne pas voir du tout. Finalement, comme tous les deux étaient fatigués l’un de montrer, l’autre d’affirmer ne rien voir, le clerc retourna dormir et le moine s’approcha de l’autel pour quelque affaire. Arrivé là, il reçut un coup sans avoir rien vu venir, tomba la face contre terre et ressentit une gifle beaucoup plus cuisante que celle qu’il avait injustement assénée au clerc. Il resta étendu là quelque temps à la suite de ce coup, comme mort, puis quand il eut enfin recouvré ses forces, il regagna son lit; atteint peu après d’une très grave maladie, il remit les clefs de l’église à l’un des frères qui se reposaient là avec lui.

4. In crastinum autem abbati ac fratribus quid sibi contigisset retulit, regio morbo jam perfusus tota superficie corporis. Monachi itaque cum abbate, licet admodum [a'/f.41v] dolentes super illius tam triste dispendium, a loco eum emiserunt, Dei tremendum admirantes judicium, quod quamvis aliquando occultum nunquam [D/f.14V] tamen constat injustum. In Calso itaque insula eum dirigentes ad habitandum summo studio cuncta [17] ad integrum tribuendo, curam ipsi quoad vixit impenderunt. Qui aliquanto tempore talis purgatus squalore [18] langoris, jam non puniendus ibidem vitam finivit.

4. Le lendemain, il rapporta à l’abbé et aux frères ce qui lui était arrivé, alors que déjà la maladie royale [9] recouvrait entièrement son corps. Pour cette raison, les moines ainsi que l’abbé lui firent quitter le Mont, bien que profondément attristés de son malheur si funeste, admirant le redoutable jugement de Dieu qui, parfois obscur, ne se révèle pourtant jamais injuste. L’envoyant vivre à l’île Chausey, ils eurent soin de lui tant qu’il vécut, lui procurant avec le plus grand dévouement tout ce dont il avait besoin. Celui-ci, délivré quelque temps après des séquelles d’une telle maladie, acheva sa vie en cet endroit sans plus devoir être puni.

Audiant et contremiscant talem tantillae offensionis vindictam qui impudenter circa eandem sancti Michaelis cursitare non metuunt aram.

Qu’ils entendent et redoutent une telle vengeance pour une offense aussi légère ceux qui avec insolence ne craignent pas de passer en courant devant l’autel de saint Michel.

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1   Ce miracle se produisit dans la nuit du 28 au 29 septembre 1045 selon dom J. Huynes et dom Th. Le Roy; cf. dom J. Huynes, Histoire générale de l’abbaye…, t. I, p. 89-92: « Le sacristain de cette eglise reçoit un soufflet d’une main invisible »; dom Th. Le Roy, Les curieuses recherches…, t. I, p. 118: « Drogon, sacristain de l’église de ce Mont, reçoit un soufflet d’une main invisible, manquant de révérance en icelle, l’an 1045 ».

2   latitanter: adverbe formé au Moyen Âge sur le verbe latitare, « cacher », « dissimuler »; latitanter signifie: « secrètement », « sans se faire remarquer », « à l’insu de tous ».

3   consuetudinaliter: terme formé au Moyen Âge sur consuetudo.

4   obserare: ce verbe a le sens qu’il avait dans le latin classique et tardif, « verrouiller », « fermer ». Au début du Moyen Âge, on formera les mots obseratio, « fermeture », et obserator, « portier ». Mais dans un autre passage (De translatione et miraculis beati Autberti IV, 1), ce verbe signifie « ouvrir ». Ces deux sens opposés sont conformes aux deux valeurs classiques du verbe simple serare: « fermer » (Priscien, 2, 532, 6) et « ouvrir » (Varron, De lingua latina 7, 108).

5   in suo diversorio: sens classique et tardif, « lieu de repos », « logis »; il s’agit de la cellule près de l’église où les moines sacristains se reposent la nuit.

6   exceptio: ce terme signifie en latin classique et tardif « la limitation », « l’exception », « la restriction »; c’est le sens que ce mot conserve au Moyen Âge. Mais dans notre texte il a pris une autre valeur: « action de recevoir (les reliques) », « accueil », conforme au lien étymologique que ce nom a avec le verbe excipio: « recevoir », « accueillir », « recueillir ».

7   metatus, us: terme inconnu en latin classique et tardif; le mot apparaît aux Ve et VIe siècles, notamment chez Grégoire de Tours et Grégoire le Grand, avec le sens d’« hospitalité », « maison », « logis », « domicile ». Cf. M. Bonnet, Le latin de Grégoire de Tours, Paris, Hachette, 1890, p. 290.

8   porticus: ce terme signifie en latin classique une « galerie couverte à colonnes », d’où les sens d’« abri », d’« auvent ». Dès le Ve siècle, porticus a le sens de « parvis » d’une église, là où se tenaient les catéchumènes: cf. Grégoire de Tours, Hist. 5, 49. Au Moyen Âge, ce terme a plusieurs significations, dont celle de « porche », d’« entrée », de « narthex » d’une église, comme c’est le cas dans notre texte: les pèlerins qui couchent dans cette entrée sont à l’abri de la pluie.

9   morbus regius: « la maladie royale » n’est autre que la jaunisse selon Horace (Ars poetica 543) et Celse (De medicina 3, 24). Ce dernier explique que cette maladie était causée par les contrariétés et que son traitement exigeait des distractions coûteuses (« princières ») pour faire diversion à la tristesse. Au Moyen Âge, on a employé ce mot pour désigner plusieurs maladies de peau, comme la lèpre et les écrouelles. Dans ce miracle, la description de la maladie semble indiquer qu’il s’agit soit de la jaunisse soit, plus vraisemblablement, d’une forme d’eczéma avec une réaction cutanée généralisée: le terme squalor pourrait ici désigner les squames ou les croûtes sèches qui se détachent au moment de la guérison.

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1   om. D.

2   irreverenter — michaelis suppl. in margine C.

3   om. a’ac .

4   venaliter a’ac .

5   ut… patebit] ne… liquebit C.

6   ultione… corporea transp. D.

7   tempore post ingredi transp. C.

8   oculeretur a’C occultaretur D.

9   complectorium a’D.

10   obsecratis D.

11   sanctarum a’CD.

12   complectorium a’D completum C.

13   aestimantes D.

14   introisse custodum post consensu transp. C.

15   omC.

16   invisibili D invibiliter (ut videtur) a’.

17   om. a’ac post habitandum add. a’pc D.

18   scalore a’C.