MONSIEUR ET R. PERE,
I’ay assez éprouvé combien vous favorisiez le desir que i’ay de faire quelque progrez en la recherche de la verité, et le témoignage que vous m’en rendez encore par lettres m’oblige extrémement. Ie suis aussi tres-obligé au R. P. de la Barde pour avoir pris la peine de lire mes pensées de Metaphysique, et m’avoir fait la faveur de les defendre, contre ceux qui m’acusoient de mettre tout en doute ; AT III, 473 Il a tres-parfaitement pris mon intention, et si Clerselier I, 480 i’avois plusieurs protecteurs tels que vous et luy, ie ne douterois point que mon party ne se rendist bien-tost le plus fort ; mais quoy que ie n’en aye que fort peu, ie ne laisse pas d’avoir beaucoup de satisfaction, de ce que ce sont les plus grans hommes et les meilleurs esprits qui goutent et favorisent le plus mes opinions. Ie me laisse aisement persuader que si le R. P. G. eust vescu, il en auroit esté des principaux ; et bien qu’il n’y ait pas long-temps que Monsieur Arnauld soit Docteur, ie ne laisse pas d’estimer plus son iugement, que celuy d’une moitié des anciens. Mon esperance n’a point esté d’obtenir leur approbation en cors ; I’ay trop bien sceu, et prédit il y a long-temps, que mes pensées ne seroient pas au goust de la multitude, et qu’où la pluralité des voix auroit lieu, elles seroient aisement condamnées. Ie n’ay pas aussi desiré celle des particuliers, à cause que ie serois marry qu’ils fissent rien à mon sujet, qui pust estre desagreable à leurs confreres, et aussi qu’ elle s’obtient si facilement pour les autres livres, AT III, 474 que i’ay crû que la cause pour laquelle on pourroit iuger que ie ne l’ay pas, ne me seroit point desavantageuse ; mais cela ne m’a pas empesché d’offrir mes Meditations à vostre Faculté, afin de les faire d’autant mieux examiner ; et que si ceux d’un Cors si celebre ne trouvoient point de iustes raisons pour les entreprendre, cela me pust assurer des veritez qu’elles contiennent.

Pour ce qui est du principe par lequel il me semble connoistre que l’idée que i’ay d’une chose, non redditur à me inadæquata per abstractionem intellectus, ie ne le tire que de ma propre pensée ; car estant assuré que ie ne puis avoir aucune connoissance de ce qui est hors de moy, que par l’entremise des idées que i’en ay en moy, ie me garde bien de rapporter mes iugemens immediatement aux chosés, et de leur rien attribuer de positif, que ie ne l’aperçoive auparavant en leurs idées : mais ie croy aussi que tout ce qui se trouve en ces idées, est necessairement dans les choses ; ainsi pour sçavoir si mon idée n’est point renduë non complete, Clerselier I, 481 ou inadæquata, par quelque abstraction de mon esprit, i’examine seulement si ie ne l’ay point tirée, non de quelque sujet plus complet, mais de quelqu’autre idée plus complete et plus parfaite que i’aye AT III, 475 en moy ; et si ie ne l’en ay point tirée per abstractionem intellectus, c’est à dire, en détournant ma pensée d’une partie de ce qui est compris en cette idée plus complete, pour l’apliquer d’autant mieux, et me rendre d’autant plus attentif à l’autre partie ; Comme lors que ie considere une figure, sans penser à la substance ny à la quantité dont elle est figure, ie fais une abstraction d’esprit, que ie puis aisément reconnoistre par aprés, en examinant si ie n’ay point tiré cette idée que i’ay de la figure, de quelqu’autre que i’ay eu auparavant, et à qui elle est tellement jointe, que bien qu’on puisse penser à l’une, sans avoir aucune attention à l’autre, qu’on puisse toutefois la nier de cette autre, lors qu’on pense à toutes les deux ; Car ie voy clairement que l’idée de la figure, est ainsi jointe à l’idée de l’extension et de la substance, vû qu’il est impossible que ie conçoive une figure, en niant qu’elle ait aucune extension, et en niant qu’elle soit l’extension d’une substance. Mais l’idée d’une substance estenduë et figurée est complete, à cause que ie la puis concevoir toute seule, et nier d’elle toutes les autre choses dont i’ay des idées. Or il est ce me semble fort clair, que l’idée que i’ay d’une substance qui pense, est complete en cette façon, et que ie n’ay aucune autre idée en mon esprit qui la precede, et qui luy soit tellement iointe, que ie ne les puisse bien concevoir en les niant AT III, 476 l’une de l’autre ; car il ne peut y en avoir de telle en moy, que ie ne la connoisse. Et enfin ce ne sont que les Modes seuls, dont les idée sont renduës non completes par l’abstraction de nostre esprit, lors que nous les considerons sans la chose dont ils sont Modes ; Car pour les substances elles ne peuvent n’estre pas completes, et mesme il est impossible de concevoir aucune de ces qualitez qu’on nomme réelles, que par cela seul qu’on les nomme réelles, on ne les conçoive comme completes ; ce qui Clerselier I, 482 fait aussi qu’on avoüe qu’elles peuvent estre separées de la substance, sinon naturellement, au moins surnaturellement, ce qui suffit. On dira peut-estre que la difficulté demeure encore, à cause que bien que ie conçoive l’Ame et le Cors comme deux substances qui peuvent estre l’une sans l’autre, ie ne suis pas toutesfois assuré qu’elles soient telles que ie les croy. Mais il en faut revenir à la regle cy-devant posée, à sçavoir, que nous ne pouvons avoir aucune connoissance des choses, que par les idées que nous en concevons ; et que par consequent nous n’en devons iuger que suivant ces idées, et mesme penser que tout ce qui repugne à ces idées est absolument impossible, et implique contradiction. Ainsi nous n’avons aucune autre raison pour assurer qu’il n’y a point de montagne sans valée, sinon que nous voyons que leurs idées ne peuvent estre completes, quand nous les considerons l’une sans l’autre, bien que nous puissions par abstraction, avoir l’idée d’une montagne, AT III, 477 ou d’un lieu par lequel on monte de bas en haut, sans considerer qu’on peut aussi descendre par le mesme de haut en bas. Ainsi nous pouvons dire qu’il m’explique contradiction, qu’il y ait des atomes, ou des parties de matiere qui ayent de l’extension, et toutesfois qui soient indivisibles, à cause qu’on ne peut avoir l’idée d’aucune extension, sans avoir aussi celle de sa moitié, ou de son tiers, ny par consequent sans la concevoir comme divisible en deux ou en trois ; Car de cela seul que ie considere les deux moitiez d’une partie de matiere, tant petite qu’elle puisse estre, comme deux substances completes, et quarum ideæ non redduntur à me inadequatæ per abstractionem intellectus, ie conclus certainement qu’elles sont réellement divisibles ; et si l’on me disoit que nonobstant que ie les puisse concevoir l’une sans l’autre, ie ne sçay pas pour cela, si Dieu ne les a point unies ou jointes l’une à l’autre d’un lien si estroit, qu’elles soient entierement inseparables, et ainsi que ie n’ay pas raison de l’assurer ; le répondrois que de quelque lien qu’il puisse les avoir jointes, ie suis assuré qu’il les peut Clerselier I, 483 separer, et ainsi absolument parlant qu’elles peuvent estre separées, AT III, 478 puis qu’il m’a donné la faculté de les concevoir comme separées. Et ie dis tout le mesme de l’Ame et du Cors, et generalement de toutes les choses dont nous avons des idées diverses, et completes ; Mais ie ne nie pas pour cela qu’il ne puisse y avoir dans l’Ame ou dans le Cors plusieurs choses dont ie n’ay aucunes idées ; ie nie seulement qu’il y ait rien qui repugne aux idées que i’en ay, car autrement Dieu seroit trompeur, et nous n’aurions aucune regle pour nous assurer de la verité.

La raison pour laquelle ie croy que l’Ame pense toujours, est la mesme qui me fait croire que la lumiere luit tousiours, bien qu’il n’y ait point d’yeux qui la regardent ; que la chaleur est tousiours chaude bien qu’on ne s’y chauffe point ; que le Cors, ou la substance étenduë, a tousiours de l’extension ; et generalement que ce qui constituë la nature d’une chose y est tousiours pendant qu’elle existe ; en sorte qu’il me seroit bien plus aisé de croire que l’Ame cesseroit d’estre, quand on dit qu’elle cesse de penser, que non pas de concevoir qu’elle soit sans pensée. Et ie ne voy icy aucune difficulté, qu’à cause qu’on iuge superflu de croire qu’elle pense lors qu’il ne nous en reste AT III, 479 aucun souvenir par apres ; mais si on considere que nous avons toutes les nuits mille pensées, et mesme qu’en veillant nous en avons eu mille depuis une heure, dont il ne nous reste aucune trace, et dont nous ne voyons pas mieux l’utilité, que de celles que nous pouvons avoir euës avant que de naistre, on aura bien moins de peine à se le persuader, qu’à iuger, qu’une substance dont la nature est de penser, puisse exister, et toutefois ne penser point. Ie ne voy aussi aucune difficulté à entendre que les facultez d’imaginer et de sentir appartiennent à l’Ame, à cause que ce sont des especes de pensées ; et neantmoins elles n’appartiennent à l’Ame qu’entant qu’elle est iointe au Cors, à cause que ce sont des especes de pensées, sans lesquelles on peut concevoir l’Ame toute pure. Pour ce qui est des animaux, nous connoissons Clerselier I, 484 bien en eux des mouvemens semblables à ceux qui suivent de nos imaginations ou sentimens, mais non pas pour cela des imaginations ou sentimens ; Et au contraire ces mesmes mouvemens se pouvans faire sans imagination, nous avons raison de croire que c’est ainsi qu’ils se font en eux, ainsi que i’espere faire voir clairement, en décrivant par le menu toute l’architecture de leur Cors, et les causes de leurs mouvemens. AT III, 480 Mais ie crains que ie ne vous aye déja ennuyé par la longueur de cette lettre, ie me tiendray tres-heureux si vous me continuez l’honneur de vostre bien-veillance, et la faveur de vostre protection, comme à celuy qui est, etc.