AT IV, 223 MONSIEUR,
Le soin qu’il vous a plû avoir de vous enquerir des iugemens qu’on a fait de mes écrits au lieu où vous estes, est un effet de vostre amitié, pour lequel ie vous ay beaucoup d’obligation ; mais encore que lors qu’on a publié quelque livre, l’on soit tousiours bien aise de sçavoir ce que les lecteurs en disent, ie vous puis toutesfois assurer que c’est une chose dont ie me soucie fort peu ; et mesme ie pense connoistre si bien la portée de la plus-part de ceux qui passent pour doctes, que i’aurois mauvaise opinion de mes pensées, si ie voyois qu’ils les approuvassent. Ie ne veux pas dire que celuy dont vous m’avez envoyé le iugement soit de ce nombre ; mais voyant qu’il dit que la façon dont i’ay expliqué l’Arc-en-Ciel est commune, et que mes principes de Physique sont tirez de Democrite, ie croy qu’il ne les a pas beaucoup lûs ; ce que me confirment aussi ses objections contre la rarefaction ; car s’il avoit pris garde à ce AT IV, 224 que i’ay écrit de celle qui se fait dans les Æolipiles, ou dans les machines où l’air est pressé violemment, et dans la poudre à canon, il ne me proposeroit pas celle qui se fait en sa fontaine artificielle. Et s’il avoit remarqué la façon dont i’ay expliqué que l’idée que nous avons du Cors en general, ou de la matiere, ne differe point de celle que nous avons de l’espace, il ne s’arresteroit point à vouloir faire concevoir la penetration des dimensions, par l’exemple du mouvement ; car nous avons une idée tres-distincte des diverses vitesses du mouvement, mais il implique contradiction, et est impossible de concevoir, que deux espaces se penetrent Clerselier I, 492 l’un l’autre. Ie ne répons rien à celuy qui dit que les demonstrations manquent en ma Geometrie  ; car il est vray que i’en ay obmis plusieurs, mais vous les sçavez toutes, et vous sçavez aussi que ceux qui se plaignent que ie les ay obmises, pour ce qu’ils ne les sçauroient inventer d’eux-mesmes, montrent par là qu’ils ne sont pas fort grands Geometres. Ce que ie trouve le plus étrange est la conclusion du iugement que vous m’avez envoyé, à sçavoir, que ce qui empeschera mes principes d’estre receus dans l’école, est qu’ils ne sont pas assez confirmez par l’experience, et que ie n’ay point refuté les raisons des autres. Car i’admire que nonobstant que i’aye demontré en particulier, presque autant d’experiences qu’il y a de lignes en mes écrits, et qu’ayant AT IV, 225 generalement rendu raison dans mes principes de tous les Phainomenes de la nature, i’aye expliqué par mesme moyen toutes les experiences qui peuvent estre faites touchant les Cors inanimez, et qu’au contraire on n’en ait iamais bien expliqué aucune par les principes de la Philosophie vulgaire, ceux qui la suivent ne laissent pas de m’objecter le défaut d’expériences. Ie trouve fort étrange aussi qu’ils desirent que ie refute les argumens de l’école, car ie croy que si ie l’entreprenois, ie leur rendrois un mauvais office ; Et il y a long-temps que la malignité de quelques-uns m’a donné sujet de le faire, et peut-estre qu’enfin ils m’y contraindront. Mais pource que ceux qui y ont le plus d’interest sont les Peres Iesuites, la consideration du Pere C. qui est mon parent, et qui est maintenant le premier de leur compagnie, depuis la mort du General, duquel il estoit assistant, et celle du Pere D. et de quelques autres des principaux de leur Cors, lesquels ie croy estre veritablement mes amis, a esté cause que ie m’en suis abstenu iusques icy ; et mesme que i’ay tellement composé mes principes, qu’on peut dire qu’ils ne contrarient point du tout à la Philosophie commune, mais seulement qu’ils l’ont enrichie de plusieurs choses qui n’y estoient pas ; Car puisque on y reçoit une infinité d’autres opinions qui sont contraires Clerselier I, 493 les unes aux autres, pourquoy n’y pourroit-on pas aussi bien recevoir les miennes. Ie ne voudrois pas toutesfois les en prier ; car si elles sont fausses, ie serois marry qu’ils fussent trompez ; et si elles sont vrayes, ils ont plus d’interest à les rechercher, que moy à les recommander. AT IV, 226 Quoy qu’il en soit, ie vous suis tres-obligé de la souvenance que vous avez de moy, ie m’assure que M. Van. Z. vous mandera ce qui se passe à Utrech, ce qui est cause que ie n’adjouteray icy autre chose, sinon que le tems et l’absence ne diminuëront iamais rien du zele que i’ay à estre toute ma vie, etc.