AT I, 197

MONSIEUR,
Encore que pendant que vous avez esté à Balzac, ie sceusse bien que tout autre entretien que celuy de vous-mesme, vous devoit estre importun, si est-ce que ie n’eusse pû m’empescher de vous y envoyer par fois quelque mauvais compliment, si i’eusse crû que vous y eussiez dû demeurer si long-temps, comme vous avez fait. Mais ayant eu l’honneur de recevoir une de vos Lettres, par laquelle vous me faisiez esperer que vous seriez bien-tost à la Cour, ie fis un peu de scrupule d’aller troubler vostre repos iusque dans le desert, et crû qu’il valoit mieux que i’attendisse à vous écrire, que vous en fussiez sorty ; c’est ce qui m’a fait differer d’un voyage à l’autre l’espace de dix-huit mois, ce que ie n’ay iamais eu intention de differer plus de huit iours ; et ainsi sans que vous m’en ayez obligation, ie vous ay exemté tout ce temps-là de l’importunité de mes Lettres. Mais puisque vous estes maintenant à Paris, il faut que ie vous demande ma part du temps que vous avez resolu d’y perdre à l’entretien de ceux qui vous iront visiter, et que ie vous die que depuis deux ans que ie suis dehors, ie AT I, 198 n’ay pas esté une seule fois tenté d’y retourner, sinon depuis qu’on m’a mandé que vous y estiez ; Mais cette nouvelle m’a fait connoistre que ie pourrois estre maintenant quelqu’autre-part, plus heureux que ie ne suis icy, et si l’occupation qui m’y retient n’estoit selon mon petit iugement la plus importante, en laquelle ie puisse iamais estre employé, la seule esperance d’avoir l’honneur de vostre conversation, et de voir naistre naturellement devant Clerselier I, 473 moy ces fortes pensées que nous admirons dans vos ouvrages, seroit suffisante pour m’en faire sortir. Ne me demandez point, s’il vous plaist, qu’elle peut estre cette occupation que i’estime si importante, car i’aurois honte de vous la dire ; Ie suis devenu si Philosophe, que ie méprise la plus part des choses qui sont ordinairement estimées, et en estime quelques autres dont on n’a point accoustumé de faire cas. Toutesfois, pource que vos sentimens sont fort éloignez de ceux du peuple, et que vous m’avez souvent témoigné que vous iugiez plus favorablement de moy que ie ne meritois, ie ne laisseray pas de vous en entretenir plus ouvertement quelque iour, si vous ne l’avez point desagreable. Pour cette heure, ie me contenteray de vous dire que ie ne suis plus en humeur de rien mettre par écrit, ainsi que vous m’y avez autresfois vû disposé ; Ce n’est pas que ie ne fasse grand état de la reputation lors qu’on est certain de l’acquerir bonne et grande comme vous avez fait ; Mais pour une mediocre, et incertaine, telle que ie la pourois esperer, ie l’estime beaucoup moins que le repos et la tranquillité d’esprit que ie possede. Ie dors icy dix heures toutes AT I, 199 les nuits, et sans que iamais aucun soin me réveille, apres que le sommeil a long-tems promené mon esprit dans des buys, des Iardins, et des Palais-enchantez, où i’éprouve tous les plaisirs qui sont imaginez dans les Fables, ie mesle insensiblement mes réveries du iour avec celles de la nuit ; et quand ie m’aperçoy d’estre éveillé, c’est seulement afin que mon contentement soit plus parfait, et que mes sens y participent ; car ie ne suis pas si severe, que de leur refuser aucune chose qu’un Philosophe leur puisse permettre, sans offenser sa conscience. Enfin il ne manque rien icy que la douceur de vostre conversation, mais elle m’est si necessaire pour estre heureux, que peu s’en faut que ie ne rompe tous mes desseins, afin de vous aller dire de bouche que ie suis de tout mon cœur, MONSIEUR,
Vostre tres-humble et tres-obeïssant serviteur, DESCARTES.