VII. [D/f.10v] De muliere quae in medio mari [1] peperit

VII. De la femme qui accoucha au milieu de la mer [1]

1. Mirabilis Dei [2] omnipotentia nec minus reverenter ejus laudanda clementia qui beatum Michaelem, cui [3] caelestis principatus contulit insignia, etiam in terris haudquaquam glorificare destitit miraculorum frequentia. Praedictum namque locum quem isdem beatissimus princeps sibi providit in partibus occiduis admirabilibus semper extollere dignatus est virtutum prodigiis. Quae uno [4] miraculo humanam admirationem excellenti ante non longum tempus accumulavit, in diebus scilicet regi[a'/f.38v] minis praedicti domni Hildeberti abbatis. Quod propter quosdam [5] modicae fidei omnino reticuissemus [6], nisi idonea rei gestae testimonia in promptu haberemus.

1. Il faut louer avec vénération la toute-puissance merveilleuse et tout autant la bonté de Dieu, qui, sur terre, ne cessa jamais d’exalter par un grand nombre de miracles la gloire du bienheureux Michel, à qui, dans les cieux, il conféra les insignes de la dignité princière. En effet, le lieu que ce prince si bienheureux s’est réservé dans les régions occidentales, il a daigné le distinguer sans cesse par des prodiges étonnants de sa puissance [2] ; c’est [3] d’ailleurs par un miracle extraordinaire qu’il a accru encore, il y a peu, l’admiration des hommes, au moment où l’abbé dom Hildebert dirigeait le monastère. À cause de certaines personnes de peu de foi, nous aurions gardé un silence absolu sur ce miracle, si nous n’avions pas à notre disposition des témoignages confirmant ce qui est arrivé.

2. Eo igitur tempore, fervescente zelo christianitatis erga divinae religionis cultum, ad idem sancti Michaelis monasterium populositas paene confluebat terrarum, experimento sanitatum corporearum ibidem se consequi [7] non frustra credentes salutem animarum. Quaedam ergo ejus provinciae matrona, illis diebus alvo exsistens praegravida, maritum suum orabat ut orationis gratia ipsius sancti Michaelis [D/f.11r] simul adirent limina. Hoc ille diu abnegando implere distulit aptumque ad hoc tempus postquam prole exonerata esset debere exspectare [8] dixit. Ipsa vero eundem sanctum expetendi majori succensa desiderio ut hoc facerent urgere coepit omnimodo. Cujus ille tandem devictus precibus cum suorum aliquibus ad eundem sancti Michaelis locum est profectus. Quo advenientes ac vota sua cum gratiarum actione solventes a loco exierunt cum gaudio ad propria remeantes. Illis ergo egressis ac in medio paene arenarum jam constitutis, repente eos opacissimae nebulae densitas obtexit eorumque auribus jam a vicino fragor alluentis [9] pelagi insonuit. Cumque hoc sonitu exterriti accelerarent iter coeptum, eadem matrona praegnans, uti [10] diximus, ipsa festinatione devenit ad partum. Quam [11] cum [12][a'/f.39r] nec a loco movere nec [C/f.146v] ibidem quirent subsistere, Deo sanctoque Michaeli eam committentes, discesserunt inde cum ingenti maerore jam prae oculis habentes mare.

2. En ce temps-là, comme la ferveur des chrétiens se manifestait avec ardeur dans la pratique du culte divin, affluait vers le sanctuaire de saint Michel un grand nombre de gens venant de presque tous les pays, qui, en essayant de recouvrer la santé de leur corps, croyaient, non sans raison, obtenir en ce lieu le salut de leur âme. Ainsi donc une femme de cette province, qui se trouvait alors à un stade avancé de sa grossesse [4], demandait avec insistance à son mari d’aller en sa compagnie au lieu consacré à saint Michel pour y faire ses dévotions. Celui-ci par ses refus retarda longtemps l’accomplissement de ce voyage et lui dit d’attendre le moment opportun pour le faire, quand elle aurait été délivrée de sa grossesse. Mais, elle, enflammée par un désir ardent de rendre visite au saint, se mit à presser son mari par tous les moyens pour entreprendre ce voyage. Vaincu finalement par ses prières, il partit pour le Mont Saint-Michel en compagnie de quelques-uns des siens. Après être arrivés en ce lieu et s’être acquittés de leurs vœux en rendant grâces à Dieu [5], ils repartirent, retournant chez eux comblés de joie. Alors qu’ils s’en étaient allés et se trouvaient déjà presque au milieu des grèves, soudain un brouillard très dense et très épais les enveloppa et résonna alors à leurs oreilles le fracas produit par la marée montante déjà toute proche. Terrifiés par ce bruit, ils accélérèrent leur marche, mais chez la femme qui, comme nous l’avons dit, était enceinte, cette précipitation déclencha le travail de l’accouchement. Comme ils ne pouvaient ni l’emmener de cet endroit ni y demeurer, la confiant à Dieu et à saint Michel, ils s’en allèrent en proie à une grande détresse alors qu’ils avaient déjà la mer devant leurs yeux.

3. Haec ergo, omni humano solatio destituta, sancti Michaelis attentius coepit implorare suffragia et quia devote expetierat eundem sanctum [D/f.11v] Michaelem, promptissimum in eodem periculo experta est auxiliatorem. Novo enim omnibusque saeculis inaudito ordine isdem [13] princeps cae [14] [15] attigit quanto ipsa utrimque occupare poterat extensis brachiis. Pelagus itaque altius accrescens in immensum quasi quemdam [16] circa eam profundissimum effecit puteum [17], nec [18] una gutta sui [19] introrsus [20] per totum ipsius circuli defluente spatium. Ubi enim illuc impegissent fluctus tumentes, retrorsum in invicem collidebantur ultra progredi non valentes, in [21] altum frementes et quodam [22] modo quasi contra obicem indignantes. Talis itaque, ut sic dictum sit, tuta munimine valli, ibidem jam secura peperit enixumque puerum ejusdem pelagi undis abluit. Quae ad abluendum ut aqua hauriri poterat, ad nocendum vero super eandem beati Michaelis feminam nullo modo ut aqua defluere poterat.

3. Privée de tout secours humain, la femme se mit donc à implorer l’aide de saint Michel avec une très grande ferveur et, parce qu’elle avait sollicité saint Michel avec piété, elle fit en ce péril l’expérience de sa très efficace protection [6]. Par une intervention nouvelle [7] et inconnue de tous les siècles, le prince de la milice céleste la préserva d’un sort funeste alors qu’elle se trouvait dans une situation si grave et si critique: l’eau de la mer, qui s’avançait autour d’elle, l’entoura de tous côtés d’une sorte de couronne, mais le flot ne l’atteignit pas, séparé d’elle par un espace tel qu’elle pouvait se tenir les bras tendus de part et d’autre. La mer, continuant à monter prodigieusement, forma autour d’elle une sorte de puits très profond sans qu’une seule goutte d’eau s’écoulât à l’intérieur de tout l’espace constitué par ce cercle. En effet, au moment où les flots bouillonnants s’abattaient à cet endroit, renvoyés en arrière, ils se brisaient les uns contre les autres, incapables d’aller plus avant, grondant en jaillissant et semblant pour ainsi dire s’indigner face à l’obstacle. À l’abri derrière la protection d’un tel rempart, pourrait-on dire, désormais en toute sécurité, la femme accoucha en cet endroit et elle lava [8] le nouveau-né dans les eaux de la mer. Car si l’eau de la mer pouvait être puisée pour laver, comme on puise de l’eau, elle ne pouvait absolument pas s’écouler, comme s’écoule l’eau, pour nuire à la femme, protégée par le bienheureux Michel [9]

Mare igitur [a'/f.39v] paulatim decrescens tempore suo recessit [D/f.12r] ipsamque mulierem in siccis arenis sanam et incolumem [23] reliquit [24].

La mer, dont le niveau avait baissé peu à peu, se retira donc au moment prévu et laissa la femme saine et sauve sur le sable sec.

4. Est igitur hic cernere antiquum trium puerorum miraculum, in contrario licet elemento, renovatum. Illis enim ad deambulandum ignibus aestuans cessit caminus, huic peregrinae sancti Michaelis ad libere pariendum in medio sui sinum aperuit pelagus. Ad illorum vincula consumenda vorax flamma obsequium praebuit; ad hujus necessitatem naturae undarum insensibilitas ministravit. Illorum liberatio ad Dei reverentiam regem impulit impium; hujus salvatio ad Dei suique ministri sancti Michaelis venerationem mentes excitat [25] fidelium.

4. Il est donc possible de reconnaître ici, renouvelé, l’antique miracle des trois enfants, bien que ce soit dans l’élément contraire. Pour les enfants, en effet, les flammes tourbillonnantes de la fournaise s’écartèrent, pour qu’ils puissent marcher; pour la femme venue prier saint Michel, la mer ouvrit en son sein un espace circulaire [10], pour lui permettre d’accoucher sans difficulté. À eux, pour que leurs liens puissent être consumés, la flamme dévorante offrit son aide; à elle, pour faire face aux nécessités de la nature, l’insensibilité des flots porta secours. La délivrance des enfants poussa le roi impie à craindre Dieu; le salut de la femme conduisit l’esprit des fidèles à vénérer Dieu et son ministre saint Michel.

5. Post abcessum [26] vero pelagi ad requirendum corpus ejus [27] mulieris causa sepeliendi idem [28] maritus suique [29] comites sunt reversi. Quam eodem [C/f.147r] in loco quo eam reliquerant [30] sanam enixumque puerum inter manus habentem reperientes [31], postquam diu immorati sunt Dei omnipotentis clementiam sanctique [32] Michaelis meritum collaudantes, sciscitati sunt ab ea quomodo se inter marina discrimina habuisset. Quae respondit se quaedam quasi candidis[D/f.12v] sima aulea in circuitu suo extensa vidisse fluctusque maris ipsa aulea non valentes transire sibi undique instar altissimum murum effecisse. Post condignas ergo pro posse sancto [a'/f.40r] Michaeli recompensas super hoc gratias repedarunt ad propria, collata sibi Dei suique archangeli ubique cunctis [33] enarrantes magnalia.

5. Après le retrait de la mer, le mari et ses compagnons revinrent sur les lieux pour rechercher le corps de la femme en vue de le faire inhumer. Quand ils la découvrirent vivante, tenant son enfant nouveau-né dans les bras, à l’endroit même où ils l’avaient laissée, ils demeurèrent là un long moment à louer la bonté du Dieu tout-puissant et les mérites de saint Michel, puis ils demandèrent à la femme comment les choses s’étaient passées pour elle au milieu des périls extrêmes de la mer. Elle répondit qu’elle avait vu une sorte de tenture d’une extrême blancheur déployée tout autour d’elle [11] et que cette tenture, que le flot de la mer ne pouvait franchir, avait formé de tous côtés une protection à la manière d’un mur très haut. Après avoir rendu grâces dignement à saint Michel en reconnaissance de ce miracle, comme ils pouvaient, ils rentrèrent chez eux et racontèrent à tous et partout les merveilles de Dieu et de l’archange saint Michel en leur faveur.

6. Natum itaque puerum a conjugato Peril, a periculo scilicet maris, vocari fecerunt eundemque mox [34] ablactatum [35] sacris [36] litteris erudiendum ad Deo serviendum magistro tradiderunt. Is postea ordinatus presbyter in pago Lexoviensi [37] quatuor fere ab urbe miliariis hodieque superest et hujus miraculi, si qui forte sint [38] increduli, idoneus testis adest. Ad eundem quoque montem recurrens singulis annis refert cum munere grates eidem sancto Michaeli, imitator revera illius evangelici qui solus ex [39] decem mundatis Domino regressus gratias egit. Animadvertat [40] igitur quisque fidelis quantum prosit quemquam se committere patrocinio sancti Michaelis. Qui enim tantopere curam gerit corporum sua limina devote ex[D/f.13r] petentium [41] procul dubio potentissimus auxiliator est animarum sibi in praesenti jure famulantium.

6. C’est pour cette raison qu’ils donnèrent à l’enfant nouveau-né le nom de Péril, par référence au péril de la mer [12], et ils le confièrent, une fois sevré, à un maître chargé de l’instruire dans les lettres sacrées en vue du service de Dieu. Celui-ci, par la suite, fut ordonné prêtre et il vit encore aujourd’hui dans la région de Lisieux, à quelque quatre milles de la ville. C’est lui le témoin privilégié de ce miracle, pour le cas où certaines personnes auraient des doutes à ce sujet. En revenant au Mont chaque année avec une offrande, il témoigne sa reconnaissance à saint Michel, imitant vraiment celui des dix lépreux guéris qui dans le récit évangélique revint seul remercier le Seigneur. Que chaque fidèle considère donc combien il est avantageux de se confier au patronage de saint Michel. En effet, celui qui prend si bien soin du corps de ceux qui se rendent avec dévotion à son sanctuaire assure sans nul doute avec la plus grande efficacité la guérison de l’âme des personnes qui le servent actuellement fidèlement.

~

1   Ce miracle est daté traditionnellement de 1011. Cf. dom J. Huynes, Histoire générale de l’abbaye…, t. I, p. 83-85: « D’une femme qui enfanta sur les greves estant environnée des ondes de la mer et d’une croix bastie en ce lieu »; dom Th. Le Roy, Les curieuses recherches…, t. I, p. 106: « Une femme est préservée de la mer miraculeusement enfantant sur la grève, n’ayant pu passer oultre, l’an 1011 »; Guillaume de Saint-Pair, Le Roman du Mont Saint-Michel (XIIe siècle), C. Bougy (éd.), vers 3815-3996.

2   virtutum: exprime « les manifestations de la puissance divine », « le pouvoir de faire des miracles », d’où le sens parfois de « miracles ».

3   quae: quae est vraisemblablement un relatif de liaison, qui renvoie, par-delà la parenthèse relative à saint Michel, à mirabilis Dei omnipotentia.

4   praegravida: avec le préfixe prae-, qui a une valeur superlative, praegravida évoque le ventre « très lourd » de la femme enceinte.

5   actio gratiarum: cette expression signifie soit « l’action de grâces », soit « la célébration liturgique » où l’on rend grâces à Dieu en consacrant le pain et le vin.

6   Promptissimum […] experta est auxiliatorem : experior a parfois le sens de « connaître par expérience »; on peut expliquer l’accusatif (nom de personne) soit par une proposition infinitive (auxiliatorem promptissimum esse), soit par une construction transitive.

7   ordo novus: le sens d’ordo se déduit logiquement de sa valeur classique « enchaînement d’actions », « suite d’interventions ».

8   abluo: ce verbe a le sens de « laver », mais, en latin chrétien, avec ou sans lavacro ou baptismate, il signifie aussi « laver quelqu’un de ses péchés par le baptême »; dans ce contexte religieux et en raison du danger immédiat, on pourrait très bien comprendre que la femme a voulu « ondoyer » son fils. C’est le sens qu’avait retenu dom Jean Huynes (p. 87).

9   quae ad abluendum […] defluere poterat: la construction de cette phrase s’inspire de Grégoire le Grand, Dialogi 3, 19, 3 (Hauriri itaque ut aqua poterat, sed defluere ut aqua non poterat. Stans autem ante januam ad ostendendum cunctis meritum martyris, et erat aqua ad adjutorium et quasi aqua non erat ad invadendum locum). Le relatif de liaison quae a pour antécédent undis pelagi, mais le verbe poterat s’accorde par syllepse avec ut aqua.

10   sinus: ce terme exprime la courbure en demi-cercle d’une baie ou d’un pli de la toge; mais parfois ce mot peut signifier, notamment en géographie, une « forme circulaire », voire « une cuvette entourée de montagnes ».

11   quaedam aulaea extensa: aulaeum, -ei, « rideau », « tenture », est très souvent employé au pluriel en latin tardif. Augustin, entre autres, considère même aulaea comme un substantif féminin singulier de la première déclinaison.

12   a conjugato Peril, a periculo scilicet maris, vocari: l’expression a conjugato appartient au vocabulaire de la rhétorique; elle se dit au propre d’un argument tiré de la parenté de deux mots, cf. Cicéron, Topica 12: Conjugata dicuntur quae sunt ex verbis generis ejusdem.

~

1   maris D.

2   post dei add. nostri C.

3   om. a’ac Cac.

4   post uno add. in a’pc .

5   om. a’ac .

6   reticissemus C.

7   om. a’ac .

8   exspectari CD.

9   abluentis C.

10   ut D.

11   quem Cac .

12   om. a’ac C.

13   idem a’D.

14   om. C.

15   abluens C.

16   quamdem C.

17   puteum effecit transp. C.

18   ne a’ac Dac .

19   om. a’Dac.

20   intorsus C.

21   om. a’ac .

22   quoddam D.

23   incolumen D.

24   relinquit D.

25   exitat C.

26   absessum D.

27   om. a’D.

28   idemque D.

29   et sui D.

30   relinquerant D.

31   repperientes C.

32   sancti a’ac .

33   cunctis ubique transp. C.

34   om. a’ac .

35   ablatatum D.

36   sacrisque D.

37   lixoviensi a’C.

38   sunt C.

39   de D.

40   adnimavertat D animadverterat C.

41   expentium D.