IV. Qualiter Norgodus praesul Abrincensis Montem sancti Michaelis quasi ardere viderit [1]

IV. Comment Norgod, évêque d’Avranches, vit le Mont Saint-Michel être pour ainsi dire la proie des flammes [1]

1. Solemnis beati Michaelis impendebat festivitas, quam annuatim [2] per orbem sancta celebrat [3] Christianitas. Exstitit itaque causa, quae tamen excessit memoria, qua [4] praesul Abrincensis ipsiusque monasterii sancti Michaelis abbas pridie festivitatis ejus in unum convenerunt colloquendi gratia. Praeerat [D/f.21r] eo tempore ipsi coenobio Mainardus secundus; Abrincensi vero ecclesiae vigebat praesul Norgodus, tam generis nobilitate quam morum probitate conspicuus. Is, quoad vixit, summa dilectione monachos sancti Michaelis excoluit eundemque locum cum inhabitantibus pro viribus in cunctis extulit. Xenia etiam saepissime, immo paene assidue, ipsis monachis dirigebat praecipueque hoc quadragesimali tempore faciebat, pisces de suo emptos vice caritatis illis immittendo in [5] diebus quibus eos jejunaturos sciebat. Qui etiam cursum vitae laudabili terminavit obitu [6], in eodem loco factus sancti Michaelis monachus.

1. On approchait de la fête solennelle [2] du bienheureux Michel, que la sainte chrétienté célèbre chaque année dans le monde entier. Pour une raison dont personne ne se souvient [3], l’évêque d’Avranches et l’abbé du monastère Saint-Michel se rencontrèrent la veille de cette fête pour un entretien. À cette époque-là, Mainard II était à la tête de la communauté monastique et l’Église d’Avranches était sous l’autorité de Norgod, un homme remarquable autant par la noblesse de ses origines que par l’intégrité de ses mœurs. Tant qu’il vécut, celui-ci témoigna aux moines du Mont Saint-Michel une très profonde affection et, en toute circonstance, honora selon ses moyens ce lieu et ceux qui y vivaient. Il envoyait aussi très souvent, que dis-je, presque constamment, des présents aux moines, principalement au temps du carême, en leur faisant parvenir, pour témoigner son affection, les jours où il savait qu’ils allaient jeûner, des poissons achetés à ses frais. Il acheva le cours de sa vie par une fin digne de louange, étant devenu moine de saint Michel en ce lieu.

2.Hi itaque cum suis ad locum qui nunc etiam Rupis dicitur collocuturi, ut diximus, convenerunt, mutuisque [a'/f.33v] colloquiis diem ducentes ad vesperum festivi[C/f.141r] tatis gratia hora vespertinae synaxis non imposito fine negotio discesserunt. Et quia id cujus causa convenerant remanebat infectum, ut sequenti die ibidem utrique redituri indixere sibi invicem inter valedicendum. Abbas ergo ad monasterium concitus venit, praesul vero Abrincis ad [D/f.21v] sedem propriam rediit.

2. Ainsi donc accompagnés de leurs gens, ils se rencontrèrent pour discuter, comme nous l’avons dit, en un endroit qui s’appelle maintenant encore la Roche [4], et, consacrant la journée jusqu’au soir à ces échanges de vues, ils se séparèrent à l’heure de l’office des vêpres [5] à cause de cette fête, bien que l’affaire n’eût pas été menée à son terme. Et du fait que le problème qui avait motivé la rencontre demeurait sans solution, ils s’engagèrent l’un et l’autre, au moment de se quitter, à revenir au même endroit le jour suivant [6]. L’abbé revint donc rapidement au monastère, et l’évêque regagna sa demeure à Avranches [7].

3.Qui cum tantae festivitati congrua matutinorum solemnia peregisset atque incumbentibus adhuc tenebris noctis [7] ad proprium cubiculum quieturus rediisset, per fenestram respiciens, ecce totum Montem sancti Michaelis quasi ardere videt, evolare a summo ignis ad medium arenarum itemque redire quasi scintillantes [8] titiones. Turbatus itaque quosdam qui praesentes erant vocavit eisque quid videret indicavit; quorum alii hoc idem viderunt, alii autem se nihil tale [9] videre dixerunt. Ipse vero cum grandi gemitu cunctos evocans canonicos agenda mortuorum celebravit pro his quos eodem incendio [10] credebat extinctos.

3. Après avoir célébré l’office solennel des matines conforme à une si grande fête [8] et être revenu se reposer dans sa chambre, alors que les ténèbres de la nuit s’étendaient encore, l’évêque, jetant un regard par la fenêtre, voit alors tout le Mont Saint-Michel être pour ainsi dire la proie des flammes, le feu voler du sommet jusqu’au milieu de la grève et remonter en l’air à la manière de brindilles incandescentes. Troublé, il appela certaines des personnes présentes et leur montra ce qu’il apercevait: certains virent la même chose, d’autres dirent ne rien voir de tel. L’évêque appela tous les chanoines, en poussant de profonds gémissements, et célébra l’office des morts [9] pour ceux qui, croyait-il, avaient péri dans cet incendie.

4. Confestimque ascensis equis, ad eundem locum ire festinanter coepit, ut consolationem superstitibus monachis, funus vero debitum impenderet extinctis. Abbas itidem, finitis matutinis, cum quibusdam suorum ad [11] condictum locum maturius sese agere coepit ut, inde regressus, interesse quiret [a'/f.34r] sacris missarum solemnibus. Ac[D/f.22r] celerans ergo iter praedictus episcopus in medio arenarum jam prope Montem ei obviam est [12] factus. Quem cum isdem abbas requisivisset [13] cur denominatum colloquii locum [14] praeteriisset [15], seriatim ei retulit quid vidisset, quid egisset vel ad quid [16] venisset inquisivitque [17] utrum aliquid praeter solitum nocte eadem in ipso Monte sancti Michaelis accidisset. Isque [18] cum nihil accidisse responderet insolitum, patenter [19] intellexerunt non aliud signasse ignem visum quam praesentiam beatorum spirituum eundem locum cum sancto Michaele invisentium.

4. Aussitôt après, montant sur son cheval, il entreprit de gagner en toute hâte le Mont afin d’apporter ses consolations aux moines survivants et d’assurer pour les moines décédés les funérailles qui leur étaient dues. L’abbé, de son côté, entreprit, après l’office des matines, de se rendre en compagnie de plusieurs des siens à l’endroit convenu, plus tôt que prévu, pour pouvoir à son retour assister à la célébration solennelle de la messe. L’évêque, qui se hâtait, rencontra donc l’abbé au milieu des grèves, alors qu’il se trouvait déjà à proximité du Mont. Comme l’abbé lui demandait pour quelle raison il était allé au-delà du lieu fixé pour la rencontre, l’évêque lui rapporta en détail ce qu’il avait vu, ce qu’il avait fait et pour quelle raison il était venu là, et il lui demanda si quelque chose d’inhabituel s’était produit cette nuit-là au Mont Saint-Michel. Comme l’abbé lui répondait que rien d’inhabituel ne s’était produit, ils comprirent clairement que le feu aperçu ne révélait pas autre chose que la présence des esprits bienheureux en visite en ce lieu en compagnie de saint Michel.

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1   Ce miracle dut se produire vers 992-994, si l’on en croit dom Th. Le Roy –en tout cas entre 991 et 1009–, puisque ce sont les années de l’abbatiat de l’abbé Mainard II. Cf. dom J. Huynes, Histoire générale de l’abbaye…, t. I, p. 66-68: « Comment l’evesque d’Avranches Norgod vit ce Mont comme tout en feu »; dom Th. Le Roy, Les curieuses recherches…, t. I, p. 100: « Vision de l’archange saint Michel et de plusieurs anges sur le Mont, en forme de feu, par Norgod, évesque d’Avranches, qui prend l’habit en cette abbaye »; Guillaume de Saint-Pair, Le Roman du Mont Saint-Michel (XIIe siècle), C. Bougy (éd.), vers 2907-3028.

2   solemnis […] festivitas: la fête universelle en l’honneur de saint Michel est célébrée à la date du 29 septembre, jour de la dédicace de la basilique de la Via Salaria à Rome (VIe siècle). Cette fête s’est imposée en plus de celles du 8 mai (jour de la dédicace du sanctuaire du Mont Gargan) et du 16 octobre (jour de la dédicace du sanctuaire du Mont Tombe).

3   causa, quae tamen excessit memoria: l’installation vers 989 d’un évêque à Avranches, après une longue vacance due aux troubles des invasions scandinaves, nécessita de délicates négociations entre le monastère et le siège épiscopal; on regrette ce défaut de mémoire (réel ou supposé), mais la convention signée en 1061 par l’évêque d’Avranches et l’abbé du Mont montre l’importance et le nombre des problèmes juridiques, politiques, économiques et religieux qui devaient être réglés.

4   Rupis: toponyme qui existe encore aujourd’hui à l’embouchure occidentale de la Sélune; la Roche-Torin se situe entre le Mont et Avranches si l’on prend l’itinéraire des grèves.

5   hora vespertinae synaxis: c’est l’heure des vêpres, célébrées vers 16/17 heures. Le terme synaxis évoque une réunion de religieux pour célébrer un office; cf. Regula sancti Benedicti 17, 7: vespertina synaxis.

6   ut sequenti die ibidem redituri (essent) indixere : le verbe indico est précédé de sa complétive introduite par ut avec essent non exprimé.

7   Abrincis: les manuscrits A, B et C proposent Abrincis qui pourrait être soit une abréviation d’Abrincensis (praesul Abrincensis), soit, plus vraisemblablement, un toponyme invariable pour désigner la ville d’Avranches, construit sans préposition avec le verbe rediit.

8   tantae festivitati congrua matutinorum solemnia: d’après la Règle de saint Benoît (ch. 11 et 14), l’office de nuit des jours de fêtes solennelles comporte le même nombre de psaumes (14), mais huit leçons au lieu de trois, quatre lectures du Nouveau Testament au lieu d’une et trois cantiques.

9   agenda mortuorum: agenda a ici le sens d’« office liturgique ».

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1   vidit C.

2   animatim C.

3   omC.

4   quia C.

5   om. a’D.

6   obitum C.

7   noctis tenebris transp. CD.

8   cintillantes C.

9   post tale iter. se a’transp. se C.

10   in cenobio C.

11    a D.

12   est obviam transp. C.

13   requisisset a’.

14   omD.

15   praeterisset a’.

16   quid a’pc CD quod a’ac.

17   inquisitumque C.

18   ideoque C.

19   post patenter add. illud a’ac.