VI. De peregrino qui injussus lapidem de [1] eodem loco detulit

VI. Du pèlerin qui sans autorisation emporta une pierre de cet endroit [1]

1. Constat quemdam alterum [2] peregrinum hoc penitus ignorasse, qui, ad eundem Montem sancti Michaelis veniens a partibus Italiae, alterum lapidem absque cujusque [3] licentia secum detulit pro benedictione. Quod quia sine ipsius sancti [a'/f.37r] gratia fecerit, res subsequens ostendit. Nam lapidem quem [4] detulit in quodam altari [5], mox reversus ad propria, recondidit; sed quoniam ipsum acceperat nullo concedente sibi, nocte [6] sequenti gravissimam [7] aegritudinem incurrit eademque per [8] plura annorum curricula lecto decubuit. Cui etiam ad recuperandam sanitatem nullum ad modicum proficere potuit me[D/f.26r] dicamen. Post plurimum itaque temporis advenerunt ibidem duo ex monachis sancti Michaelis, quorum alter Bernardus dicebatur, alter Vitalis. Qui ad Montem Garganum tendentes ad suffragia sancti Michaelis ad eandem villam qua aegrotus decumbebat diverterunt causa hospitii. Hos isdem infirmus ad se fecit venire cunctaque necessaria illis de suo, ut locupletissimus, tribuit abunde atque inter loquendum retulit se quondam ad Montem sancti Michaelis venisse. «  Quo postquam, inquit, nunquam pristina gavisus sum sanitate. Cum enim incolumis huc ad domum propriam rediissem [9] , insecuta nocte hanc corporis incurri invaletudinem [10] ; ex quo usque in hodiernum diem nulla medicorum arte valui sentire levamen ».

1. Il est certain qu’il y a un autre pèlerin qui n’a pas eu du tout connaissance de ces faits, celui qui, venant d’Italie, se rendit au Mont Saint-Michel et emporta avec lui, sans la permission de quiconque, une autre pierre en guise de relique [2]. Qu’il ait agi ainsi sans l’accord du saint, l’événement suivant le montre. En effet, la pierre qu’il avait emportée, il la plaça, dès son retour chez lui, sur un autel [3], mais, du fait qu’il l’avait prise sans l’autorisation de personne, la nuit suivante, il tomba très gravement malade et demeura alité pendant de nombreuses années. Aucun remède ne put même lui être de quelque utilité pour qu’il recouvrât la santé. Or, longtemps après, arrivèrent chez lui deux moines du Mont Saint-Michel qui s’appelaient l’un Bernard et l’autre Vital. Ces derniers, qui se rendaient au Mont Gargan pour demander l’aide de saint Michel, firent un détour par le village [4], où ce malade était alité, pour se faire héberger. En raison de son invalidité, il les fit venir auprès de lui et leur accorda en abondance tout ce dont ils avaient besoin en le prélevant sur ses biens propres, car il était très riche, puis, au cours de la conversation, il leur raconta qu’il s’était rendu un jour au Mont Saint-Michel. « À la suite de ce voyage [5], dit-il, je n’ai plus jamais eu la joie d’être en bonne santé comme auparavant. En effet, alors que j’étais revenu ici, chez moi, en bonne santé, je suis tombé malade la nuit suivante et, depuis lors jusqu’à ce jour, l’art des médecins n’a pu m’apporter aucun soulagement ».

2. Huic idem monachi responderunt se admodum mirari quod, cum eundem locum expetere aliis omnibus reparatio sit sanitatis, ipsi extiterit causa infirmitatis. Inquirunt deinde ab eo utrum [11] aliquid commiserit eundo vel redeundo sive in eodem loco quod ipsi displicuisset angelo. Quo [a'/f.37v] nihil omnino dedecens in eodem itinere se commisisse perhibente, [D/f.26v] sciscitantur itidem si forte quicquam detulerit inde [12] pro benedictione. Qui unum [C/f.143v] minimum lapidem se inde detulisse respondit ipsumque se [13] reposuisse in altare monasterii ipsius loci ob venerationem ejusdem sancti Michaelis. Interrogant ergo cujus concessu hoc fecerit. Qui a nullo se inde licentiam petiisse [14] respondit. Hanc igitur dixerunt causam esse [15] langoris illius, quod ex eodem loco quicpiam efferre fuit ausus absque abbatis monachorumque concessu. Hortantur itaque ut sancto Michaeli voveret quod, si sua intercessione pristinae sospitati eum [16] redderet, sanctum ipsius locum reviseret eumdemque lapidem per se referret. Qui cuncta alia se libenter dixit facere ipsumque sanctum maximis muneribus honorare, lapidem vero nullo modo reddere velle, quia, licet [17] ipsius causa, ut perhibebant, gravi multatus sit infirmitate, cunctarum tamen rerum commoditate se suosque [18] fatebatur ex tunc mirum in modum exuberasse. Cumque [19] pollicerentur quod idem lapillus vel si quid eligeret aliud incunctanter sibi tribueretur, diu renisus fecit tandem quod monebant ipsis [D/f.27r] praesentibus.

2. Les moines lui répondirent qu’ils étaient fort étonnés que le pèlerinage au lieu où toutes les autres personnes recouvraient la santé fût pour lui la cause de sa maladie. Ils cherchent ensuite à savoir s’il a, à l’aller, au retour ou sur le site même, rien fait qui ait pu déplaire à l’archange. Comme l’autre affirmait qu’il n’avait absolument rien fait de mal pendant le voyage, ils cherchent à savoir encore si par hasard il n’aurait pas emporté de là quelque chose en guise de relique. Il répondit qu’il avait emporté de là-bas une petite pierre et qu’il l’avait déposée sur un autel du sanctuaire de son pays par vénération pour saint Michel. Ils lui demandent donc avec l’accord de qui il a agi ainsi. Il répondit qu’il n’avait sollicité la permission de personne. Voilà, dirent-ils alors, la cause de son impotence: il avait osé emporter un objet de cet endroit sans l’accord de l’abbé et des moines. Aussi l’exhortent-ils à faire à saint Michel le vœu de revenir au lieu qui lui était consacré et de rapporter lui-même la pierre, si, par l’intervention de l’archange, sa bonne santé passée lui était rendue. Il dit alors qu’il accomplirait volontiers toutes les autres démarches et qu’il honorerait le saint par des dons considérables, mais qu’il n’avait nullement l’intention de restituer la pierre, parce que, même si c’était à elle, comme ils l’affirmaient, qu’il devait la pénible invalidité dont il était accablé, il reconnaissait qu’ils bénéficiaient depuis lors, lui et les siens, d’une exceptionnelle prospérité dans toutes leurs entreprises. Comme les moines lui promettaient que la pierre, ou tout autre objet de son choix, lui serait attribuée sur-le-champ, après s’y être longtemps opposé, il finit par accomplir, en leur présence, ce qu’ils l’incitaient à faire.

3.Qui cum inde discederent jam noctis incumbentibus umbris, ut redeuntes ibidem diverterent obnixis ab eo sunt precibus obstricti. Hi [20] itaque accelerantes iter coeptum, citius pro posse ad [a'/f.38r] Montem Garganum venerunt. Inde redeuntes via qua venerant [21] ad eandem sui hospitii reversi sunt villam cumque eumdem hominem quem infirmum dimiserant requisissent, invenerunt eum omnino sanum et incolumem [22] paratisque itineri necessariis, eorum jam per aliquot [23] dies regressum sustinentem. Qui sequenti die cum eis iter arripuit atque ad Montem sancti Michaelis venit. Quo adveniens super sacrum altare reposuit lapidem condignisque muneribus eundem sanctum honoravit Michaelem. Deinde monachorum dono ipsum lapillum recepit et ad propria reversus ecclesiam in honore sancti archangeli extruxit. Sicque omni in reliquum tempore quoad vixit cum omni domo sua et incolumitate corporis et cunctis ad plenum vitae emolumentis abundavit.

3. Au moment de partir, à l’heure où les ombres de la nuit s’étendaient encore sur la terre [6], ils s’engagèrent, en raison de ses pressantes prières, à effectuer au retour un détour par chez lui. Ainsi les deux moines se hâtèrent de poursuivre le voyage commencé et arrivèrent au Mont Gargan le plus rapidement possible. Repartant par où ils étaient venus, ils retournèrent au village où ils avaient été accueillis et, alors qu’ils recherchaient l’homme qu’ils avaient laissé impotent, ils le trouvèrent bien portant et en parfaite santé, attendant leur retour depuis déjà quelques jours, après avoir préparé tout le nécessaire pour le voyage. Il prit la route, le jour suivant, en leur compagnie et parvint au Mont Saint-Michel. Dès son arrivée, il déposa la pierre sur l’autel sacré et honora saint Michel par des dons tout à fait dignes. Ensuite il reçut la pierre en don des moines et, revenu chez lui, édifia une église en l’honneur du saint archange. Ainsi, durant tout le temps qui lui resta à vivre, il bénéficia, ainsi que tous les membres de sa famille, à la fois d’une excellente santé et de tous les avantages possibles de la vie.

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1   Ce miracle se produisit également du temps de l’abbé Hildebert Ier (1010-1017). Cf. dom J. Huynes, Histoire générale de l’abbaye…, t. I, p. 83-85: « Un pèlerin emportant une petite pierre de ce Mont par dévotion d’autant qu’il n’en avoit demandé permission aux religieux, est puny de maladie »; dom Th. Le Roy, Les curieuses recherches…, t. I, p. 105: « Un Italien est puny de maladie pour avoir emporté une petite pierre de ce rocher sans permission des moines ».

2   benedictio: comme dans la Revelatio, ce terme signifie « la relique », comme pignora et reliquiae; c’est l’objet qui apporte la bénédiction du saint.

3   in quodam altari […] recondidit: l’expression avec l’ablatif et le verbe recondo pourrait suggérer que la petite pierre a été insérée, comme les autres reliques de saints, dans la pierre d’autel, selon la tradition (« il inséra dans l’autel »), mais, quelques lignes après, l’auteur dit reposuisse in altare, ce qui indique vraisemblablement que la pierre fut simplement déposée sur l’autel comme une relique visible.

4   Ad […] villam: ce terme désigne « le village », c’est-à-dire une petite agglomération dans la campagne.

5   quo postquam: subordonnée temporelle sans verbe exprimé; il faut sous-entendre la forme verbale veni. Quo est un adverbe relatif de liaison: « après que je fus allé en ce lieu… »

6   jam noctis incumbentibus umbris: les deux moines, qui ont reçu l’hospitalité dans un village d’Italie, le quittent avant le lever du jour, «  à l’heure où les ombres de la nuit s’étendaient encore sur la terre  ». Il n’y avait pas besoin de restituer le verbe recedentibus («  à l’heure où les ombres de la nuit se dissipaient  »), comme le fait l’éditeur E. de Beaurepaire, alors que les trois manuscrits ont bien incumbentibus. L’auteur veut seulement indiquer, non pas qu’ils sont partis le soir à la nuit, ce que semble avoir compris E. de Beaurepaire, mais le matin très tôt. Cf. Mir. IV, 3: incumbentibus adhuc tenebris noctis.

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1   ex C.

2   om. a’D.

3   cujusquam D.

4   quam C.

5   altare C.

6   nocti D.

7   gravissimum C.

8   om. C.

9   redissem a’C.

10   valetudinem a’ac C.

11   utrum-loco om. C.

12   post inde add. quasi C.

13   om. a’D.

14   petisse a’C.

15   esse dixerunt causam transp. C.

16   eum sospitati transp. C.

17   om. C.

18   suorumque D.

19   post cumque add. illi C.

20   hii a’.

21   voverant C.

22   incolumen D.

23   aliquos D.