MONSIEUR,
Ie vous suis tres-obligé de la diligence que vous apportez à répondre à mes Lettres, et du soin que vous prenez de m’envoyer celles des autres. Les nouvelles instances que vous me faites sont tres-considerables, et si iamais il m’en a esté fait que j’aye iugé dignes de quelque réponse, ce sont celles-cy.

Quant à la premiere, vous m’avertissez fort à propos que les plus hautes parties du cœur sont celles qui battent le plus quand il est tiré du cors, d’où vous inferez que ce battement ne procede pas de la cheute du sang ; Mais il faut icy prendre garde à deux choses, qui peuvent à mon advis lever toute la difficulté. La premiere est que ces parties du cœur qu’on nomme superieures, c’est à dire qui sont à la baze, sont doubles : Car I. il y a celles ou sont inserées la veine cave et l’artere veneuze ; Et pour celles-là, il est vray de dire qu’elles ne se meuvent pas par la rarefaction de quelque nouveau sang qui y découle, apres que les oreilles et tous les autres vaisseaux qui leur estoient joints et qui avoient coustume de leur en fournir sont retranchez ; si ce n’est que par hazard il en coule un peu dans leurs cavitez de la Coronaire, et des autres petits vaisseaux épars dans la substance du cœur, qui pour lors sont ouverts autour de sa baze. De plus, il y a les parties ausquelles sont inserées la veine arterieuze et la grande Artere ; Pour celles-là, elles doivent battre les dernieres de toutes, mesme Clerselier I, 378 apres que la pointe du cœur est retranchée ; Parce que comme c’est par ces parties là que le sang a accoutumé de sortir, il y trouve des routes si faciles, et tout est disposé de telle sorte dans un cœur, quoy que coupé, que tout ce qui reste de sang est porté vers elles.

La seconde chose qu’il faut icy observer, est, que le mouvement des oreilles du cœur, et des parties qui leur sont voisines, est si fort different de celuy de tout le reste de sa masse : Car si l’on voit qu’elles remuënt, quand le cœur est en pieces et desia languissant, ce n’est pas que le sang qu’elles contiennent se rarefie, mais c’est qu’il en sort à grosses goutes. Car quand le cœur est encore vigoureux et entier, il paroist un autre mouvement aux oreilles, qui vient de ce qu’elles s’emplissent de sang : Or les parties superieures du cœur, à les prendre iusques à cét endroit des ventricules où les extremitez des valvules tricuspides sont inserées, imitent tantost le mouvement des oreilles, et tantost celuy de tout le reste du cœur.

Apres ces observations, si vous prenez la peine de considerer avec attention les derniers mouvemens d’un cœur mourant, ie ne doute point que vous ne reconnoissiez à l’œil que ses plus hautes parties (j’entens celles d’où le sang doit tomber dans les autres) n’ont point alors d’autre mouvement, que celuy qu’elles ont ordinairement quand elles se vuident. Et si vous coupez ses ventricules en long vous verrez les oreilles battre iusques à trois et quatre fois, et à chaque fois degouter du sang dans les ventricules, avant que le cœur batte une seule fois ; Vous verrez aussi avec cela plusieurs autres choses qui confirment toutes mon opinion. Mais vous demanderez peut estre, comment un si grand mouvement, que celuy qui vous paroistra lors aux oreilles du cœur, peut-estre cause par la seule cheute du sang qui en degoute. En voicy deux causes ; La premiere est, parce que, comme le sang n’entre pas dans le cœur d’un animal, quand il est vivant, d’un flux égal et continuel, mais qu’il ne tombe des oreilles dans ses ventricules Clerselier I, 379 qu’à grosses gouttes, et à momens interrompus, toutes les fibres des parties par où le sang a accoustumé de passer sont tellement disposées par la nature, que pour peu qu’il y en coule pour tomber dans le cœur, ces parties se doivent ouvrir aussi fort et aussi viste qu’elles ont accoustumé de s’ouvrir, quand elles donnent passage à une plus grande quantité de sang. L’autre est, que cette petite rozée de sang, qui sort comme une sueur de toutes les parties du cœur, que l’on a blessées en les coupant, doit se rassembler, et former une goute assez notable, avant qu’elle puisse couler iusqu’au milieu de ses ventricules ; en mesme façon que la sueur, qui, sortant insensiblement de nostre peau, s’arreste quelque temps sur elle, iusques à ce qu’elle se soit assemblée en gouttes, lesquelles par apres tombent tout d’un coup à terre.

Au reste, quand sur ce que i’ay dit en répondant à vostre objection, qu’elle avoit plus de force contre l’opinion vulgaire que contre la mienne, vous répondez que cela ne m’excuse pas, vous dittes vray ; aussi n’est-ce pas ma coustume de perdre le temps à refuter les autres ; mais ie croyois en cette rencontre ne pas peu faire, pour vous obliger à vous ranger de mon party, si ie vous montrois que vous n’en pouvez suivre d’autre avec plus de raison. Sans doute que vous avez voulu imiter ces braves, qui ayans entrepris de deffendre une place mal-munie, ne se rendent pas d’abord aux assiegeans, quoy qu’ils voyent bien qu’ils ne leur pourront resister ; et qui pour donner des preuves de leur courage, veulent auparavant user toute leur poudre, et tenter les dernieres extremitez ; d’où il arrive que leur defaitte leur est souvent plus glorieuse qu’à leurs vainqueurs. Car lors que pour expliquer comment le cœur peut encore estre mû dans le cadavre d’un homme par l’ame qui en est absente, vous avez recours à la chaleur, et à un esprit vivifique, comme à des instrumens qui ayant servy à l’ame pour cet effet, sont encore capables de le produire par sa vertu ; de grace, qu’est-ce autre chose que Clerselier I, 380 de vouloir tenter les extremitez ? Car enfin, si ces instrumens sont quelquesfois suffisans pour produire tous seuls cet effet, pourquoy ne le sont ils pas tousiours ? Et pourquoy vous imaginez-vous plutost qu’ils agissent par la vertu de l’ame, quand elle est absente, que non pas qu’ils n’ont point besoin de sa vertu, lors mesme qu’elle est presente.

A la seconde objection, que vous tirez de la maniere dont les Chirurgiens arrestent le sang d’une artere ouverte, ie répons que quand le poux ne cesse pas au dessous de la playe, c’est qu’il n’y a que le trou de la peau et des chairs par où le sang pourroit sortir, qui soit bouché, et que le canal de l’artere par où le sang a accoutumé de couler ne l’est pas.

A ce que vous adjoutez au mesme endroit, ie répons qu’il y a bien de la difference, entre une artere où le libre passage du sang est empesché par un tuyau qu’on a mis dedans, et entre celle qu’on a renduë plus étroite par une ligature faite en dehors.

Car encore que l’opinion de Galien, qui dit que le mouvement des arteres dépend d’une certaine vertu qui se coule et se glisse le long de leur tunique ne me semble nullement probable, ie pense pourtant que la continuité qui est dans les tuniques, fait que l’on peut raisonnablement croire, que quand les parties d’une artere qui sont au dessus de la ligature sont ébranlées par les secousses du sang, celles qui sont au dessous se doivent aussi par consequent ressentir de leur mouvement, du moins quand le lien n’est pas si serré qu’il puisse arrester entierement le mouvement des tuniques de cette artere, comme il ne peut presque iamais arriver dans le cas proposé. Mais si l’on rétrecit une artere en quelque endroit, beaucoup plus que dans les autres, et qu’en mesme temps ses tuniques soient privées de tout mouvement en cet endroit là ; par quelque cause que cela se face, ie croy fermement que le battement des parties plus basses cessera aussi.

Dans vostre troisiéme Instance, vous alleguez le froid Clerselier I, 381 des poissons comme une raison pour nier que le sang se rarefie dans le cœur ; Mais si vous estiez maintenant icy avec moy, vous ne pouriez pas desavoüer que ce mouvement procede de la chaleur, mesme dans les animaux les plus frois : Car ie vous ferois voir presentement le petit cœur d’une anguille, que i’ay coupé ce matin il y a sept ou huit heures, en qui il ne reste plus aucun signe de vie, et qui desia est tout sec en sa surface, comme revivre, et battre encore assez viste, dés que i’en approche par dehors une mediocre chaleur.

Mais afin que vous sçachiez que la chaleur seule ne suffit pas, et qu’il faut aussi que quelque goute de sang y découle pour causer ce battement, ie vous donne avis que voila que ie mets ce cœur dans le sang de cette mesme anguille, lequel j’ay gardé tout exprez, puis en l’échaufant mediocrement, ie fais qu’il ne bat pas moins viste ny moins fortement, que lors que cette anguille estoit vivante. C’est dans ce mesme cœur que i’ay vû encore clairement ce matin ce que i’ay écrit cy-devant du mouvement qui arrive aux parties superieures du cœur, quand le sang en degoute ; car apres en avoir osté la partie ou estoit inserée la veine cave, qui est proprement la plus haute de toutes, i’ay pris garde que la partie suivante, qui estoit devenuë la plus haute par le retranchement de l’autre, ne battoit plus avec le reste du cœur, mais seulement que recevant par fois une petite rosée de sang qui degoutoit de la playe, elle avoit un mouvement tout à fait differend de celuy du poux ordinaire.

Mais parce que s’il vous arrive iamais de faire une semblable experience, vous pourez voir que le cœur de ces sortes d’animaux frois bat souvent, quoy qu’on ne puisse aucunement soupçonner qu’il y tombe du sang d’ailleurs, ie veux prévenir une objection que vous en pouriez legitimement tirer, en vous expliquant comment ie conçoy que se fait cette sorte de battement. Premierement, j’observe que ce sang differe beaucoup de celuy des animaux qui Clerselier I, 382 ont plus de chaleur, duquel les plus subtiles parties s’envolent en l’air, dés qu’il est tiré du cors, apres quoy ce qui reste ou se resout en eau, ou s’épaissit en grumeaux ; car i’ay gardé tout aujourd’huy le sang de cette anguille, sans qu’il se soit corrompu, ou du moins sans qu’il y soit arrivé aucun changement que l’on puisse apperçevoir : Il ne laisse pourtant pas d’en sortir tousiours quantité de vapeurs ; et si-tost qu’on l’échaufe tant soit peu, ces vapeurs s’élevent comme une fumée fort épaisse.

De plus, il me souvient d’avoir autrefois observé en voyant bruler du bois vert, ou cuire des pommes, que la chaleur fait élever certaines vapeurs des parties interieures, lesquelles en passant par les petites fentes ou crevasses qui se font à l’écorce, font une espece de vent ; ce que tout le monde peut avoir observé aussi bien que moy : Mais il arrive aussi parfois que l’endroit de l’écorce où se fait une telle crevasse est tellement disposé qu’il s’enfle quelque peu, avant que la crevasse s’ouvre, et qu’il se desenfle si-tost qu’elle est ouverte, parce que toute la vapeur qui estoit renfermée dans cette tumeur en sort promptement avec bruit, et qu’il n’en succede pas si-tost de nouvelle ; Mais peu de temps apres une autre vapeur succedant, la mesme partie de l’écorce s’enfle derechef, la petite crevasse se rouvre, et la vapeur s’échape comme auparavant : Et ce mouvement ainsi souvent repeté imite parfaitement bien le battement d’un cœur, non pas à la verité d’un cœur vivant, mais d’un cœur tel que celuy dont ie me sers pour cette experience, et que i’ay arraché ce matin d’une anguille. Cela ainsi observé, il n’y a rien, ce me semble, qui doive empescher de croire, que les fibres, dont la chair du cœur est composée, sont disposées en sorte, que la vapeur du sang, qui y est enfermé, est capable de les élever, et de faire que de ce qu’elles s’élevent ainsi, il s’ouvre de grands passages dans le cœur, par où toute cette vapeur s’envole incontinent, au moyen dequoy le cœur se desenfle. Ce que ie puis confirmer par une autre Clerselier I, 383 observation que j’ay faite encore aujourd’huy, qui est telle. I’ay pris le petit cœur d’une anguille, et en ay coupé la plus haute partie, (c’est à dire, celle où la veine cave estoit inserée, et qui faisoit en cette anguille la mesme fonction que fait l’oreille droite dans le cœur des animaux terrestres.) Apres l’avoir coupée, toute degoutante encore de sang qu’elle estoit, ie l’ay mise à part dans une écüelle de bois, ou vous l’eussiez prise pour une goutte de sang un peu épaissi, qui nageoit dans une autre goutte de sang moins épais ; Apres cela j’ay arresté ma veüe dessus, pour voir si ie n’aperçevrois point en elle quelque battement, car c’estoit pour cette épreuve que ie l’avois ainsi reservée ; Mais il est vray qu’au commencement ie n’y en ay apperçeu aucun ; Parce que, (comme j’ay reconnu un peu apres) toute la vapeur qui sortoit de ce sang, trouvant d’abord des passages libres et tout ouvers, s’envoloit d’un cours continu, et que rien n’interrompoit ; Mais à un quart d’heure de là, quand la goute de sang, dans laquelle nageoit cette petite portion de cœur, est venuë à se secher par le dessus, il s’est formé comme une petite peau sur sa surface, qui retenant ces vapeurs m’a fait aperçevoir un battement manifeste, lequel s’augmentant à mesure qu’on en approchoit la chaleur, n’a point cessé que toute l’humeur du sang n’ait esté épuisée.

Au reste, ie m’étonne fort, que ce que ie vous ay dit de cette espece de levain que j’estime estre dans le cœur, vous semble une chose vaine et imaginaire ; Et que vous croyez que j’en fasse mon refuge, comme si j’estois fort pressé, et que ie ne pusse me défendre autrement : Car il est certain que mon opinion s’explique facilement, et mesme qu’elle se démontre sans cela ; Mais en l’admettant, il est necessaire aussi d’avoüer que d’une Diastole à l’autre, il demeure une petite partie du sang qui a esté rarefié dans le cœur, laquelle venant à se mesler avec le sang qui y survient de nouveau, aide à le rarefier ; en quoy elle imite parfaitement le naturel du levain.