Camusat – Le Petit, p. 353
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Des Philosophes, et Geometres, à Monsieur Des-Cartes.

MONSIEVR,
Quelque soin que nous prenions à examiner si l’jdée que nous auons de nostre esprit, c’est à dire si la notion, ou le concept de l’esprit AT IX-1, 224 humain ne contient rien en soy de corporel, nous n’osons pas neantmoins assurer que la pensée ne puisse en aucune façon conuenir au corps agité par de secrets mouuemens. Car voyant qu’il y a certains corps qui ne pensent point, et d’autres qui pensent, comme ceux des hommes, et peut estre des bestes, ne passerions nous pas auprés de vous pour des sophistes, et ne nous accuseriez vous pas de trop de temerité, si nonobstant cela nous voulions conclure qu’il n’y a aucun corps qui pense ? nous auons mesme de la peine à ne pas croire que vous auriez eu raison de vous moquer de nous, si nous eussions les premiers forgé cet argument qui parle des jdées, et dont vous vous seruez pour la preuue d’vn Dieu, et de la distinction réelle de l’esprit d’auec le corps, et que vous l’eussiez en suite fait passer par l’examen Camusat – Le Petit, p. 354
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de vostre analyse. Il est vray que vous paroissez en estre si fort preuenu, et preoccupé, qu’il semble que vous vous soyez vous mesme mis vn voile deuant l’esprit, qui vous empesche de voir que toutes les operations, et proprietez de l’ame, que vous remarquez estre en vous, dependent purement des mouuemens du corps : ou bien défaites le nœud qui selon vostre iugement tient nos esprits enchainez, et les empéche de s’éleuer au dessus du corps.

Le nœud que nous trouuons en cecy est que nous comprenons fort bien que 2. et 3. ioins ensemble font le nombre de 5. Et que si de choses égales on oste choses égales les restes seront égaux : nous sommes conuaincus par ces veritez, et par mille autres aussi bien que vous ; pourquoy donc ne sommes nous pas pareillement conuaincus par le moyen de vos idées, ou mesme par les nostres, que l’ame de l’homme est réellement distincte du corps, et que Dieu existe ? Vous direz peut-estre que vous ne pouuez pas nous mettre cette verité dans l’esprit, si nous ne meditons auec vous ; Mais nous auons à vous répondre, que nous auons leu plus de sept fois vos meditations auec vn attention d’esprit presque semblable à celle des Anges, et que neantmoins nous ne sommes pas encore persuadez. Nous ne pouuons pas toutesfois nous persuader que vous veuilliez dire, que tous tant que nous sommes, nous auons l’esprit stupide et grossier comme des bestes, et du tout inhabile pour les choses metaphysiques, Camusat – Le Petit, p. 355
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ausquelles il y a trente ans que nous nous exerçons, plutost que de confesser que les raisons que vous auez tirées des jdées de Dieu, et de l’esprit, ne sont pas d’vn si grand poids, et d’vne telle autorité, que les hommes sçauans, qui tâchent autant qu’ils peuuent d’éleuer leur esprit au dessus de la matiere, s’y puissent, et s’y doiuent entierement soumettre.

Au contraire nous estimons que vous confesserez le mesme auec nous, si vous voulez vous donner la peine de relire vos meditations AT IX-1, 225 auec le mesme esprit, et les passer par le mesme examen que vous feriez si elles vous auoyent esté proposées par vne personne ennemie. En fin puis que nous ne connoissons point iusqu’ou se peut étendre la vertu des corps, et de leurs mouuemens, veu que vous confessez vous mesme qu’il n’y a personne qui puisse sçauoir tout ce que Dieu a mis, ou peut mettre dans vn sujet, sans vne reuelation particuliere de sa part, d’où pouuez vous auoir apris que Dieu n’ait point mis cette vertu, et proprieté dans quelques corps, que de penser, de douter, etc.

Ce sont là, Monsieur, nos argumens, ou si vous aymés mieux nos préiugez, ausquels si vous aportez le remede necessaire, nous ne sçaurions vous exprimer de combien de graces nous vous serons redeuables, ny quelle sera l’obligation que nous vous aurons, d’auoir tellement défriché nostre esprit, que de l’auoir rendu capable de receuoir auec Camusat – Le Petit, p. 356
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fruict la semence de vostre doctrine. Dieu veüille que vous en puissiez venir heureusement à bout ; et nous le prions qu’il luy plaise donner cette recompense à vostre pieté, qui ne vous permet pas de rien entreprendre que vous ne sacrifyiez entierement à sa gloire.