Camusat – Le Petit, p. (k)
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AT IX-1, 1

LE LIBRAIRE AV LECTEVR.

La satisfaction que ie puis promettre à toutes les personnes d’esprit dans la lecture de ce Liure, pour ce qui regarde l’Auteur et les Traducteurs, m’oblige à prendre garde plus soigneusement à contenter aussi le Lecteur de ma part, de peur que toute la disgrace ne tombe sur moy seul. Ie tasche donc à le satisfaire, et par mon soin dans toute cette impression, et par ce petit éclaircissement, dans lequel ie le dois icy auertir de trois choses, qui sont de ma connoissance particuliere, et qui seruiront à la leur. La premiere est, quel a esté le dessein de l’Auteur, lors qu’il a publié cét ouurage en Latin. La seconde, comment et pourquoy il paroist aujourd’huy traduit en François ; Et la troisiesme, quelle est la qualité de cette version.

I. Lors que l’Auteur aprés auoir conceu ces Meditations dans son esprit, resolut d’en faire part au public, ce fut autant par la crainte d’étouffer la voix de la verité, qu’à dessein de la soumettre à l’épreuue de tous les doctes ; A cét effet il leur voulut parler en leur langue, et à leur mode, et renferma toutes ses pensées dans le Latin, et les termes de l’Escole. Son intention n’a point esté frustrée, et son Liure a esté mis à la question dans tous les Tribunaux de la Philosophie. Les Objections iointes à ces Meditations le témoignent assez ; et monstrent bien que les sçauans du siecle se Camusat – Le Petit, p. (l)
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sont donné la peine d’examiner ses propositions auec rigueur. Ce n’est pas à moy de iuger auec quel succez, puisque c’est moy qui les presente aux autres pour les en faire iuges. Il me suffit de croire pour moy, et d’assurer les autres, que tant de grands hommes n’ont peu se choquer sans produire beaucoup de lumiere.

AT IX-1, 2

II. Cependant ce Liure passe des Vniuersitez dans les Palais des Grands, et tombe entre les mains d’vne personne d’vne condition tres-eminente. Aprés en auoir leu les Meditations, et les auoir iugées dignes de sa memoire, il prit la peine de les traduire en François ; soit que par ce moyen il se voulut rendre plus propres et plus familieres ces notions assez nouuelles ; soit qu’il n’eust autre dessein que d’honorer l’Auteur par vne si bonne marque de son estime. Depuis vne autre personne aussi de mérite n’a pas voulu laisser imparfait cét ouurage si parfait, et marchant sur les traces de ce Seigneur, a mis en nostre langue les Objections qui suiuent les Meditations, auec les Réponses qui les accompagnent ; iugeant bien que, pour plusieurs personnes, le François ne rendroit pas ces Meditations plus intelligibles que le Latin, si elles n’estoient accompagnées des Objections, et de leurleurs Réponses, qui en sont comme les Commentaires. L’Auteur ayant esté auerty de la bonne fortune des vnes et des autres, a non seulement consenty, mais aussi desiré, et prié ces Messieurs, de trouuer bon que leurs versions fussent imprimées ; parce qu’il auoit remarqué que ses Medit.Méditations auoient esté accueillies et receuës auec quelque satisfaction Camusat – Le Petit, p. (m)
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par vn plus grand nombre de ceux qui ne s’appliquent point à la Philosophie de l’Escole, que de ceux qui s’y apliquent. Ainsi, comme il auoit donné sa premiere impression Latine au desir de trouuer des contredisans, il a creu deuoir cette seconde Françoise au fauorable accueil de tant de personnes, qui goustant desia ses nouuelles pensées, sembloient desirer qu’on leur osta la langue et le goust de l’Escole, pour les accommoder au leur.

III. On trouuera partout cette version assez iuste, et si religieuse, que iamais elle ne s’est escartée du sens de l’Auteur. Ie le pourrois assurer sur la seule connoissance que i’ay de la lumiere de l’esprit des Traducteurs, qui facilement n’auront pas pris le change. Mais i’en ay encore vne autre certitude plus authentique, qui est qu’ils ont (comme il estoit iuste) reserué à l’Auteur le droit de reueuë et de correction. Il en a vsé, mais pour se corriger plutost qu’eux, et pour éclaircir seulement ses propres pensées. Ie veux dire, que trouuant quelques endroits où il luy a semblé qu’il ne les auoit pas renduës assez claires dans le Latin pour toutes sortes de personnes, il les a voulu icy éclaircir par AT IX-1, 3 quelque petit changement, que l’on reconnoistra bien tost en conferant le François auec le Latin. Ce qui a donné le plus de peine aux Traducteurs dans tout cét ouurage, a esté la rencontre de quantité de mots de l’Art, qui estant rudes et barbares dans le Latin mesme, le sont beaucoup plus dans le François, qui est moins libre, moins hardy, et moins accoustumé à ces termes de Camusat – Le Petit, p. (n)
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l’Escole ; Ils n’ont osé pourtant les obmettre, parce qu’il eut fallu changer le sens, ce que leur defendoit la qualité d’Interpretes qu’ils auoient prise : D’autre part, lors que cette version a passé sous les yeux de l’Auteur, il l’a trouuée si bonne, qu’il n’en a iamais voulu changer le style, et s’en est tousiours défendu par sa modestie, et l’estime qu’il fait de ses Traducteurs ; de sorte que, par vne deference reciproque, personne ne les ayant ostez, ils sont demeurez dans cét ouurage.

I’adjousterois maintenant, s’il m’estoit permis, que ce Liure contenant des Meditations fort libres, et qui peuuent mesme sembler extrauagantes à ceux qui ne sont pas accoustumez aux Speculations de la Metaphysique, il ne sera ny vtile, ny agreable aux Lecteurs qui ne pourront apliquer leur esprit auec beaucoup d’attention à ce qu’ils lisent, ny s’abstenir d’en iuger auant que de l’auoir assez examiné. Mais i’ay peur qu’on ne me reproche que ie passe les bornes de mon mestier, ou plutost que ie ne le sçay guere, de mettre vn si grand obstacle au debit de mon Liure, par cette large exception de tant de personnes à qui ie ne l’estime pas propre. Ie me tais donc, et n’effarouche plus le monde. Mais auparauant, ie me sens encore obligé d’auertir les Lecteurs d’aporter beaucoup d’équité et de docilité à la Lecture de ce Liure ; car s’ils y viennent auec cette mauuaise humeur, et cét esprit contrariant de quantité de personnes qui ne lifent que pour disputer, et qui faisans profession de chercher la vérité, semblent auoir peur de la trouuer, puis qu’au mesme Camusat – Le Petit, p. (o)
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moment qu’il leur en paroit quelque ombre, ils taschent de la combattre, et de la détruire, ils n’en feront iamais ny profit, ny iugement raisonnable. Il le faut lire sans préuention, sans précipitation, et à dessein de s’instruire ; donnant d’abord à son Auteur l’esprit d’Escolier, pour prendre par aprés celuy de Censeur. Cette methode est si necessaire pour cette lecture, que ie la puis nommer la clef du Liure, sans laquelle personne ne le sçauroit bien entendre.