MONSIEUR,
Sans user aujourd’huy de l’authorité que vous avez sur moy, qui seroit capable (si vous me le commandiez) de me faire suprimer des choses que i’aurois estimées les plus iustes et les plus raisonnables ; Ie vous prie de ne faire intervenir que vostre raison, au iugement que ie vous demande sur la réponse que i’ay faite à un certain Placart, qui contient une vintaine d’assertions touchant l’Ame raisonnable. Mon écrit, que ie vous envoye, vous fera connoistre les raisons qui m’ont porté à y faire réponse ; et quoy que leur Autheur ait suprimé son nom, ie ne doute Clerselier I, 434 point que vous ne le reconnoissiez par le stile, ou mesme que vous ne l’apreniez du bruit commun ; mais puis qu’il a tâché de se mettre à couvert, ie ne vous le deceleray point. Seulement ie vous demande un peu de patience pour cette lecture, et beaucoup d’attention ; car i’attens vostre iugement pour me determiner si ie le dois donner au public ; Et pour cela ie vous l’envoye tel que ie me propose de le faire paroistre, si vous ne l’improuvez point.

REMARQUES DE RENE DESCARTES,

Sur un certain Placart imprimé aux Pays-bas vers la fin de l’année 1647. qui portoit ce titre ;

Explication de l’Esprit humain, ou de l’Ame raisonnable, où il est monstré ce qu’elle est et ce qu’elle peut estre. Version.

Il m’a esté mis depuis peu de iours deux livrets entre les mains, dans l’un desquels on s’attaque ouvertement et directement à moy, et dans l’autre on ne s’y attaque que couvertement et indirectement. Pour le premier, ie ne m’en tourmente pas beaucoup : au contraire ie rend graces à son Autheur, de ce que ne l’ayant remply que d’inutiles cavillations, et de calomnies si noires qu’elles ne pourront estre crües de personne, il monstre par là clairement qu’il n’a pû rien trouver en mes écrits qu’il pust iustement reprendre ; et ainsi il en confirme mieux la verité, que s’il les avoit publiquement loüez, et cela aux dépens de sa reputation. Pour l’autre ie m’en mets davantage en peine ; car bien qu’il ne contienne rien qui s’adresse ouvertement à moy, et qu’il paroisse sans aucun nom, ny de l’Autheur ny de l’Imprimeur : Toutesfois, pource qu’il contient des opinions que ie iuge estre tres-pernicieuses et tres-fausses, et qu’il a esté imprimé en forme de Placart, afin qu’il pust estre commodément affiché aux portes Clerselier I, 435 des Temples, et ainsi qu’il fust exposé à la veüe de tout le monde ; Et aussi pource que i’ay apris qu’il a déjà esté une autrefois imprimé en une autre forme, sous le nom d’un certain personnage qui s’en dit l’Autheur, que la pluspart estiment n’enseigner point d’autres opinions que les miennes ; Ie me trouve obligé d’en découvrir les erreurs, de peur qu’elles ne me soient imputées par ceux qui n’ayant pas lû mes écrits, pourront par hazard ietter les yeux sur de telles affiches.

Voicy maintenant le Placart tel qu’il a paru la derniere fois.

EXPLICATION DE L’ESPRIT HUMAIN, ou de l’Ame raisonnable ; où il est monstré ce qu’elle est, et ce qu’elle peut estre. Version.

Article premier.

L’Esprit humain est, ce parquoy les actions de la pensée sont immediatement exercées dans l’Homme ; et il ne consiste precisement que dans ce Principe Interne, ou dans cette Faculté que l’Homme a de penser.

II.

Pour ce qui est de la nature des choses, rien n’empesche, ce semble, que l’Esprit ne puisse estre ou une Substance, ou un certain Mode de la substance corporelle ; Où si nous voulons suivre le sentiment de quelques nouveaux Philosophes, qui disent que l’étenduë et la pensée sont des attributs qui sont en certaines substances, comme dans leurs propres sujets, puisque ces attributs ne sont point opposez, mais simplement divers ; ie ne voy pas que rien puisse empescher que l’Esprit, ou la pensée, ne puisse estre un Attribut, qui convienne à un mesme sujet que l’Etenduë, quoy que la notion de l’un ne soit pas comprise dans la notion de l’autre : Dont la raison est, Que tout ce que nous pouvons concevoir peut aussi estre : Or est-il que l’on peut concevoir que l’Esprit humain soit quelqu’une de ces choses , car Clerselier I, 436 il n’y a en cela aucune contradiction ; Et partant il en peut estre quelqu’une.

III.

C’est pourquoy ceux-là se trompent, qui soutiennent que nous concevons clairement et distinctement l’Esprit humain, comme une chose qui actuellement et par necessité est distincte reellement du corps.

IV.

Mais maintenant qu’il soit vray que l’Esprit humain soit en effet une Substance, ou un Esprit distinct réellement du corps, et qu’il en puisse estre actuellement separé, et subsister de soy-mesme sans luy, cela nous est revelé en plusieurs lieux de la sainte Escriture ; Et ainsi ce qui de sa nature peut estre douteux pour quelques-uns, (au moins si nous ne nous contentons pas d’une legere et morale connoissance des choses, mais si nous en voulons rechercher exactement la verité) nous est maintenant devenu certain et indubitable, par la revelation qui nous en a esté faite dans les saintes Lettres.

V.

Et cela ne fait rien de dire que nous pouvons douter de l’existence du Corps, mais que nous ne pouvons aucunement douter de celle de l’Esprit ; car cela prouve seulement que pendant que nous doutons de l’existence du Corps, nous ne pouvons pas alors dire que l’Esprit en soit un Mode.

VI.

Quoy que l’Esprit humain, ou l’Ame raisonnable soit une substance distincte reellement du corps, neantmoins pendant qu’elle est dans le corps, elle est organique en toutes ses actions : c’est pourquoy selon les diverses dispositions du Corps, les pensées de l’Ame sont aussi diverses.

VII.

Comme elle est d’une nature differente du Corps, et de ses diverses dispositions, dont elle ne peut tirer son origine, elle est incorruptible.

VIII.

Et comme la notion que nous en avons, ne nous fait concevoir en Clerselier I, 437 elle aucunes parties, ny aucune étenduë ; c’est en vain que l’on demande si elle est toute entiere dans le tout, et toute entiere dans chaque partie.

IX.

Comme les choses qui ne sont qu’Imaginaires peuvent aussi bien faire impression sur l’Esprit, ou sur l’Ame, que celles qui sont vrayes, il s’ensuit qu’il est naturellement incertain, si nous appercevons veritablement aucun corps ; (au moins si comme il a desia esté dit, nous ne voulons pas nous contenter d’une legere et morale connoissance de la verité, mais que nous veüillions connoistre les choses avec certitude,) mais la revelation qui nous a esté faite dans les saintes Lettres nous a encore relevez de ce doute ; car elle nous apprend certainement, que Dieu a creé le Ciel et la Terre, et toutes les choses qui y sont contenües, et qu’il les conserve encore à present.

X.

Le lien qui tient l’Ame unie et conjointe au Corps, n’est autre que la Loy de l’immutabilité de la Nature ; qui est telle, que chaque chose demeure en l’estat qu’elle est, pendant que rien ne la change.

XI.

Comme elle est une substance, et que dans la generation de chaque Homme en particulier il s’en produit une nouvelle, ceux-là sans doute ont tres bonne raison, qui disent que l’Ame raisonnable est produite par une immediate creation de Dieu.

XII.

L’Esprit n’a pas besoin d’idées, ou de notions, ou d’axiomes qui soient nez ou naturellement imprimez en luy ; mais la seule faculté qu’il a de penser luy sufit pour exercer ses actions.

XIII.

Et partant toutes les communes Notions qui se trouvent empraintes en l’Esprit, tirent toutes leur origine, ou de l’Observation des choses, ou de la Tradition.

XIV.

Bien plus, l’idée mesme de Dieu a esté mise en l’Esprit, ou par la revelation Divine, ou par la Tradition, ou par l’Observation des choses.

Clerselier I, 438 XV.

La notion que nous avons de Dieu, ou cette idée de Dieu qui est existante en nostre Esprit, n’est pas un argument assez fort et convainquant pour prouver Que Dieu existe, puis qu’il est certain que toutes les choses dont nous avons en nous les idées n’existent pas actuellement ; et qu’il est certain aussi que cette idée, estant une conception de nostre Esprit, et mesme une conception imparfaite, n’est pas plus au dessus de la portée de nostre Esprit, ou de nostre pensée, et n’excede pas davantage la vertu naturelle que nous avons de penser, que l’idée d’aucune autre chose que ce soit.

XVI.

La pensée de l’Esprit est de deux sortes ; à sçavoir, l’Entendement, et la Volonté.

XVII.

L’Entendement, est la perception, et le jugement.

XVIII.

La perception est le sentiment, la reminiscence, et l’imagination.

XIX.

Tout sentiment est une perception de quelque mouvement corporel, laquelle ne demande point l’entremise d’aucunes especes intentionnelles : et le lieu où se fait le sentiment n’est pas l’organe exterieur du sens, mais le cerveau seul.

XX.

La volontè est libre, et indifferente à se determiner aux choses opposées, à l’égard des choses naturelles ; comme nous le sçavons par nostre propre experience.

XXI.

C’est elle mesme qui se determine. Et elle ne doit pas estre dite aveugle, non plus que l’œil ne doit pas estre appellé sourd.

Il n’y en a point qui parviennent plus aisément à une haute reputation de pieté que les superstitieux, et les hypocrites.

Clerselier I, 439 EXAMEN DU SUSDIT PLACART.


REMARQUES SUR LE TILTRETITRE. Version.


Ie remarque que par le titre on ne promet pas de simples Assertions ou Propositions touchant l’Ame raisonnable, mais qu’on en promet une entiere explication ; de sorte que nous devons croire que toutes les raisons, ou du moins les principales de celles que l’Autheur a eu, non seulement pour prouver, mais mesme pour expliquer les choses qu’il a proposées, sont contenuës dans ce Placart, et qu’il n’y a pas d’apparence d’en attendre iamais de luy de meilleures. Quant à ce qu’il appelle l’Ame raisonnable du nom d’Esprit humain, ie luy en sçay bon gré : car par ce moyen il évite l’Equivoque qui est dans le mot d’Ame  ; et ie puis dire qu’en cela il m’a voulu imiter.

Remarques sur chaque article.

Dans le premier article, il semble vouloir definir cette Ame raisonnable, mais il le fait fort imparfaitement ; car il en obmet le genre, à sçavoir qu’elle est ou une Substance, ou un Mode, ou quelqu’autre chose ; et il en donne seulement la difference, laquelle il a empruntée de moy : Car personne que ie sçache n’a dit avant moy qu’elle ne consiste precisement que dans ce Principe Interne, ou dans cette Faculté que l’homme a de penser.

Dans le second article, il commence à chercher quel est son genre, et dit en ce lieu-là, qu’il semble qu’il ne repugne point à la nature des choses que l’Esprit humain puisse estre ou une Substance, ou un certain Mode de la substance corporelle.

Laquelle Assertion enferme une contradiction qui n’est pas moindre, que s’il avoit dit, Qu’il ne repugne point à Clerselier I, 440 la nature des choses qu’une montagne soit sans vallée, ou avec une vallée ; car il faut bien prendre garde de faire distinction entre ces choses qui de leur nature sont susceptibles de changement, comme, Que i’écrive maintenant ou que ie n’écrive pas ; qu’un tel soit prudent, un autre imprudent ; et celles qui ne se changent iamais, comme sont toutes les choses qui appartiennent à l’essence de quelque chose, ainsi que tous les Philosophes demeurent d’accord. Et de vray, il n’y a point de doute qu’à l’égard des choses Contingentes, on peut dire qu’il ne repugne point à la Nature des choses qu’elles soient d’une façon ou d’une autre : par exemple, il ne repugne point que i’écrive maintenant, ou que ie n’écrive pas : mais lors qu’il s’agit de l’Essence d’une chose, il est tout à fait absurde, et mesme il y a de la contradiction, de dire qu’il ne repugne point à la Nature des choses, qu’elle soit d’une autre façon qu’elle n’est en effet ; Et il n’est pas plus de la nature d’une montagne de n’estre point sans vallée, qu’il est de la nature de l’Esprit humain d’estre ce qu’il est, à sçavoir d’estre une Substance, si en effet il en est une, ou d’estre un certain Mode de la substance corporelle, s’il est vray qu’il soit un tel Mode. Et c’est ce que nostre Auteur tasche icy de persuader ; Et pour le prouver il adjoute ces mots, ou si nous voulons suivre le sentiment de quelques nouveaux Philosophes, etc. par lesquelles paroles il est aisé à connoistre que c’est de moy de qui il entend parler ; car ie suis le premier qui ay consideré la Pensée comme le principal Attribut de la substance Incorporelle, et l’Etenduë comme le principal attribut de la substance Corporelle : mais ie n’ay pas dit que ces Attributs estoient en ces substances comme en des sujets differens d’eux. Et il faut bien prendre garde que par ce mot d’Attribut, que ie donne à la Pensée et à l’Etenduë, nous n’entendions icy rien autre chose que ce que les Philosophes appellent communement un mode, ou une façon ; car il est bien vray qu’à parler generalement nous pouvons donner le nom d’Attribut Clerselier I, 441 à tout ce qui a esté attribué à quelque chose par la nature, et en ce sens le nom d’Attribut peut convenir également au Mode, qui peut estre changé, et à l’Essence mesme d’une chose, qui est tout à fait immuable ; mais ce n’est pas ainsi universellement que ie l’ay pris, quand i’ay consideré la Pensée et l’Etenduë comme les principaux attributs des substances ou elles resident, mais au sens qu’on le prend d’ordinaire, et quand par ce mot d’Attribut on entend une chose qui est immuable, et inseparable de l’essence de son sujet ; comme celle qui la constituë, et qui pour cela mesme est opposée au Mode. C’est en ce sens-là qu’on s’en sert, quand on dit qu’il y a en Dieu plusieurs Attributs, mais non pas plusieurs Modes. C’est ainsi que l’un des Attributs de chaque substance, quelle qu’elle soit, est qu’elle subsiste par elle mesme. De mesme aussi l’étenduë d’un certain cors en particulier peut bien à la verité admettre en soy une varieté de modes : car par exemple, quand ce cors est Spherique, il est d’une autre façon que quand il est Quarré, et ainsi estre Spherique et estre quarré sont deux diverses façons d’étenduë ; mais l’étenduë mesme qui est le sujet de ces modes estant considerée en soy, n’est pas un mode de la substance corporelle, mais bien un attribut qui en constituë l’essence et la nature. Ainsi enfin la pensée peut recevoir plusieurs divers modes ; car assurer est une autre façon de penser que nier, aimer en est une autre que desirer, et ainsi des autres ; Mais la Pensée mesme, entant qu’elle est le principe interne d’où procedent tous ces modes, et dans lequel ilils sont comme dans leur sujet, n’est pas conceuë comme un mode, mais comme un attribut qui constituë la nature de quelque substance : Et la question est maintenant de sçavoir si cette substance qu’elle constituë est corporelle, ou incorporelle.

Il adjoute, Que ces attributs ne sont pas opposez, mais simplement divers ; En quoy il y a encore une contradiction : car lors qu’il s’agit d’attributs qui constituent l’essence de Clerselier I, 442 quelques substances, il ne sçauroit y avoir entr’eux de plus grande opposition que d’estre divers : Et lors qu’il confesse que l’un est different de l’autre, c’est de mesme que s’il disoit que l’un n’est pas l’autre ; Or estre et ne pas estre sont opposez. Il poursuit ; Puis qu’ils ne sont pas opposez, mais divers, ie ne voy pas que rien puisse empescher que l’Esprit ne puisse estre un attribut, qui convienne à un mesme sujet que l’étenduë, quoy que la notion de l’un ne soit point comprise dans la notion de l’autre. Dans lesquelles paroles il y a un manifeste Paralogisme : car il conclud de toutes sortes d’attributs, ce qui ne peut estre vray que des modes proprement dits ; et neantmoins il ne prouve nulle part que l’esprit, ou ce principe interne par lequel nous pensons, soit un tel mode ; mais au contraire ie prouveray tout maintenant par ce qu’il dit luy-mesme dans le cinquiéme article, que ce n’en est pas un. Pour ce qui est de ces autres sortes d’attributs qui constituent la nature des choses, on ne peut pas dire que ceux qui sont divers, et qui ne sont en aucune façon compris dans la notion l’un de l’autre, conviennent à un seul et mesme sujet : car c’est de mesme que si l’on disoit qu’un seul et mesme sujet a deux natures diverses ; ce qui enferme une manifeste contradiction, au moins lors qu’il est question, comme icy d’un sujet simple, et non pas d’un sujet composé. Mais il y a icy trois choses à remarquer, lesquelles si cét ecrivain eust bien entenduës, iamais il ne seroit tombé en des erreurs si manifestes.

La premiere est, Qu’il est de la nature du Mode, que bien que nous puissions concevoir aisément la substance sans luy, nous ne pouvons pas toutesfois reciproquement concevoir clairement le mode, sans concevoir en mesme temps la substance dont il dépend, et dont il est le mode, comme i’ay expliqué en l’article soixante et uniesme de la premiere partie de mes Principes ; Et en cela tous les Philosophes conviennent. Or il est manifeste, que nostre Auteur n’a pas pris garde à cette regle, par ce qu’il dit en l’article Clerselier I, 443 cinquiéme ; car il avoüe luy-mesme en ce lieu-là, que nous pouvons douter de l’existence du Corps, lors mesme que nous ne doutons point de l’existence de l’Esprit : D’où il suit que l’Esprit peut estre conceu sans le Cors, et partant que ce n’en est pas un mode.

La seconde chose que ie desire que l’on remarque icy, est la difference qu’il y a entre les Estres simples, et les Estres composez ; car cét Estre-là est composé, dans lequel se rencontrent deux ou plusieurs attributs, chacun desquels peut estre conceu distinctement sans l’autre ; car de cela mesme que l’un est ainsi conceu distinctement sans l’autre, on connoist qu’il n’en est pas le mode, mais qu’il est une chose, ou l’attribut d’une chose qui peut subsister sans luy. L’Estre simple au contraire est celuy dans lequel on ne remarque point de semblables attributs. D’où il paroist, que ce sujet là est simple dans lequel nous ne remarquons que la seule étenduë, et quelques autres modes qui en sont des suites et des dépendances : comme aussi celuy, dans lequel nous ne reconnoissons que la seule Pensée, et dont tous les Modes ne sont que des diverses façons de penser : Mais que celuy là est composé dans lequel nous considerons l’Etenduë joint avec la Pensée, c’est à sçavoir l’Homme, qui est composé de Corps et d’Ame, lequel nostre Autheur semble icy avoir pris seulement pour le Corps, dont l’Esprit est un Mode.

Enfin il faut remarquer icy, Que dans les sujets qui sont composez de plusieurs substances, souvent il y en a une qui est la principale, et qui est tellement considerée, que tout ce que nous luy adjoutons de la part des autres, n’est à son égard autre chose qu’un Mode, ou une façon de la considerer ; Ainsi un homme habillé peut estre consideré comme un certain tout composé de cét Homme et de ses habits ; mais estre habillé, au regard de cét Homme, est seulement un Mode, ou une façon d’Estre sous laquelle nous le considerons, quoy que ses habits soient des Substances. Et c’est ainsi que nostre Autheur a pû dans l’Homme, qui est Clerselier I, 444 composé de Corps et d’Ame, considerer le Corps comme la principale partie, au respect de laquelle estre animé, ou estre capable de penser, n’est rien autre chose qu’un Mode : Mais il est ridicule d’inferer de là, que l’Ame mesme, ou ce principe par lequel le corps est dit estre capable de penser, n’est pas une Substance differente du Corps.

Il tasche apres cela de confirmer ce qu’il a dit par ce syllogisme. Tout ce que nous pouvons concevoir, peut aussi estre. Or est-il que nous pouvons concevoir que l’Esprit humain soit ou une Substance, ou un Mode de la Substance corporelle ; car il n’y a en cela aucune contradiction : Donc l’Esprit humain peut estre l’une ou l’autre de ces deux choses. Surquoy il faut remarquer que cette regle, à sçavoir, Que tout ce que nous pouvons concevoir, peut aussi estre, Quoy qu’elle soit de moy, et veritable, toutes et quantesfois qu’il s’agist d’une conception claire et distincte, laquelle enferme la possibilité de la chose qui est conceuë, à cause que Dieu est capable de faire tout ce que nous sommes capables de concevoir clairement comme possible ; cette regle, dis je, ne doit pas estre temerairement usurpée, pource qu’il peut aisément arriver que quelqu’un croira entendre et apercevoir clairement quelque chose, laquelle neantmoins, à cause de quelques prejugez dont il est prévenu et comme aveuglé, il n’entendra et n’apercevra point du tout. Et c’est ce qui est arrivé à cét Autheur, lors qu’il a pretendu qu’il n’y avoit point de contradiction qu’une seule et mesme chose eust l’une ou l’autre de deux natures entierement diverses, c’est à sçavoir, qu’elle fust ou une Substance, ou un Mode. A la verité s’il eust seulement dit qu’il ne voyoit point de raison pourquoy l’Esprit humain dûst plutost estre estimé une Substance Incorporelle, qu’un Mode de la Substance Corporelle, son ignorance auroit pû estre excusée. Si d’ailleurs il avoit dit qu’il n’est pas possible à la raison humaine de trouver iamais aucune preuve par laquelle on puisse demonstrer que l’Esprit humain soit l’un plutost que l’autre ; certes son arrogance seroit blasmable, mais du moins il n’y auroit point Clerselier I, 445 de contradiction en ses paroles. Mais en disant, comme il fait, qu’il ne repugne point à la nature des choses, qu’une mesme chose soit une Substance ou un Mode, il dit des choses qui se contredisent, et fait paroistre en cela l’absurdité de son Esprit.

Dans le troisiéme article, il expose le iugement qu’il fait de moy. Car c’est moy qui ay écrit que l’Esprit humain peut estre clairement et distinctement conceu comme une Substance differente de la Substance corporelle : Et quoy que cét Autheur n’allegue point d’autres raisons, que celles que i’ay fait voir en l’article precedent enfermer tant de contradictions, il ne se laisse pas de prononcer hardiment que ie me trompe ; mais ie ne veux pas m’arrester à cela, n’y m’amuser à examiner ces mots d’actuellement ou par necessité, lesquels contiennent quelque ambiguité, car ils ne sont pas de grande importance.

Ie ne veux pas non plus examiner les choses, qui, dans l’article quatriéme concernent la Sainte Escriture, de peur qu’il ne semble que ie me veüille attribuer le droit de iuger de la Religion d’autruy. Mais ie diray seulement qu’il y a trois genres de questions, qu’il faut icy bien distinguer. Car I. il y a des choses qui ne sont crües que par la Foy, comme sont celles qui regardent le Mystere de l’Incarnation, de la Trinité, et semblables. Il y en a d’autres, qui bien qu’elles appartiennent à la foy, peuvent neantmoins estre recherchées par la raison naturelle, entre lesquelles les Theologiens ont coustume de mettre l’existence de Dieu, et la distinction de l’Ame humaine d’avec le Corps ; Enfin il y en a d’autres qui n’appartiennent en aucune façon à la Foy, mais qui sont seulement soumises à la recherche du raisonnement humain, comme la quadrature du Cercle, la pierre Philosophale, et d’autres semblables. Et comme ceux-là abusent des paroles de la sainte Escriture, qui, par quelque mauvaise explication qu’ils leur donnent, croyent en pouvoir déduire ces dernieres ; De mesme aussi ceux-là dérogent à son authorité, qui entreprennent de démonstrer les Clerselier I, 446 premieres par des argumens tirez de la seule Philosophie : mais neantmoins tous les Theologiens soutiennent que l’on peut entreprendre de monstrer que celles-là mesmes ne repugnent point à la lumiere de la raison, et c’est en cela qu’ils mettent leurs principales études. Mais pour les secondes non seulement ils estiment qu’elles ne repugnent point à la lumiere naturelle, mais mesme ils exhortent et encouragent les Philosophes de faire tous leurs efforts pour tascher de les demonstrer par des moyens humains, c’est à dire, tirez des seules lumieres de la raison. Mais ie n’ay encore iamais vû personne, qui assurast qu’il ne repugne point à la Nature des choses, qu’une chose soit autrement que la sainte Escriture nous enseigne qu’elle est, si ce n’est qu’il voulust monstrer indirectement, qu’il adjoute peu de foy à cette Escriture. Car comme nous avons esté premierement Hommes, que faits Chrestiens, il n’est pas croyable que quelqu’un embrasse serieusement et tout de bon des opinions qu’il iuge contraires à la raison qui le fait Homme, pour s’attacher à la foy par laquelle il est Chrestien. Mais peut estre aussi que nostre Autheur ne dit pas cela ; car il dit seulement que ce qui de sa Nature peut estre douteux pour quelques-uns, nous est maintenant devenu certain et indubitable par la revelation qui nous en a esté faite dans les saintes Lettres, dans lesquelles paroles ie trouve encore deux contradictions : La premiere, en ce qu’il supose que l’essence d’une seule et mesme chose est douteuse de sa Nature, et par consequent sujette au changement ; Car il repugne que l’essence d’une chose ne demeure pas toûsjours la mesme ; à cause que si l’on supose qu’elle devienne autre qu’elle n’étoit, de cela mesme ce ne sera plus la mesme chose, mais une autre, qu’il faudra appeller d’un autre nom. La seconde est dans ces mots pour quelques uns ; dautant que tous les Hommes ayant une mesme Nature, ce qui ne peut estre douteux que pour quelques-uns, n’est pas douteux de sa Nature.

L’article cinquiéme doit plutost estre raporté au second Clerselier I, 447 que non pas au quatriéme ; car nostre Autheur ne parle point en cét article de la Revelation Divine, mais de la Nature de l’Esprit, sçavoir s’il est une Substance, ou un Mode ; Et pour monstrer que l’on peut soutenir qu’il n’est autre chose qu’un Mode, il tasche de resoudre une objection qui est prise de mes écrits. Car i’ay écrit en quelque endroit que nous ne pouvions nous mesmes douter de l’existence de nostre Esprit, parce que de cela mesme que nous doutons, il suit necessairement que nostre Esprit existe ; mais que dans ce temps-là mesme nous pouvions douter qu’il y eust aucun Corps au monde : D’où i’ay inferé et demonstré, que nous concevions clairement nôtre Esprit comme une chose existante, ou comme une Substance, encore que nous ne conceussions aucun Corps comme existant, ou mesme que nous niassions qu’il y en eust aucun dans le monde ; d’où il suit que la notion de l’Esprit ne contient rien en soy qui appartienne en aucune façon à la notion du Corps. Et toutesfois nostre Autheur pense comme dissiper et reduire en fumée tout ce raisonnement, et en faire voir suffisamment la foiblesse, lors qu’il dit que cét argument prouve seulement que pendant que nous doutons de l’existence du corps, nous ne pouvons pas alors dire que l’Esprit en soit un Mode, où il fait voir qu’il ignore entierement ce que les Philosophes entendent par le nom de Mode ; car c’est en cela que consiste la Nature du Mode, de ne pouvoir aucunement estre conceu, sans enfermer dans sa notion, celle de la chose dont il est le Mode, comme i’ay desia expliqué cy-dessus ; Cependant il demeure d’accord que l’Esprit peut quelquefois estre conceu sans le Corps, à sçavoir, lors qu’on doute de l’existence du corps, d’où il suit que pour lors au moins il ne peut estre dit un Mode du corps ; Or est-il que ce qui est une fois vray de l’Essence ou de la Nature d’une chose est toûjours vray ; Et neantmoins il ne laisse pas d’assurer qu’il ne repugne point à la Nature des choses que l’Esprit soit seulement un Mode du Corps, mais il est evident que ces deux choses se contrarient.

Clerselier I, 448 Ie ne comprens point ce qu’il veut dire dans le sixiéme article par ces paroles : Quoy que l’Esprit humain ou l’Ame raisonnable soit une Substance distincte réellement du Corps, neantmoins pendant qu’elle est dans le Corps, elle est Organique en toutes ses actions. Ie me souviens bien d’avoir autrefois oüy dire dans les Ecoles, Que l’Ame est l’acte du Corps Organique, mais qu’elle mesme soit Organique, ie confesse que ie ne l’avois point encore ouy dire iusqu’à present ; c’est pourquoy comme ie n’ay icy rien de certain que ie puisse écrire, ie supplie nostre Autheur de me permettre d’exposer icy mes conjectures, que ie ne donne pas pour quelque chose de vray, mais seulement pour telles qu’elles sont.

Il me semble que i’aperçoy en ce qu’il dit deux choses qui se contrarient. L’une desquelles est, que l’Esprit humain est une Substance reellement distincte du Corps ; et i’avouë que nostre Autheur le dit ouvertement, mais il dissuade autant qu’il peut par ses raisons de le croire, et soutient que cela ne peut estre prouvé que par le témoignage seul de la sainte Escriture. L’autre est, Que ce mesme Esprit humain en toutes ses actions est Organique, ou ne sert que d’instrument, comme n’agissant point de soy-mesme, mais dont le Corps se sert, comme il fait de la conformation de ses membres, et des autres Modes Corporels ; et ainsi, s’il ne le dit de paroles, il assure neantmoins en effet, Que l’Esprit n’est rien autre chose qu’un Mode du Corps ; comme aussi ne semble-t’il avoir disposé toutes ses raisons que pour la preuve de cela seul. Or ces deux choses sont si manifestement contraires, à sçavoir, que l’Esprit humain soit une Substance, et un Mode, que ie ne pense pas que cet Autheur veüille que ses lecteurs les croyent toutes deux ensemble ; mais bien qu’il les a ainsi à dessein entremeslées, pour contenter les simples, et satisfaire en quelque façon ses Theologiens sur l’authorité de l’Escriture Sainte ; mais neantmoins pour faire en sorte que les plus claivoyans puissent reconnoistre, que ce n’est pas Clerselier I, 449 tout de bon qu’il dit Que l’Esprit, ou l’Ame est distincte du Corps, et qu’en effet son opinion est qu’elle n’est rien autre chose qu’un Mode.

Dans le septiéme et huictiéme articles, il semble continuer à dire les choses autrement qu’il ne les pense, et se sert encore de cette figure de Rethorique, qu’on nomme Ironie, vers la fin du neuviéme article, mais au commencement il adjoute le raison de ce qu’il avance, c’est pourquoy il y a lieu de croire qu’en cet endroit là il parle tout de bon, et qu’il agit de bonne foy : Voicy ce qu’il dit ; Il est naturellement incertain si nous apercevons veritablement aucuns Corps, et la raison qu’il en aporte est, Que les choses qui ne sont qu’Imaginaires peuvent aussi bien faire impression sur l’Esprit, que celles qui sont vrayes. Mais cette raison ne peut estre bonne, si l’on ne supose que nous ne pouvons en aucune façon nous servir de cette faculté que les Philosophes apellent d’un nom propre l’Entendement, mais seulement de celle qu’ils nomment le sens commun, dans laquelle les images des choses soit vrayes soit imaginaires sont receuës pour toucher l’esprit, et qu’ils disent nous estre commune avec les bestes. Mais certes ceux qui ont de l’entendement, et qui ne ressemblent pas tout à fait aux chevaux et aux mulets, encore qu’ils ne soient pas seulement touchez par les images que la presence des choses vrayes imprime dans le cerveau, mais aussi par celles que d’autres causes y excitent, comme il arrive dans les songes ; ceux-là, dis je, discernent neantmoins tres clairement par la lumiere de la raison les unes d’avec les autres. Et i’ay expliqué si nettement et si exactement dans mes écrits par quel moyen cela se peut infailliblement reconnoistre, que ie m’assure qu’il n’y a personne qui ait un peu d’entendement, qui apres les avoir lûs puisse estre encore en cela Sceptique.

Dans le dixiéme et onziéme articles, il y a encore lieu de soupçonner qu’il ne parle pas tout de bon : car si l’on croit que l’Ame soit une Substance, il est ridicule et impertinent de dire, Que le lien qui tient l’Ame unie et conjointe Clerselier I, 450 au Corps n’est autre que la Loy de l’Immutabilité de la Nature, qui est telle, que chaque chose demeure en l’état qu’elle est : car les choses qui sont separées, aussi bien que celles qui sont conjointes, demeurent dans leur mesme état, pendant que rien ne le change ; mais ce n’est pas dequoy il s’agit en ce lieu-là, mais bien de sçavoir, comment et par quel moyen l’Esprit est joint avec le Cors, et n’en est pas separé : Mais si l’on supose que l’Ame soit un Mode du Cors, c’est bien répondre, que de dire qu’il ne faut point chercher d’autre lien par quoy elle luy soit conjointe, sinon qu’elle demeure dans le mesme état où elle est ; D’autant que les Modes n’ont point d’autre Etat, ou d’autre maniere d’Estre, que celuy d’estre attachez ou inherans aux choses dont ils sont les Modes.

Dans le douziéme article, ie trouve qu’il n’est different de ce que ie dis qu’en la maniere de s’exprimer : car quand il dit que l’Esprit n’a pas besoin d’idées, onou de notions, ou d’axiomes qui soient nez, ou naturellement imprimez en luy, et que cependant il luy attribuë la faculté de penser, c’est à dire une faculté naturelle et née avec luy, il dit en effet la mesme chose que moy, quoy qu’il me semble ne le pas dire. Car ie n’ay iamais écrit, ny iugé que l’Esprit ait besoin d’Idées naturelles, qui soient quelque chose de different de la faculté qu’il a de penser. Mais bien est-il vray que reconnoissant qu’il y avoit certaines pensées qui ne procedoient ny des objets de dehors, ny de la determination de ma volonté, mais seulement de la faculté que i’ay de penser ; Pour establir quelque difference entre les Idées ou les Notions qui sont les formes de ces pensées, et les distinguer des autres qu’on peut appeler étrangeres, ou faites à plaisir, ie les ay nommées Naturelles ; mais ie l’ay dit au mesme sens que nous disons que la generosité, par exemple est naturelle à certaines familles ; ou que certaines maladies, comme la goutte, ou la gravelle, sont naturelles à d’autres, non pas que les enfans qui prennent naissance dans ces familles soient travaillez de ces maladies Clerselier I, 451 aux ventres de leurs meres, mais parce qu’ils naissent avec la disposition, ou la faculté de les contracter.

Mais remarquez, ie vous prie, la belle consequence que dans l’article treiziéme, il tire du précedent. Il avoit dit en cét article, Que l’Esprit n’a pas besoin d’Idées qui soient naturellement imprimées en luy, mais que la seule faculté qu’il a de penser luy suffit pour exercer ses actions : c’est pourquoy conclut-il dans cettuy-cy, toutes les Communes Notions qui se trouvent empraintes en l’Esprit, tirent toutes leur origine ou de l’Observation des choses, ou de la Tradition, comme si la faculté de penser qu’à l’Esprit ne pouvoit d’elle mesme rien produire, et qu’elle n’eust iamais aucunes perceptions ou pensées, que celles qu’ellesqu’elle a receuës de l’Observation des choses, ou de la Tradition, c’est à dire des sens. Ce qui est tellement faux, que quiconque a bien compris iusqu’où s’étendent nos sens, et ce que se peut estre precisement qui est porté par eux iusqu’à la faculté que nous avons de penser, doit avoüer au contraire qu’aucunes Idées des choses ne nous sont representées par eux, telles que nous les formons par la pensée ; en sorte qu’il n’y a rien dans nos idées, qui ne soit naturel à l’Esprit, ou à la faculté qu’il a de penser ; si seulement on excepte certaines circonstances qui n’apartiennent qu’à l’experience ; Par exemple, c’est la seule experience qui fait que nous iugeons que telles ou telles idées, que nous avons maintenant presentes à l’Esprit, se raportent à quelques choses qui sont hors de nous ; non pas à la verité que ces choses les ayent transmises en nostre Esprit par les Organes des sens telles que nous les sentons ; mais à cause qu’elles ont transmis quelque chose, qui a donné occasion à nostre Esprit, par la faculté naturelle qu’il en a, de les former en ce temps-là plutost qu’en un autre. Car, comme nostre Autheur mesme assure dans l’article dix-neufiéme, conformément à ce qu’il a apris de mes principes ; rien ne peut venir des objets exterieurs iusqu’à nostre Ame par l’entremise des sens, que quelques mouvemens corporels ; mais ny ces mouvemens mesmes, (ny Clerselier I, 452 les figures qui en proviennent) ne sont point conceus par nous tels qu’ils sont dans les Organes des sens, comme i’ay amplement expliqué dans la Dioptrique ; D’où il suit que mesme les idées du mouvement et des figures sont naturellement en nous : Et à plus fortes raison les idées de la Douleur, des Couleurs, des Sons, et de toutes les choses semblables, nous doivent-elles estre Naturelles, afin que nostre Esprit, à l’occasion de certains mouvements corporels avec lesquelles elles n’ont aucune ressemblance, se les puisse representer. Mais que peut-on feindre de plus absurde, que de dire que toutes les Notions Communes qui sont en nostre Esprit procedent de ces mouvemens, et qu’elles ne peuvent estre sans eux. Ie voudrois bien que nostre Autheur m’aprist quel est le mouvement corporel qui peut former en nostre Esprit quelque Notion Commune, par exemple celle-cy, Que les choses qui conviennent à une troisiéme conviennent entr’elles, ou telle autre qui luy plaira ; car tous ces mouvemens sont particuliers, et ces notions sont universelles, qui n’ont aucune affinité ny raport avec le mouvement.

Neantmoins dans l’article quatorziéme, apuyé sur ce beau fondement, il continuë d’assurer que l’idée mesme de Dieu, qui est en nous, ne vient pas de la faculté que nous avons de penser, comme une chose qui luy soit Naturelle, mais qu’elle vient de la Revelation divine, ou de la Tradition, ou de l’Observation des choses. Et pour mieux reconnoistre l’erreur de cette assertion, il faut considerer, qu’on peut dire en deux façons qu’une chose vient d’une autre ; à sçavoir, ou parce que cette autre en est la cause Prochaine et Principale, sans laquelle elle ne peut estre ; ou parce qu’elle en est la cause Eloignée et Accidentelle seulement, qui donne occasion à la Principale de produire son effet en un temps plutost qu’en un autre. C’est ainsi que tous les ouvriers sont les causes principales et prochaines de leurs ouvrages, et que ceux qui leur ordonnent de les faire, ou qui leur promettent quelque recompense Clerselier I, 453 s’ils les font, en sont les causes accidentelles et éloignées, à cause que peut-estre ils ne les feroient point, si on ne leur commandoit. Or il n’y a point de doute, que la Tradition, ou l’Observation des choses, ne soit souvent la cause éloignée qui fait que nous venons à penser à l’idée que nous pouvons avoir de Dieu, et à la rendre presente à nostre Esprit ; Mais que c’en soit la cause prochaine, et effectrice de cette idée ; cela ne se peut dire, que par celuy qui croit que nous ne concevons iamais rien autre chose de Dieu, sinon quel est ce nom-là, Dieu, ou quelle est la figure Corporelle sous laquelle il nous est ordinairement representé par les Peintres. Car de vray, si l’observation s’en fait par la veuë, elle ne peut d’elle mesme representer autre chose à l’Esprit que des peintures, et mesme des peintures dont toute la varieté ne consiste que dans celles de certains mouvemens corporels, comme nôtre Autheur mesme l’enseigne ; Si elle se fait par l’ouye, elle ne peut representer que des sons et des paroles ; Que si c’est par les autres sens qu’elle se fasse, une telle observation ne sçauroit rien contenir qui puisse estre raporté à Dieu. Et certes c’est une chose si veritable que la veuë ne represente de soy rien autre chose à l’Esprit que des peintures, ny l’ouye que des sons et des paroles, que personne ne le revoque en doute ; Si bien que tout ce que nous concevons de plus que ces paroles et ces peintures, comme les choses signifiées par ces signes, doit necessairement nous estre representé par des idées, qui ne viennent point d’ailleurs que de la faculté que nous avons de penser, et qui par consequent sont naturellement en elle, c’est à dire, sont tousiours en nous en puissance ; car estre naturellement dans une faculté, ne veut pas dire y estre en acte, mais en puissance seulement ; vû que le nom mesme de faculté ne veut dire autre chose que Puissance. Or personne, s’il ne veut passer ouvertement pour un athée, et mesme pour un homme qui a perdu le sens, ne peut assurer que nous ne sçaurions rien connoistre de Dieu que le Clerselier I, 454 nom, ou la figure corporelle dont les Peintres ou les Sculpteurs se servent pour nous le representer.

Apres que nostre Autheur a exposé l’opinion qu’il a touchant la maniere dont nous pouvons connoistre Dieu, il refute dans l’article quinziéme tous les argumens par lesquels i’ay demonstré son existence ; où ie ne puis que ie n’admire la grande confiance ou presomption de cét homme, de croire qu’il puisse avec tant de facilité, et en si peu de paroles, renverser tout ce que i’ay composé apres une longue et serieuse meditation, et que ie n’ay pû expliquer que dans un Livre entier. Toutes les raisons que i’ay aportées pour cette preuve se raportent à deux. La premiere est, Que nous avons une connoissance de Dieu, ou une idée, qui est telle, que si nous faisons bien reflexion sur ce qu’elle contient, si nous l’examinons avec soin, en la maniere que i’ay monstré qu’il falloit faire, la seule consideration que nous en ferons nous fera connoistre, qu’il ne se peut pas faire que Dieu n’existe, dautant que sa notion ou son idée ne contient pas seulement une existence possible ou contingente, ainsi que celles de toutes les autres choses, mais bien une existence absolument necessaire et actuelle. Cependant l’Autheur de ce Placart, pour refuter cette preuve, que plusieurs grans Personnages éminens par dessus les autres en esprit et en science, apres l’avoir diligemment examinée, tiennent aussi bien que moy, pour une certaine et tres-evidente demonstration, employe ce peu de paroles. La notion que nous avons de Dieu, ou cette idée de Dieu qui est existante en nostre Esprit, n’est pas un argument assez fort et convaincant pour prouver que Dieu existe, puis qu’il est certain que toutes les choses dont nous avons en nous les idées n’existent pas actuellement. Par où il faut voir à la verité qu’il a lû mes écrits, mais par mesme moyen il témoigne qu’il n’a pû en aucune façon les entendre, ou du moins qu’il ne l’a pas voulu ; car la force de mon argument n’est pas prise de la nature de cette idée considerée en general, mais d’une proprieté particuliere, qui luy convient, Clerselier I, 455 laquelle est tres-evidente en l’idée que nous avons de Dieu, et qui ne se peut rencontrer dans l’idée de quelqu’autre chose que ce soit ; c’est à sçavoir, de la necessité de l’existence, qui est requise pour le comble et l’accomplissement des perfections, sans lequel nous ne sçaurions concevoir Dieu. L’autre argument par lequel i’ay demonstré qu’il y a un Dieu, est pris, de ce que i’ay evidemment prouvé que nous n’aurions point eu la faculté de connoistre et de concevoir toutes ces perfections que nous reconnoissons en Dieu, s’il n’estoit vray que Dieu existe, et que nous avons esté créez par luy. Mais nostre Autheur pense l’avoir abondamment refuté en disant, Que l’idée que nous avons de Dieu n’est pas plus au dessus de la portée de nostre Esprit ou de nostre pensée, et n’excede pas davantage la vertu naturelle que nous avons de penser, que l’idée d’aucune autre chose que ce soit. Toutesfois si par là il entend seulement que l’idée que nous avons de Dieu, sans le secours surnaturel de la grace, ne nous est pas moins naturelle, que le sont toutes les autres idées que nous avons des autres choses, il est de mon avis, mais on ne peut de là rien conclure contre moy : Que s’il estime que cette idée de Dieu ne contient pas plus de perfections objectives, que toutes les autres idées prises ensemble, il erre manifestement ; Or c’est de ce seul excez de perfections, dont l’idée que nous avons de Dieu surpasse toutes les autres, que i’ay tiré mon argument.

Dans les six autres articles, il ne dit rien qui merite d’estre remarqué, sinon que voulant distinguer les proprietez de l’Ame les unes d’avec les autres, il en parle en termes fort confus et fort impropres. Il est vray que i’ay dit en quelque endroit qu’elles se raportent toutes à deux principales ; à sçavoir, à la Perception de l’Entendement, et à la Determination de la volonté ; mais nostre Autheur les appelle d’un nom fort impropre l’Entendement, et la Volonté. Apres quoy, il divise ce qu’il a appellé Entendement en perception, et iugement ; en quoy il s’éloigne de mon opinion : Clerselier I, 456 Car pour moy, voyant qu’outre la perception, qui est absolument requise avant que nous puissions iuger, il est encore besoin d’une Affirmation ou d’une Negation pour établir la forme d’un iugement ; et prenant garde que souvent il nous est libre d’arrester et de suspendre nostre consentement, encore que nous ayons la perception de la chose dont nous devons iuger, i’ay raporté cet acte de nostre iugement, qui ne consiste que dans le consentement que nous donnons, c’est à dire, dans l’affirmation ou dans la negation de ce dont nous iugeons, à la determination de la volonté, plutost qu’à la perception de l’Entendement. Apres cela faisant le dénombrement des especes de perception, il ne compte que le sentiment, la reminiscence, et l’imagination ; D’où l’on peut inferer, qu’il n’admet aucune Intellection Pure, c’est à dire, aucune intellection qui soit independante de toute image corporelle ; Et partant on peut penser qu’il est de cette opinion, qu’on ne peut avoir aucune connoissance de Dieu, ny de l’Ame humaine, ny d’aucune autre chose incorporelle ; dequoy ie ne puis m’imaginer d’autre cause, sinon que les pensées qu’il a de ces choses sont si confuses, qu’il n’en conçoit aucune qui soit pure, et entierement detachée de toute image corporelle.

Enfin, apres tous ces articles, il a adjouté ces paroles qu’il a tirées d’un de mes écrits ; Il n’y en a point qui parviennent plus aisement à une haute reputation de pieté que les superstitieux et les hypocrites  ; par lesquelles ie ne puis deviner ce qu’il a voulu dire, si ce n’est peut-estre qu’il a imité les hypocrites, en ce que souvent il a dit les choses autrement qu’il ne les pensoit ; mais ie ne pense pas qu’il puisse iamais parvenir par ce moyen à une grande reputation de pieté.

Au reste, ie suis icy contraint de confesser, que i’ay beaucoup de confusion d’avoir autrefois loüé cét Autheur, comme un homme d’un esprit fort vif et penetrant, et d’avoir écrit en quelque endroit, que ie ne pensois pas Clerselier I, 457 qu’il enseignast aucunes opinions que ie ne voulusse bien reconnoistre pour miennes ; Il est vray que pour lors ie n’avois encore vû de luy aucun écrit, ou il n’eust esté un fidelle copiste ; si ce n’est peut-estre en un seul mot qu’il s’estoit hazardé de dire de luy-mesme, mais qui luy avoit si mal succedé, et dont il avoit esté si severement repris par ses Collegues, que cela me faisoit croire qu’il n’entreprendroit plus rien de semblable ; Et pource que ie voyois qu’en tout le restre il embrassoit avec grande affection des opinions que i’estimois estre tres-veritables, i’attribuois cela à la force et à la vivacité de son Esprit. Mais maintenant plusieurs experiences m’obligent de croire que c’est plutost l’amour de la nouveauté que celle de la verité qui l’emporte. Et d’autant qu’il trouve trop vieux et trop hors d’usage tout ce qu’il a apris d’autruy, et que rien ne luy paroist assez nouveau que ce qu’il tire de sa propre cervelle ; Et aussi qu’il est si peu heureux en ses inventions, que ie n’ay iamais remarqué aucun mot en ses écrits (si ce n’est qu’il l’eust tiré de ceux des autres) que ie ne iugeasse contenir quelque erreur ; Ie me sens obligé d’avertir icy tous ceux qui le tiennent pour un grand defenseur de mes opinions, qu’il n’y en a presque aucune, non seulement en ce qui concerne les choses Metaphysiques, où il ne feint point de me contredire ouvertement, mais aussi en celles qui concernent les choses Physiques, qu’il ne propose mal, et dont il ne corrompe le sens. De sorte que ie suis plus indigné de voir qu’un tel Docteur s’ingere d’enseigner mes opinions, et prenne à tasche d’interpreter mes écrits, et d’y faire des commentaires, que d’en voir quelques autres qui les combattent avec aigreur et animosité.

Car ie n’en ay encore vû pas un, qui ne m’ait attribué des opinions tout à fait differentes des miennes, et mesme si absurdes et si impertinentes, que ie n’aprehende pas qu’on puisse iamais persuader à des personnes tant soit peu raisonnables que ie sois l’Autheur de telles opinions. Clerselier I, 458 C’est ainsi qu’à ce moment mesme que i’écris, on me vient d’apporter deux libelles tout nouvellement composez par un écrivain de cette Farine ; dans le premier desquels il est dit, Qu’il y a certains Novateurs qui taschent d’oster toute la creance que l’on peut avoir aux sens ; et qui soutiennent qu’un Philosophe peut nier qu’il y ait un Dieu, et douter de son Existence, apres avoir admis d’ailleurs, que l’idée, l’espece, et la connoissance actuelle de Dieu est naturellement emprainte en nostre Esprit. Et dans l’autre il est dit, Que ces Novateurs prononcent hardiment, que Dieu ne doit pas estre dit seulement Negativement, mais mesme Positivement la cause Efficiente de soy-mesme. Voila tout ce dont il s’agit dans l’un et dans l’autre de ces libelles, qui ne contiennent rien de plus sinon un ramas d’argumens pour prouver. Premierement, Que les enfans dans le ventre de leurs meres n’ont aucune connoissance actuelle de Dieu, et partant, Que nous n’avons aucune idée, ou espece actuelle de Dieu, naturellement emprainte en nostre Esprit. Secondement, Qu’il ne faut pas nier qu’il y ait un Dieu, et que ceux-là qui le nient doivent estre tenus pour des Athées, et sont punissables par les Loix : Enfin, Que Dieu n’est pas la cause efficiente de soy-mesme. Toutes lesquelles choses ie pourrois à la verité dissimuler, comme n’estant point écrites contre moy, à cause que mon nom ne se trouve point dans ces écrits, et qu’il n’y a pas une opinion de celles qui y sont impugnées, que ie ne tienne pour tres-fausse, et tout à fait absurde. Mais neantmoins, pource qu’elles ressemblent fort à quelques-unes qui m’ont déjà esté plusieurs fois faussement imputées par des gens de cette Robe, et qu’on n’en connoist point d’autres à qui on les puisse attribuer ; et aussi pource que tout le monde sçait que c’est contre moy que ces libelles ont esté faits, ie prendray icy occasion d’avertir leur Autheur, Premierement, Que lors que i’ay dit que l’idée de Dieu est Naturellement en nous, ie n’ay iamais entendu autre chose, que ce que luy-mesme, dans la sixiéme section de son second Livre, dit en termes exprés estre veritable, c’est à Clerselier I, 459 sçavoir, Que la Nature a mis en nous une Faculté, par la quelle nous pouvons connoistre Dieu ; Mais que ie n’ay iamais écrit ny pensé, que telles idées fussent actuelles, ou qu’elles fussent des especes distinctes de la faculté mesme que nous avons de penser ; Et mesme ie diray plus, qu’il n’y a personne qui soit si éloignée que moy de tout ce fatras d’Entitez Scholastiques ; En sorte que ie n’ay pû m’empescher de rire, quand i’ay vû ce grand nombre de raisons, que cet homme, sans doute peu méchant, a ramassées avec grand soin et travail, pour montrer, Que les enfans n’ont point la connoissance actuelle de Dieu, tandis qu’ils sont au ventre de leur mere  ; comme si par là il avoit trouvé un beau moyen de me combattre.

Secondement, Que ie n’ay aussi iamais enseigné, Qu’il falloit nier qu’il y eust un Dieu ; ou que Dieu pouvoit nous tromper ; ou qu’il falloit revoquer toutes choses en doute ; ou que l’on ne devoit donner aucune creance aux sens ; ou que le sommeil ne se pouvoit distinguer de la veille, et autres choses semblables qui m’ont quelquefois esté objectées par des calomniateurs ignorans ; mais que i’ay rejetté toutes ces choses en paroles tres-expresses, et que ie les ay mesme refutées par des argumens tres-forts, et i’ose mesme dire plus forts qu’aucun autre ait fait avant moy. Et afin de le pouvoir faire plus commodement et plus efficacement, i’ay proposé toutes ces choses comme douteuses au commencement de mes Meditations ; mais ie ne suis pas le premier qui les ay inventées, il y a long-temps qu’on a les oreilles battuës de semblables doutes proposez par les Sceptiques. Mais qui a-t’il de plus inique, que d’attribuer à un Autheur des opinions qu’il ne propose que pour les refuter ? Qui a-t’il de plus impertinent que de feindre qu’on les propose, et qu’elles ne sont pas encore refutées, et partant que celuy qui raporte les argumens dont se servent les Athées, est luy-mesme un Athée pour un temps ? Qui a-t’il de plus pueril, que de dire, que s’il vient à mourir Clerselier I, 460 avant que d’avoir écrit ou inventé la demonstration qu’il espere, il meurt comme un Athée ; et qu’il a enseigné par avance une pernicieuse doctrine, contre la maxime communement receuë, qui dit, qu’il n’est pas permis de faire du mal pour en tirer du bien, et choses semblables ? Quelqu’un dira peut-estre que ie n’ay pas raporté ces fausses opinions, comme venant d’autruy, mais comme miennes ; Mais qu’importe cela ? Puisque dans le mesme livre où ie les ay raportées, ie les ay aussi toutes refutées ; et mesme qu’on peut voir aysement par le titre du livre, que i’estois fort éloigné de les croire, puisque i’y promettois des demonstrations touchant l’existence de Dieu. Et peut-on s’imaginer qu’il y en ait de si sots, ou de si simples, que de se persuader, que celuy qui compose un livre qui porte ce titre, ignore, quand il trace les premieres pages, ce qu’il a entrepris de demonstrer dans les suivantes ? De plus, la façon d’écrire que ie m’estois proposée, qui estoit en forme de Meditations, et que i’avois choisie comme fort propre pour expliquer plus clairement les raisons que i’avois à déduire, m’obligeoit de ne pas proposer ces objections autrement que comme miennes. Que si cette raison ne satisfait pas ceux qui se meslent de censurer mes écrits, ie voudrois bien sçavoir ce qu’ils disent des Ecritures Saintes, avec lesquels nuls autres écrits qui viennent de la main des hommes ne doivent estre comparez, lors qu’ils y voyent certaines choses, qui ne se peuvent bien entendre, si l’on ne supose qu’elles sont raportées comme estant dittes par des Impies, ou du moins par d’autres, que par le saint Esprit, ou les Prophetes ; Telles que sont ces paroles de l’Ecclesiastique, chapitre second. Ne vaut-il pas mieux boire et manger et faire gouter à son Ame des fruits de son travail ? et cela vient de la main de Dieu. Qui est-ce qui en pourra dévorer autant, ou qui pourra se gorger de plaisirs autant que moy ? Et au chapitre suivant ; I’ay souhaité en mon cœur, pensant aux enfans des Hommes, que Dieu les éprouvast ; et fist connoistre qu’ils sont semblables aux bestes. C’est pourquoy, l’Homme et les chevaux perissent de mesme façon, leur condition Clerselier I, 461 est pareille, comme l’Homme meurt ceux-cy meurent, ils ont tous une pareille respiration, et l’Homme n’a rien de plus que le cheval, etc. Pensent-ils que le saint Esprit nous enseigne en ce lieu-là, qu’il faut faire bonne chere, qu’il n’y a qu’à se donner du bon temps, et que nos Ames ne sont pas plus immortelles que celles des chevaux ? Ie ne pense pas qu’ils soient enragez et perdus à ce point ; mais aussi ne doivent-ils pas me calomnier, si ie n’ay pas gardé en écrivant des precautions qui n’ont iamais esté observées par aucun autre qui ait écrit, non pas mesme par le saint Esprit.

Et en troisiéme lieu, ie donne avis à l’Autheur de ces libelles, que ie n’ay iamais écrit, Que Dieu ne doit pas estre dit seulement Negativement, mais mesme Positivement la Cause Efficiente de soy-mesme, ainsi qu’il assure fort inconsiderement en la page 8. de son dernier livre. Qu’il cherche dans mes écrits, qu’il les lise, qu’il les parcoure d’un bout à l’autre, au lieu d’y trouver rien de semblable, il y trouvera tout le contraire. Et il n’y a pas un de ceux qui ont lû mes écrits, ou qui me connoissent tant soit peu, ou du moins qui ne me tiennent pas tout à fait pour un fat, ou pour un insensé, qui ne sçache que ie suis fort éloigné d’avoir des opinions si monstrueuses. Et c’est ce qui fait que i’admire grandement quel peut estre le dessein de ces Calomniateurs ; car s’ils pretendent de persuader aux hommes, que i’ay écrit des choses toutes contraires à celles qui se trouvent dans mes écrits, ils devroient auparavant prendre le soin de suprimer tous ceux que i’ay publiez, et mesme d’effacer de la memoire de ceux qui les ont lûs tout ce qu’ils en ont retenu ; car tandis qu’ils ne le font point, ils se nuisent plus qu’à moy. I’admire aussi qu’ils s’élevent si fort, et avec tant de chaleur et d’animosité, contre une personne qui ne les a iamais ny attaqué, ny nuy en aucune chose, mais qui pouroit peut-estre bien leur nuire, s’ils m’avoient irrité ; et que cependant ils ne disent mot à plusieurs autres qui ont refuté leur doctrine par des livres Clerselier I, 462 entiers, et qui se sont mocquez d’eux, comme de gens simples et extravagans. Ie ne veux pourtant rien adjouter icy, qui puisse davantage les détourner du dessein qu’ils peuvent avoir de m’attaquer par leurs libelles ; C’est avec plaisir que ie voy, qu’ils m’estiment assez pour m’attaquer de la sorte ; Mais cependant ie souhaite qu’ils reviennent en leur bon sens.

Cecy a esté écrit à Egmond en Hollande sur la fin du mois de Decembre en l’année 1647.