AT II, 24

AU R. PERE MERSENNE.

LETTRE XLI.

MON REVEREND PERE,
Ie dois réponse à trois de vos Lettres, à sçavoir, du huitiéme Ianvier, du huitiéme et du douziéme Février, dont ie n’ay receu la derniere qu’auiourd’huy, et il n’y a pas plus de huit iours que i’ay receu la premiere ; Ie répondray par ordre à tout ce qui y est qui a besoin de réponse, apres vous avoir tres-affectueusement remercié en general de la fidelité avec laquelle vous m’avertissez d’une infinité de choses Clerselier III, 187 qu’il m’importe de sçavoir, et vous avoir assuré que tant s’en faut que ie me fasche des médisances qu’on avance contre moy, qu’au contraire ie m’en réjouïs, estimant qu’elles me sont dautant plus avantageuses, et pour cela mesme plus agreables, qu’elles sont plus enormes et extravagantes, car elles me touchent dautant moins ; et ie sçay que les mal-veillans n’auroient pas tant de soin d’en médire, s’il n’y avoit aussi d’autres personnes qui en dissent du bien ; outre que la verité a besoin quelquefois de contradiction pour estre mieux reconnuë. Mais il faut se mocquer de ceux qui parlent sans raison ny fondement ; Et particulierement pour le AT II, 25 S. N. ie m’estonne de ce que vous daignez encore parler à luy, apres le trait qu’il vous a joüé. Ie serois bien-aise d’en apprendre encore une fois l’histoire au vray, car vous me l’avez mandée à diverses reprises, et diversement, en sorte que ie ne sçay ce que i’en pourrois dire ou écrire assurément, en cas qu’il se presentast occasion de l’en remercier selon son merite ; Pour ses discours et ceux de ses semblables, ie vous prie de les mépriser, et de leur témoigner que ie les méprise entierement. Ie vous supplie aussi tres-expressement de ne recevoir aucun écrit, ny de luy, ny de personne, pour me l’envoyer, si ceux qui vous en presenteront n’écrivent au bas qu’ils consentent que ie le fasse imprimer avec ma réponse ; à quoy s’ils font de la difficulté, vous leur direz, s’il vous plaist, qu’ils peuvent donc si bon leur semble addresser leur écrit à mon Libraire, comme i’ay mis au discours de ma Methode page 75. mais qu’apres avoir veu la derniere Lettre de M. de Fermat, où il dit qu’il ne desire pas qu’elle soit imprimée, ie vous ay prié tres-expressement de ne m’en plus envoyer de telle sorte. Ce n’est pas à dire pour cela que si les P P. Iesuites, ou ceux de l’Oratoire, ou autres personnes qui fussent sans contredit honnestes gens, et non passionnez, me vouloient proposer quelque chose, il fust besoin d’user d’une telle précaution, car ie m’accommoderay entierement à leur volonté, mais non point à celle des esprits malicieux, qui ne cherchent rien moins que la verité. Clerselier III, 188 Pour celuy que vous dites qui m’accuse de n’avoir pas AT II, 26 nommé Galilée, il monstre avoir envie de reprendre, et n’en avoir pas de sujet ; Car Galilée mesme ne s’attribuë pas l’invention des Lunettes, et ie n’ay dû parler que de l’inventeur. Ie n’ay point dû non plus nommer ceux qui ont écrit avant moy de l’Optique ; Car mon dessein n’a pas esté d’écrire une histoire, et ie me suis contenté de dire en general, qu’il y en avoit eu qui y avoient desia trouvé plusieurs choses, afin qu’on ne pust s’imaginer que ie me voulusse attribuer les inventions d’autruy ; en quoy ie me suis fait beaucoup plus de tort, qu’à ceux que i’ay obmis de nommer : Car on peut penser qu’ils ont beaucoup plus fait, que peut-estre on ne trouveroit en les lisant, si i’avois dit quels ils sont. Voila pour vostre premiere Lettre.

Ie viens à la seconde, où vous me mandez avoir differé d’envoyer ma Réponse De Maximis et minimis à Monsieur de Fermat, sur ce que deux de ses amis vous ont dit que ie m’estois mépris. En quoy i’admire vostre bonté ; et pardonnez-moy si i’adjoûte vostre credulité, de vous estre si facilement laissé persuader contre moy par les amis de ma partie, lesquels ne vous ont dit cela que pour gagner temps, et vous empescher de la laisser voir à d’autres, donnant cependant tout loisir à leur amy pour penser à me répondre. Car ne doutez point qu’ils ne luy en ayent mandé le contenu ; et si vous l’avez laissée entre leurs mains, ie vous prie de voir s’ils n’en auroient point effacé ces mots, E, iusques a, et mis en leur place, B, pris en, Car ils AT II, 27 me citent ainsi en leur Escrit, pour corrompre le sens de ce que i’ay dit, et trouver là dessus quelque chose à dire ; Mais s’ils avoient changé quelque chose dans le mien (dequoy ie ne veux pas les accuser) ils seroient faussaires, et dignes d’infamie et de risée. I’envoye ma Réponse à Monsieur Midorge, et ie l’ay enfermée avec la Lettre que ie luy écris, afin que si vous craignez qu’ils trouvassent mauvais, que vous luy eussiez fait voir plustost qu’à eux, vous puissiez par ce moyen vous en excuser. Mais ie vous prie en donnant le pacquet à Monsieur Clerselier III, 189 Midorge, de luy communiquer aussi 1. La premiere Lettre que Monsieur de Fermat vous a écrite contre ma Dioptrique. 2. La Copie de son Escrit De Maximis et minimis. 3. Ma Réponse à cét Escrit. 4. La Copie de la replique de M. de Roberval. 5. Et celle de la replique de Monsieur de Fermat contre ma Dioptrique ; Car ces cinq pieces luy sont necessaires pour bien examiner ma cause ; Et ce seroit me faire grande injustice de ne monstrer leurs objections et mes réponses qu’aux amis de Monsieur de Fermat, afin qu’ils fussent ensemble juges et parties. Au reste, ie vous supplie et vous conjure de vouloir retenir des Copies de tout, et de les faire voir à tous ceux qui en auront la curiosité ; comme entr’autres ie serois bien-aise que Monsieur Desargues les vist, s’il luy plaist d’en prendre la peine ; Mais il ne faut point faire voir un papier sans l’autre, et pour cela ie voudrois AT II, 228 qu’ils fussent tous écrits de suitte en un mesme Cayer. Gardez-vous aussi de mettre les Originaux entre les mains des amis de Monsieur de Fermat, sans en avoir des Copies, de peur qu’ils ne vous les rendent plus ; Et vous luy envoyerez s’il vous plaît mes réponses, si-tost que vous les aurez fait copier. Tout Conseillers, et Présidens, et grands Geometres que soient ces Messieurs-là, leurs objections et leurs deffenses ne sont pas soûtenables, et leurs fautes sont aussi claires, qu’il est clair que deux et deux font quatre. La Copie de l’écrit De locis planis et solidis, que ie vous renvoye, grossira extremement ce pacquet, mais c’est à ceux qui le redemandent à en payer le port. Une autre fois ie vous prie de retenir des Copies de tout ce que vous m’envoyerez, et desirerez ravoir ; Mais ie vous prie aussi de ne m’envoyer plus de tels Escrits ; car ie ne pers pas volontiers le temps à les lire, et ie n’ay encore sceu ietter les yeux sur celuy-cy. Pour mes raisons de l’existence de Dieu, i’espere qu’elles seront à la fin autant ou plus estimées, qu’aucune autre partie du Livre ; Le Pere Vatier monstre en faire estat, et me témoigne autant d’approbation par ses dernieres touchant tout ce que i’ay écrit, que i’en sçaurois desirer de Clerselier III, 190 personne ; de façon que ce qu’on vous avoit dit de luy n’est pas vray semblable. I’admire derechef que vous me mandiez que ma reputation est engagée dans ma Réponse à Monsieur AT II, 29 de Fermat, en laquelle ie vous assure qu’il n’y a pas un seul mot que ie voulusse estre changé, si ce n’est qu’on eust falsifié ceux dont ie vous ay averty, ou d’autres, ce qui se connoistroit aux litures, car ie croy n’y en avoir fait aucune. I’admire aussi que vous parliez de marquer ce que vous trouverez de faux contre l’experience en mon Livre ; Car i’ose assurer qu’il n’y en a aucune de fausse, pource que ie les ay faites moy-mesme, et nommément celle que vous remarquez de l’eau chaude qui gele plustost que la froide ; où i’ay dit non pas chaude et froide, mais que l’eau qu’on a tenuë long-temps sur le feu se gele plustost que l’autre ; Car pour bien faire cette experience, il faut ayant fait boüillir l’eau, la laisser refroidir, iusqu’à ce qu’elle ait acquis le mesme dégré de froideur, que celle d’une fontaine, en l’éprouvant avec un verre de temperament, puis tirer de l’eau de cette fontaine, et mettre ces deux eaux en pareille quantité et dans pareils vazes. Mais il y a peu de gens qui soient capables de bien faire des experiences, et souvent en les faisant mal, on y trouve tout le contraire de ce qu’on y doit trouver. Ie vous ay répondu cy-devant touchant les couronnes de la chandelle, et vous aurez maintenant receu ma Lettre.

Ie viens à vostre derniere que ie n’ay receuë qu’auiourd’huy, et il est minuict, car depuis l’avoir receuë i’ay écrit à Monsieur Midorge, à Monsieur Hardy, et la AT II, 30 Réponse à la derniere de Monsieur de Fermat. I’admire vostre credulité de vous estre laissé abuser par ses amis ; pardonnez-moy si ie vous le dis, ie m’assure qu’ils s’en mocquent entre eux. Ie m’attens fort à Monsieur Bachet pour iuger de ma Geometrie. I’ay regret que Galilée ait perdu la veuë ; encore que ie ne le nomme point, ie me persuade qu’il n’auroit pas méprisé ma Dioptrique. Ie n’ay aucune memoire d’avoir iamais veu le sieur Petit que vous me nommez ; mais qui que ce soit laissez-le faire, et ne le découragez point d’écrire contre Clerselier III, 191 moy ; seulement serois-ie bien-aise de sçavoir ce que vous me mandez qu’il avoit mis dans son Escrit, que vous n’avez pas voulu que ie visse, car ce ne peut estre rien de si mauvais, que ie ne puisse entendre sans m’émouvoir ; c’est pourquoy ie vous prie de me le mander tout franchement. Vos analystes n’entendent rien en ma Geometrie, et ie me mocque de tout ce qu’ils disent ; Les constructions et les demonstrations de toutes les choses les plus difficiles y sont, mais i’ay obmis les plus faciles, afin que leurs semblables n’y pussent mordre. Il y en a icy qui l’entendent parfaitement, entre lesquels deux font profession d’enseigner les Mathematiques aux gens de guerre. Pour les Professeurs de l’Ecole pas un ne l’entend, ie dis ny Golius, ny encore moins Hortensius, qui n’en sçait pas assez pour cela. Il n’est pas besoin que vous demandiez aucunes questions à vos Geometres pour m’envoyer ; Mais s’ils vous donnent AT II, 31 des objections recevez-les aux conditions mises cy-dessus ; et du reste témoignez-leur franchement, qu’apres avoir veu leurs Escrits, ie leur ay rendu dans mon estime toute la justice qu’ils meritent. Ie vous prie de me mander particulierement quelle est la condition, et quelles sont les qualitez de Monsieur Desargues, car ie voy qu’il m’a desia obligé en plusieurs choses, et i’auray peut-estre cy-apres occasion de luy écrire. Mais ie ne souhaitte nullement qu’on travaille à l’invention des Lunettes par le commandement de Monsieur le Cardinal, pour les raisons que ie vous ay desia écrites. Sçachez que i’ay demonstré les refractions Geometriquement, et A priori en ma Dioptrique, et ie m’estonne que vous en doutiez encore ; Mais vous estes environné de gens qui parlent le plus qu’ils peuvent à mon desavantge. Ie sçay que ceux qui ne m’aiment pas vous vont voir exprés pour ce sujet, et pour apprendre de mes nouvelles ; C’est pourquoy ie dois plustost m’estonner de ce que nonobstant toutes leurs menées, vous ne continuez pas moins de m’aimer, et de tenir mon party, dequoy ie vous suis tres-particulierement obligé. Ie m’assure que vos Geometres, qui examinent en leur Academie tout ce qui Clerselier III, 192 paroist de nouveau, n’y examineront gueres ma Geometrie, faute de la pouvoir entendre ; mais cette faute viendra plûtost d’eux que de mon Escrit ; Car il y en a icy qui l’entendent, et qui la trouvent autant, ou mesme, quelques-uns, plus claire que la Dioptrique et les Meteores. Pour les refractions, sçachez qu’elles ne suivent nullement la proportion de la pesanteur AT II, 32 des liqueurs ; Car l’huyle de Terebentine, qui est plus legere que l’eau, l’a beaucoup plus grande ; et l’Esprit ou l’huyle de Sel, qui est plus pesante, l’a aussi un peu plus grande. Ie vous remercie de l’avis que vous me donnez du sieur Rivet ; ie connois son cœur il y a long-temps, et de tous les Ministres de ce païs, pas un desquels ne m’est amy ; mais neantmoins ils se taisent, et sont muets comme des poissons ; Ie vous remercie aussi de l’Intus et Foris, Car dautant que vous m’écrivez plus de choses, dautant me faites-vous plus de plaisir, et
ie suis de tout mon cœur,
Mon R. P.
Vostre tres-humble et tres-obéïssant
serviteur, DESCARTES.