Clerselier III, 103 (béquet) AT IV, 66

A UN REVEREND PERE IESUITE.

LETTRE XVII.

MON REVEREND PERE,
Ie suis plus heureux que ie ne sçavois, en ce que i’ay l’honneur d’estre allié d’une personne de vostre merite, et de vôtre Societé, et qui est particulierement versé dans les Mathematiques. Car c’est une science que i’ay tousiours tant estimée, et à laquelle ie me suis tellement appliqué, que i’honore et cheris extremement tous ceux qui les sçavent, et pense aussi avoir quelque droit d’esperer leur bien veillance, au moins de ceux qui sont Mathematiciens d’effet, autant que de nom ; car il n’appartient qu’à ceux qui le veulent paroistre et ne le sont pas, de haïr ceux qui taschent à l’estre Clerselier III, 104 veritablement. C’est ce qui m’a fait estonner du Reverend Pere Bourdin, duquel ie ne doute point que vous n’ayez remarqué la passion ; Et i’oserois vous supplier de me vouloir mettre en ses bonnes graces, si ie pensois que ce fust une chose possible : Mais comme il a fait paroistre quelque animosité contre moy sans aucune raison, et avant mesme que ie sceusse qu’il fust au monde, ainsi ie ne puis quasi esperer que la raison le change. C’est pourquoy ie veux seulement vous protester, qu’en ce qui s’est passé entre luy et moy, ie ne le considere en aucune façon comme estant de vostre Compagnie, à laquelle i’ay une infinité d’obligations, qui ne peuvent entrer en comparaison avec le peu en quoy il m’a desobligé. Et pource que ie suis encore plus particulierement obligé à vous qu’aux autres, à cause de l’alliance de mon frere, ie serois ravy si ie pouvois avoir occasion de vous témoigner combien ie vous honore et desire obeïr en toutes AT IV, 67 choses. Et ie ne manquerois pas icy de vous écrire ce que i’ay pensé touchant le flus et le reflus de la mer, s’il m’estoit possible de l’expliquer, sans user de plusieurs suppositions, qui sembleroient peut-estre plus difficiles à croire que le reflus mesme, pour ceux qui n’ont point encore veu mes principes, lesquels i’espere de publier dans peu de temps, et de vous satisfaire alors touchant cette partie, et peut estre aussi touchant plusieurs autres.

Tout ce que ie puis dire du Livre de Cive, est que ie juge que son autheur est le mesme que celuy qui a fait les troisiémes objections contres mes Meditations, et que ie le trouve beaucoup plus habile en Morale qu’en Metaphysique ny en Physique ; nonobstant que ie ne puisse aucunement approuver ses principes ny ses maximes, qui sont tres-mauvaises, et tres-dangereuses, en ce qu’il suppose tous les hommes méchans, ou qu’il leur donne sujet de l’estre. Tout son but est d’écrire en faveur de la Monarchie ; ce qu’on pourroit faire plus avantageusement et plus solidement qu’il n’a fait, en prenant des maximes plus vertueuses et plus solides. Et il écrit aussi fort au desadvantage de l’Eglise et de la Religion Clerselier III, 105 Romaine, en sorte que s’il n’est particulierement appuyé de quelque faveur fort puissante, ie ne voy pas comment il peut exempter son Livre d’estre censuré.
Ie suis,