III. [D/f.18v] De repertione sanctarum reliquiarum

III. De la découverte des saintes reliques [1]

1. Exigente deinde mole peccaminum, eundem Montis [1] sancti Michaelis burgum nocturno tempore devastare coepit incendium. Quod altius emittens globos flammarum vaporiferos, monasterium ipsius sancti Michaelis contiguasque invasit domos. Monachi itaque tanto [2] obstricti articulo quicquid orna[D/f.19r] mentorum loci igni eripere potuerunt tuto recondiderunt in [3] loco interque alia majorem capsam auro decentissime opertam extulerunt infra quam recondita [4] fuerat pyxis sanctarum reliquiarum. Vorax igitur flamma cuncta habitacula cum ecclesiis exussit, illud tamen domus [5] quod continebat corpus sancti Autberti ipsius meritis solum evasit. Jam dictus vero [6] abbas Mainardus suique monachi magnanimiter ferentes damnum hujus infortunii, pro viribus operam dederunt restaurationi loci, Ricardo [C/f.140r] duce Normannorum [7] non minimum eis conferente auxilii. Interim autem super majus altare fecerunt construi tectum ligneum [8], sub quo praedictam capsam cum aliis [9] ornamentis reposuerunt. Haec itaque major capsa infra se alteram minorem continebat in qua eadem pyxis erat qua beatus Autbertus sacras, ut dictum est, reliquias condiderat.

1. Suscité par le poids des péchés, un incendie ravagea de nuit le bourg du Mont Saint-Michel. Or l’incendie, projetant très haut des volutes de flammes et de fumées, atteignit le sanctuaire Saint-Michel et les demeures contiguës. C’est pourquoi les moines, contraints par une situation [2] si dramatique, déposèrent en lieu sûr tous les objets précieux de cet endroit qu’ils purent arracher aux flammes et emportèrent entre autres une châsse assez volumineuse, artistiquement parée d’or, dans laquelle avait été déposé le coffret des saintes reliques. La flamme vorace consuma donc entièrement tous les bâtiments avec les églises; seule échappa toutefois, en raison des mérites de saint Aubert, la maison [3] qui contenait son corps. L’abbé Mainard, dont on a déjà parlé, et ses moines supportèrent avec dignité les dommages occasionnés par ce coup du sort et, dans la mesure de leurs moyens, ils s’employèrent à restaurer cet endroit, et Richard, duc des Normands, leur apporta une aide non négligeable. C’est alors qu’ils firent édifier au-dessus de l’autel majeur un petit toit en bois sous lequel [4] ils placèrent la châsse avec d’autres objets précieux. Cette châsse assez volumineuse en contenait à l’intérieur une plus petite, où se trouvait le coffret dans lequel le bienheureux Aubert avait déposé, comme on l’a dit, les saintes reliques.

2.[a'/f.32r] Manifestum vero est [10] nullique incognitum quod ubicumque ignis ingruerit infortunium [11], nullo modo deerit improbitas saeva latronum. Hac igitur [D/f.19v] consideratione idem abbas pariterque monachi deliberaverunt inspici debere utrum ibi eadem haberetur bustula necne. Deliguntur itaque probabilioris vitae monachi qui id peragerent post oblationem sancti sacrificii sacris adhuc vestibus induti. Qui coram omnibus majoris capsae inspicientes ostiolum, salvum omnino ejus [12] reppererunt obseraculum. Quod cum reserassent clave, secundam cum integris pari modo signaculis extrahentes inde supra sanctum posuerunt altare. Hac dissignata, non invenerunt pyxidem qua sancta continebantur pignora. Demissis illico hoc viso animis, ingentibus sese cuncti subdiderunt planctibus ac lacrymis. Tandemque salubrius ineuntes consilium [13], decreverunt cum summa cordis contritione eleemosynarumque largitione triduanum indicere jejunium, quo spatio cuncta ipsius loci plebs omnipotentem Deum eundemque sanctum exoraret principem beatorum spirituum, sacrum sibi reddi patrocinium quo olim eundem insignierat locum. Hujus itaque indicti qualis fuerit [D/f.20r] exsequutio [14] pia, misericordis Dei subsequens declaravit [15] exauditio. Nam quod fide plena petierunt, haud tarde consequi meruerunt.

2. Il est notoire et admis par tous que, partout où s’abattent les malheurs d’un incendie, ne manquera pas de se manifester la perversité cruelle des brigands.C’est pour cette raison que l’abbé et les moines avec lui considérèrent qu’ils devaient vérifier si le petit coffre [5] se trouvait toujours là ou non. On choisit donc des moines à la vie irréprochable pour effectuer cette inspection: après avoir offert le saint sacrifice et gardé sur eux les ornements sacrés, ils examinèrent en présence de tous la petite porte de la plus grande châsse et en trouvèrent la serrure [6] absolument intacte. Après l’avoir ouverte avec la clef, ils en sortirent la seconde châsse, dont les sceaux [7] étaient pareillement préservés, et la déposèrent sur le saint autel. Après avoir retiré ces sceaux, ils ne trouvèrent pas le coffret contenant les saintes reliques [8]. En voyant cela, les moines furent à l’instant même abattus: ils s’abandonnèrent tous à de grandes lamentations et versèrent des larmes abondantes. Adoptant finalement un parti plus salutaire, ils décidèrent de prescrire un jeûne de trois jours, accompli avec la plus grande contrition de cœur et en procédant à de très généreuses distributions d’aumônes, pendant lequel tout le peuple de l’endroit supplierait Dieu tout-puissant et le prince vénéré des esprits bienheureux que leur soient rendus les gages sacrés de leur protection par lesquels l’archange avait jadis distingué ce lieu. L’accueil favorable que Dieu, dans sa miséricorde, leur manifesta aussitôt montra clairement avec quelle piété ils avaient accompli le jeûne qui avait été prescrit. Car, ce qu’ils avaient demandé avec une foi intense, ils méritèrent de l’obtenir sans retard.

3. Tertia siquidem die [a'/f.32v] constituti jejunii, dum quidam piscator a piscatione rediret, sexta fere hora diei ad radicem ipsius montis clarissimum lumen instar radii solis de caelo micare conspexit. Quo appropians super quemdam lapidem pyxidem discoopertam invenit in quam [16] praedictum lumen videbatur infundi. Quam nullatenus ausus contingere [17], projectis quae ferebat, festinanter hoc abbati retulit ac fratribus. Qui, confestim sese [18] induentes sacris vestibus ecclesiastico more, ad locum venerunt cum omni populo ipsius villae. Quibus praesentibus talique miraculo gratulantibus, cum admiratione invenerunt [19] idem cooperculum loco suo resti[C/f.140v] tutum, nullo eum visibiliter contingente. Hanc itaque cum omni gaudio et reverentia inde sumpserunt et cum hymnis ac laudibus in ecclesiam [20] beati Michaelis deferentes in [21] loco proprio restituerunt.

3. Le troisième jour du jeûne institué, un pêcheur, qui revenait de la pêche, remarqua, en effet, vers la sixième heure du jour, que brillait au pied du Mont une lumière éclatante venant du ciel à la manière d’un rayon de soleil. S’approchant, il découvrit sur une pierre un coffret ouvert, à l’intérieur duquel cette lumière se déversait. Il n’osa pas du tout le toucher, mais, jetant à terre ce qu’il transportait, il alla informer en hâte l’abbé et les frères. Revêtant immédiatement leurs ornements sacrés, selon l’usage ecclésiastique, ils vinrent à l’endroit indiqué, accompagnés de tous les gens du village. Alors que tous étaient là et rendaient grâces pour un tel miracle, ils découvrirent avec étonnement que le couvercle avait été remis à sa place, sans que l’on ait vu quiconque y porter la main. Avec joie et vénération ils emportèrent le coffret et, en chantant des hymnes et des cantiques de louanges, ils le rapportèrent à l’église du bienheureux Michel, où ils le remirent à sa place.

4. Haec ita [22] esse acta [23] venerabilis provectiorisque [D/f.20v] aetatis praedictus Frotmundus narrat, quod ab his [24] qui interfuerunt –credibilibus sane personis– se percepisse confirmat. Isdem autem lapis hodieque monstratur in eodem monte atque tam ab incolis quam a peregrinis in maxima habetur veneratione. Qui etiam quod plurima donatus sit virtute eadem sanctarum reliquiarum sessione, liquido claret multiplicium sanitatum quae [25] ibi quoque [26] promerentur commoditate. Nam nonnulli [27] febricitantium [28] cum fide illuc euntes [a'/f.33r] dormitum pristinae sospitatis inde noscuntur retulisse levamen quaesitum. Quorum aliquos nobiscum degentes in promptu est asciscere [29] hujus rei idoneos testes.

4. C’est Fromond, un homme vénérable et d’un âge fort avancé, qui raconte que cela se passa ainsi, assurant qu’il l’a appris des personnes tout à fait dignes de foi qui assistèrent à l’événement. On montre aujourd’hui encore au Mont cette pierre, qui est l’objet d’une très grande vénération tant de la part des habitants que des pèlerins. Que cette pierre soit dotée d’un très grand pouvoir parce que les saintes reliques y furent posées, cela est parfaitement évident, en raison des multiples guérisons qui sont obtenues en cet endroit aussi. On sait, en effet, que certains malades atteints de fièvres, qui étaient allés dormir là pleins de confiance, en sont revenus soulagés, ayant recouvré, comme ils l’avaient demandé, leur santé antérieure. Il est aisé de faire venir certaines de ces personnes qui partagent notre vie pour en donner un témoignage véridique.

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1   L’incendie qui est à l’origine de la disparition des reliques eut lieu vers 991-992, au temps de l’abbé Mainard II (991-1009): Norgod était alors évêque d’Avranches depuis 989; cf. dom J. Huynes, Histoire générale de l’abbaye…, t. I, p. 63-65: « Les sainctes reliques apportées du Mont Gargan sont trouvées miraculeusement après l’embrasement de ce monastere »; dom Th. Le Roy, Les curieuses recherches…, t. I, p. 99: « Invention miraculeuse des reliques apportées du Mont Gargan après l’incendie de ce Mont St-Michel, l’an 992 »; Guillaume de Saint-Pair, Le Roman du Mont Saint-Michel (XIIe siècle) , C. Bougy (éd.), vers 2795-2906.

2   articulus, i: au sens de « situation critique », comme dans in articulo mortis, « à l’instant de la mort ».

3   illud domus: cette construction s’explique à partir du modèle quid consilii. La demeure dont il est question est celle qui se trouvait auprès du sanctuaire primitif, dans laquelle le chanoine Bernier aurait caché les ossements d’Aubert en 965-966 (cf. De translatione et miraculis beati Autberti I, 4: idem domus).

4   sub quo: le reliquaire est déposé au-dessus de l’autel, dans une sorte de reposoir, vraisemblablement en forme de niche avec une protection au-dessus, ce que suggèrent l’expression sub quo et le mot tectum.

5   bustula/buxtula: diminutif médiéval au sens de « petite boîte » formé à partir de buxum, i, « buis ». Cette petite boîte contenait les reliques (sancta pignora) rapportées du Mont Gargan: un morceau du manteau rouge de l’archange et un fragment du rocher sur lequel il s’était posé lors d’une de ses apparitions.

6   obseraculum: substantif signifiant « serrure », « fermeture », formé au Moyen Âge à partir du verbe obsero, are, « fermer », « clore ».

7   signaculum: ce terme désigne soit une attache soit, plus vraisemblablement, un sceau posé sur le coffret pour le protéger de toute ouverture intempestive.

8   sancta pignora: cf. ci-dessus bustula.

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1   montem a’D.

2   om. D.

3   om. C.

4   om. D.

5   domui D domum C.

6   om. D.

7   om. C.

8   tectum ligneum construi fecerunt C.

9   alii a’ac .

10   est vero transp. DC.

11   infortunum C.

12   om. D.

13   concilium C.

14   excecutio a’.

15   declarat D.

16   qua D.

17   contingere ausus transp. C.

18   om. C.

19   om. a’CD.

20   ecclesia C.

21   om. a’pc C.

22   itaque D.

23   post acta add. vite C.

24   hiis a’D.

25   qui D.

26   quique a’CD.

27   nulli a’D.

28   fabricitantum C.

29   assciscere a’ assessere C assistere D.