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De l’autorité en sciences humaines, arts et littératures

Appel à communication
Date limite de réponse : 09/05/2022

Journée d’études de l’ED HMPL

29 juin 2022, à l’Université de Caen Normandie


Si dans le sens commun, l’autorité est fréquemment associée à la coercition, un retour à son étymologie latine permet de faire émerger son sens premier, davantage lié au rôle de guide qui échoit à la figure d’autorité. Provenant étymologiquement du terme « auctoritas », lui-même issu du verbe latin « augere », c’est-à-dire, « augmenter », l’autorité serait donc avant toute chose la capacité à faire grandir, à pousser vers le haut quelque chose qui existe déjà et qui demande à croître. Émile Benveniste considère même que le verbe « augere » prend le sens de « produire à l’existence » et qu’il désigne un acte fondateur ex nihilo[1]. L’autorité est donc avant tout directrice voire créatrice, et seul l’hybris d’autorité a pu mener à son glissement de sens vers celui d’une domination subie. Se plier à l’autorité reviendrait finalement à une façon de progresser en étant guidé. La soumission à l’autorité serait-elle ainsi un moyen de mener progressivement à l’autonomie, c’est-à-dire, originellement, à la capacité de se donner ses propres règles[2] ?

« L'autorité contraint à l'obéissance, mais la raison y persuade » écrit le Cardinal de Richelieu dans ses Maximes d'État. De ce point de vue, proche de la doxa populaire, faire montre d’autorité revient à exercer une pression sur des tiers afin qu’ils se plient aux desseins de la personne en position d’autorité. Cette obéissance est effective sans qu’il soit absolument nécessaire de faire appel aux facultés rationnelles des personnes sous le joug d’une autorité. Toutefois, il apparaît qu’une autorité durable ne peut qu’être celle reconnue légitimement par ceux sur qui elle s’exerce, et doit en effet essentiellement se penser en termes interrelationnels, comme Hannah Arendt le met bien en avant dans La Crise de la culture : « S'il faut vraiment définir l'autorité, alors ce doit être en l'opposant à la fois à la contrainte par force et à la persuasion par arguments »[3]. Ainsi l’autorité n’est-elle pas synonyme de pouvoir, mais bien plutôt d’influence sur qui dépose sa confiance en une figure d’autorité, qu’elle le soit par héritage ou par un acte fondateur qui lui est propre.

À la racine latine « auctoritas » est également liée la notion d’auctorialité, du devenir auteur (« auctor ») en permettant le surgissement d’une parole et en en étant le garant. Autorité et responsabilité vont donc de pair, étant donné que la figure d’autorité devient responsable de ce qu’elle fait grandir. C’est ainsi que le terme acquiert également l’acception de « personne qui jouit d'une grande considération, dont on invoque l'exemple à l'appui d'une thèse »[4]. Rappelons que le verbe « obéir » trouve son fondement dans le latin « ob-audire », c’est-à-dire « prêter l’oreille, écouter » : on n’obéit à quelqu’un qu’à la condition que son discours soit audible, compréhensible, et on lui confère tout ou partie de l’autorité lorsqu’il a prouvé qu’il a su se grandir et qu’il se positionne et se pense comme exemple à suivre[5]. « Autorité » prend alors le sens de      « référence culturelle majeure », comme dans l’expression « Il/elle fait autorité dans son domaine ». Si certains penseurs ou artistes sont érigés comme modèles à une époque donnée et en un lieu particulier, d’autres parviennent à traverser les âges et les continents à la manière de Shakespeare ou de Goethe en littérature, ou de Tite-Live en histoire, nous permettant de nous questionner sur le degré d’historicisation de l’autorité et de ses canons.

Cependant, la conception romantique de la sacralisation de l’auteur tend à se fissurer dans le monde contemporain ; que l’on songe à la proclamation de la « mort de l’auteur » par Roland Barthes[6]. Si l’« auctor » n’est plus le dépositaire de l’autorité dans les champs disciplinaires qui nous occupent, quelle(s) instance(s) peuvent donc l’être ? Le philosophe Alain Renaut met en avant dans La fin de l’autorité[7] l’érosion générale des formes de pouvoir officialisées dans le monde actuel, du fait d’une remise en cause de leur légitimité, qui appelle en réponse un durcissement de l’autorité de ces pouvoirs, alors détournée de son sens premier. C’est d’ailleurs à partir de ce glissement vers une conception plus pessimiste de l’autorité que l’on peut comprendre la « crise de l’autorité »[8] que connaissent les sociétés du monde moderne, plus enclines à prôner une liberté absolue que la soumission à des règles traditionnellement établies. Une dynamique, en particulier, est observable dans l’actualité, mais aussi à travers les âges : si certains intellectuels ont pu déplorer cet affaiblissement de l’autorité, politique notamment – songeons à Chateaubriand qui s’en plaint dans ses Mémoires d’Outre-Tombe[9] –, un refus de l’autorité jugée déplacée ou illégitime a pu, à l’inverse, mener d’autres penseurs et artistes à s’ériger en tant que contre-pouvoirs, à l’instar de Victor Hugo dans Claude Gueux qui se fait réquisitoire contre la peine de mort en France, ou plus récemment du film Z32 d’Avi Mograbi qui met en scène le désir de pardon d’un ex-soldat israélien ayant assassiné des Palestiniens. Si la sphère politique est un univers propice à la contestation, les disciplines intellectuelles et artistiques sont également le théâtre de l’invention de pratiques allant à l’encontre des normes conceptuelles, méthodiques et esthétiques qui faisaient jusque-là autorité dans leur domaine. L’on peut ainsi citer le mouvement historiographique de la Nouvelle Histoire apparu au début des années 1970 en France, souhaitant en finir avec l’histoire événementielle pour se concentrer sur l’histoire économique, sociale et des mentalités, jusqu’alors laissée dans l’ombre.

Dans le champ des arts, nous renvoyons à l’improvisation libre en musique, dont le groupe italien Musica Elettronica Viva est un adepte bien connu, ou encore à l’utilisation de la 3D au théâtre (pensons à la pièce Horrible Histories de la Birmingham Stage Company). Toutes ces occurrences semblent s’inscrire dans un mouvement d’émancipation vis-à-vis des canons classiques de leurs disciplines respectives. L’on peut d’ailleurs noter que les progressives remises en cause des canons sont la condition de possibilité des avancées au sein de ces domaines, selon un système circulaire puisque ces nouvelles formes d’art et de pensée sont parfois amenées à devenir à leur tour des normes… Concept aussi ambivalent que multifacétique, l’autorité mérite ainsi d’être interrogée au prisme des multiples domaines disciplinaires réunis au sein de l’ED HMPL.

La deuxième édition de la journée de l’Ecole Doctorale HMPL (Histoire, Mémoire, Patrimoine, Langage), qui se tiendra le 29 juin 2022, propose aux jeunes chercheur.euse.s de partager et d’approfondir leurs réflexions portant sur l’autorité dans les sciences humaines, les arts et les littératures, à partir des axes d’études suivants, sans nécessairement s’y restreindre :

Axe 1 : « Figures d’autorité » : formes et représentations de l’autorité

Comment se manifeste l’autorité dans les différentes disciplines des sciences humaines, des arts et des lettres ? Quelle(s) image(s) les penseurs et artistes donnent-ils de l’autorité et des relations qu’elle implique dans leurs oeuvres ? De quelle(s) manière(s) contribuent-ils à l’érection de figures d’autorité, aussi bien individuelles que collectives ? Les figures d’autorité qui y apparaissent sont-elles des individus ou des personnages autoritaires ou autoritaristes ? Quels motifs ou arguments d’autorité peuvent être convoqués ou dévoyés ? Par quels moyens représente-t-on la    « crise de l’autorité » ?

Axe 2 : « Faire autorité » : pratiques et méthodes de l’autorité

Quelles méthodes certains courants de pensée mettent-ils en oeuvre pour obtenir leur légitimité et leur reconnaissance ? Peut-on penser une autorité naturelle ou est-elle nécessairement une construction ? Quels liens de filiation peuvent exister entre les anciennes branches disciplinaires
et les nouvelles ? Comment peuvent émerger de nouvelles figures d’autorité ? De quelle façon peut-on concevoir un partage de l’autorité ? Est-ce plutôt l’oeuvre ou bien son auteur qui fait autorité ? Le lien entre « dire-vrai »[10] et « faire autorité » est-il toujours valable ?

Axe 3 : « Asseoir son autorité ou la lever ? » : réception protéiforme de l’autorité

Qui confère ou soustrait l’autorité en sciences humaines, en arts et en littérature ? Existe-t-il un lien nécessaire entre autorité et succès ? Quelle influence l’auteur d’une oeuvre a-t-il sur sa réception par le public ? Quels sont les moyens mis en place pour contourner ou saper l’autorité d’une oeuvre, d’une théorie ou d’un individu ? Quels types d’interactions ont lieu entre les auteurs ou les oeuvres qui font autorité et leurs récepteurs ? Au vu de l’ambivalence de cette notion, quelles réactions (rejet, affiliation, etc.) suscitent les expériences de l’autorité ?


[1] BENVENISTE, Émile, Le Vocabulaire des institutions indo-européennes. Pouvoir, droit, religion, tome II, Paris, Éditions de Minuit, 1969, p. 148 sq.
[2] Du grec « autonomos », « qui se régit par ses propres lois ».
[3] ARENDT, Hannah, « Qu’est-ce que l’autorité ? », in La Crise de la culture, Paris, Gallimard, 1961, p. 123.
[4] Selon la définition B.1.a d’« autorité » du CNRTL.
[5] Suivant les considérations de Marguerite Champeaux-Rousselot dans « Réflexions sur l’autorité, à partir de l’étymologie de son champ lexical. L’autorité a-t-elle un sens ? Les fondements de l’autorité », 2004.                                                                                                                                  [6] Voir : BARTHES, Roland, « La mort de l’auteur », in Mantéia, n°5, Marseille, 1968.
[7] RENAUT, Alain, La fin de l’autorité, Paris, Flammarion, 2004.
[8] ARENDT, Hannah, op.cit., p. 121.
[9] « Le monde actuel, le monde sans autorité consacrée, semble placé entre deux impossibilités : l’impossibilité du passé, l’impossibilité de l’avenir», in CHATEAUBRIAND (de), François-René, Mémoires d’Outre-Tombe, Paris, Gallimard, 1989, tome II, p. 922.                                                    [10] FOUCAULT, Michel, Dire vrai sur soi-même. Conférences prononcées à l'Université Victoria de Toronto, 1982, Paris, Vrin, 2017.

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Bibliographie indicative

ARENDT, Hannah, « Qu’est-ce que l’autorité ? », in La Crise de la culture, Paris, Gallimard, 1961, p. 121-185.
BALOGE, Martin, MAREUGE, Agathe, SCHNEIDER, Marie-Alexandra, UNTERREINER, Anne, « Figures d’autorité. Approches théorique, épistémologique, empirique », Trajectoires, n°8, 2014. Disponible en ligne : http://journals.openedition.org/trajectoires/1488
BARTHES, Roland, « La mort de l’auteur », in Mantéia, n°5, Marseille, 1968.
BENICHOU, Paul, Le Sacre de l’écrivain (1750-1830). Essai sur l’avènement d’un pouvoir spirituel laïque dans la France moderne, Paris, Gallimard, 1996.
BENVENISTE, Émile, Le Vocabulaire des institutions indo-européennes. Pouvoir, droit, religion, tome II, Paris, Éditions de Minuit, 1969.
BOUJU, Emmanuel (dir.), L’autorité en littérature, Rennes, PUR, 2010.
BOURRICAUD, François, Esquisse d’une théorie de l’autorité, Paris, Plon, 1961.
CHAMPEAUX-ROUSSELOT, Marguerite, « Réflexions sur l’autorité, à partir de l’étymologie de son champ lexical. L’autorité a-t-elle un sens ? Les fondements de l’autorité », 2004. Disponible en ligne : https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01616346/document
CHAUVAUD, Frédéric (dir.), L’Autorité, Cahiers du Gerhico, n° 7, Poitiers, Université de Poitiers, 2004.
CLERO, Jean-Pierre, Qu’est-ce que l’autorité ?, Paris, Vrin, 2007.
COENEN-HUTHER, Jacques, « Pouvoir, autorité, légitimité », in Revue européenne des sciences sociales, tome XLIII, n°131, Genève, Librairie Droz, 2005, p. 135-145.
COMPAGNON, Antoine (dir.), De l’autorité, Paris, Odile Jacob, 2008.
COUTURIER, Maurice, La Figure de l’auteur, Paris, Seuil, 1995.
DELSOL, Chantal, L’autorité, Paris, PUF, 1994.
FOUCAULT, Michel, Le gouvernement de soi et des autres. Cours au Collège de France, 1982-1983, Paris, Gallimard, 2008.
KOJEVE, Alexandre, La notion de l’autorité, Paris, Gallimard, 2004.
KARILA-COHEN, Pierre, « L'autorité, objet d'histoire sociale », in Le Mouvement Social, vol.3, n°224, Paris, La Découverte, 2008, p. 3-8.
MILGRAM, Stanley, Soumission à l’autorité : un point de vue expérimental, Paris, Calmann-Lévy, 1974.
PLUVINET, Charline, Fictions en quête d’auteur, Rennes, PUR, 2012.
RENAUT, Alain, La fin de l’autorité, Paris, Flammarion, 2004.
REVAULT D’ALLONNES, Myriam, Le pouvoir des commencements. Essai sur l’autorité, Paris, Le Seuil, 2006.
RUBY, Christian, « Autorité et pouvoir esthétiques – Eléments foucaldiens », in Raison présente, vol.4, n°192 « Pouvoir et autorité », Paris, Union rationaliste, 2014.
SENNETT, Richard, Autorité, Paris, Fayard, 1981.

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Modalités de soumission des propositions

Nous vous invitons à nous faire parvenir une proposition de communication d’un maximum de 500 mots, accompagnée du titre de votre communication et de quelques références bibliographiques (entre 3 et 5). Une courte notice biographique incluant votre nom, votre université de rattachement, le sujet de vos recherches et vos éventuelles publications l’accompagnera.

Les propositions de communications devront être envoyées au plus tard le 9 mai 2022 aux adresses suivantes : arielle.flodrops@univ-rouen.fr, angelina.giret@univ-lehavre.fr, marie.gourgues@unicaen.fr, louise.sampagnay@unicaen.fr

Le comité scientifique communiquera les propositions retenues au plus tard le 15 mai 2022.

Comité scientifique :

Arthur DUTRA REIS (Université de Rouen Normandie), Arielle FLODROPS (Université de Rouen Normandie), Angélina GIRET-TURRO (Université du Havre), Marie GOURGUES (Université de Caen Normandie), Kollo Juliette KOUA (Université de Rouen Normandie), Abdoulaye MAHAMAT DJABO (Université de Rouen Normandie), Louise SAMPAGNAY (Université de Caen Normandie).

Informations pratiques

La journée se tiendra le 29 juin 2022 de 9h à 18h à l’Université de Caen Normandie dans l’amphithéâtre de la Maison de la Recherche en Sciences Humaines. Une modalité hybride est prévue.

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