MONSIEUR,
I’avois sujet de souhaitter avec empressement vos objections contre l’opinion que j’ay du mouvement du cœur ; car considerant vostre esprit, vostre doctrine, vostre franchise, et la bien-veillance que vous avez pour moy, ie sçavois bien qu’elles seroient ingenieuses, pleines d’erudition, et tout à fait exemptes de ces contentions importunes, qui n’ont point d’autre fondement que l’erreur de nos préjugez, et la malignité où nous porte l’envie et la jalousie. Ie ne me suis point trompé dans mon jugement, et i’ay à vous rendre graces, non seulement de ce que vous me les avez envoyées, mais encore de ce que vous m’avez ouvert un moyen pour appuyer mon opinion de l’authorité d’Aristote. Comme cet homme a esté si heureux, que quelques choses qu’il ait avancées dans ce grand nombre d’écrits qu’il a faits, mesmes celles qu’il a dites sans y prendre garde, passent auiourd’huy chez la pluspart pour des oracles, ie ne souhaitterois rien tant que de pouvoir sans m’écarter de la verité, suivre ses vestiges en tout. Mais certes ie ne dois pas me glorifier de l’avoir fait au sujet Clerselier I, 362 dont il est question : Car quoy que j’assure avec luy que le battement du cœur vient du gonflement d’une humeur qui s’échauffe dans ses cavités ; toutesfois ie n’entens par cette humeur rien qui soit differend du sang, et ie ne parle pas comme luy du gonflement d’une humeur que le suc des viandes fournit continuellement, laquelle souleve la derniere Tunique du cœur ; car si j’avançois de pareilles choses, on me pourroit aysement convaincre d’erreur, par quantité de preuves tres-evidentes ; Et l’on croiroit avec raison que ie n’aurois iamais consideré avec attention la structure du cœur d’aucun animal, si, sans parler des ventricules et des valvules, i’assurois qu’il n’y a que la derniere Tunique du cœur qui se hausse. Au reste, celuy qui sur de fausses premisses (comme disent les Logiciens) conclud par hazard quelque chose de vray, ne raisonne pas mieux ce me semble, que s’il en deduisoit quelque chose de faux ; Et si deux personnes estoient arrivées en un mesme lieu, l’une par des chemins détournez, et l’autre par le droit chemin, il ne faudroit pas penser que l’une eust esté sur les voyes de l’autre.

A votre premiere objection, qui est, que quand un cœur est hors du cors, et coupé par morceaux, chaque parcelle bat durant quelque temps, quoy que pour lors il n’y ait point de sang qui entre ou qui sorte.

Ie répons que i’ay fait autresfois cette experience avec assez d’exactitude, particulierement sur des Poissons, dont le cœur bat bien plus long-temps apres estre coupé, que celuy des animaux terrestres ; mais que i’ay tousiours iugé, et mesme, comme cela se peut souvent faire, i’ay vû qu’il y avoit quelque reste de sang dans la partie ou se faisoit le battement, qui y estoit tombé des autres parties plus hautes ; Et ie me suis aisément persuadé que pour peu qu’il tombe de sang d’une partie du cœur dans une autre plus chaude, cela suffit pour causer le battement : Car il faut remarquer qu’une liqueur se rarefie dautant plus aisement qu’elle est en moindre quantité ; et comme nos mains Clerselier I, 363 à force d’estre exercées à certains mouvemens y deviennent plus propres ; de mesme, parce que le cœur dés le premier moment de sa formation, n’a cessé de s’enfler, et de se desenfler, il ne faut que tres peu de chose pour luy faire continuer ce mouvement ; Et enfin comme nous voyons certaines liqueurs s’échauffer, et mesme s’enfler par le seul mélange de quelques autres, il peut y avoir aussi dans les replis du cœur quelque humeur, qui ressemble au levain, par le mélange de laquelle l’humeur qui survient vienne à s’enfler. Au reste cette objection a ce me semble beaucoup plus de force contre l’opinion de ceux qui croyent que le mouvement du cœur procede de quelque faculté de l’ame : Car de grace, comment ce mouvement dépendroit-il de l’ame, et sur tout celuy qui se rencontre dans les parties d’un cœur, apres qu’elles sont separées ; Vû qu’il est de foy, que l’ame raisonnable est indivisible, et qu’il n’y a aucune autre ame sensitive ou vegetante qui luy soit jointe.

Vous m’objectez en second lieu ce que Galien raporte à la fin du Livre intitulé an sauguis in arteriis contineatur. C’est une experience que veritablement ie n’ay iamais faite, et pour la faire ie n’ay pas maintenant assez de loisir ; mais aussi ie n’estime pas que cela soit fort necessaire. Car posé une fois la cause du battement des Arteres, telle que ie la pose, les loix de la Mechanique, c’est à dire de ma Physique, m’apprenant, qu’ayant mis un tuyau dans une Artere, si on lie cette Artere par dessus le tuyau, elle ne doit point battre plus bas que le lien, et qu’en ostant la ligature elle doit battre au delà du lien, comme Galien l’a experimenté ; pourvû toutesfois que le tuyau soit un peu plus étroit que l’Artere, ainsi que sans doute il l’a suposé ; Et que vous mesme le suposez, comme ie le puis conclure, de ce que vous dites, que si l’on ostoit la ligature, il sortiroit quelque peu de sang par la playe ; Car si le tuyau remplissoit toute la capacité de l’Artere, il boucheroit entierement la playe, de sorte qu’il n’en sortiroit pas la moindre Clerselier I, 364 goutte ; au lieu que quand le tuyau nage dans l’artere avec le sang, ce n’est pas merveille s’il n’arreste pas son mouvement. Car il faut remarquer que ce qui fait ce mouvement, n’est pas que le sang au sortir du cœur se répande tout à coup dans toutes les arteres comme vous le supposez dans vostre quatriéme objection ; mais c’est que venant à occuper toute cette partie de la grande Artere, qui est la plus proche du cœur, il pousse et chasse tout l’autre sang qui est contenu dans cette Artere et dans ses Rameaux, ce qui se fait sans retardement aucun, et pour parler avec les Philosophes in instanti. Posons, par exemple, que BCF est une Artere pleine de sang, comme les Arteres le sont tousiours, et dans laquelle il entre nouvellement un peu de sang qui sorte du cœur A, cela estant nous conçevrons facilement que ce nouveau sang ne peut remplir l’espace B, qui est à l’orifice de cette artere, que l’autre sang qui remplissoit auparavant ce mesme espace B, ne se recule vers C, d’où il chasse les autres parties du sang vers D, et celle-cy les autres de suite iusques à E ; en telle sorte qu’au mesme instant que le sang monte d’A vers B, l’artere doit battre en E, quand mesme nous supposerions qu’il y eust entre deux, comme vers D, un tuyau ou quelqu’autre corps soit creux soit solide, pourveu qu’il nageast librement dans le sang ; parce qu’un tel cors seroit aussi facile à pousser vers E, que le sang mesme, à cause que la superficie interieure des arteres estant fort unie, il ne trouveroit rien qui le pust arrester, et que les arteres ayant des tuniques Clerselier I, 365 assez dures ne se retrecissent pas comme les intestins, ou les veines, pour s’ajuster à la grosseur des cors qu’elles contiennent ; D’où vient mesme qu’estant vuides, et dans un animal mort, elles ont coustume de demeurer ouvertes, et comme beantes. Que s’il y avoit un autre tuyau inseré dans l’Artere, à l’endroit marqué E, sur lequel cette Artere fust liée, comme le veut Galien, encore que le sang puisse passer par ce tuyau iusques à F, neantmoins il ne secoüera point en cet endroit là les costez de l’Artere, au moins sensiblement, parce que passant d’un lieu étroit dans une autre plus large, il perdra une grande partie de ses forces, et employera plutost ce qui luy en reste à agir suivant la longueur de l’Artere en coulant, que suivant sa largeur en la secoüant, c’est à dire, qu’il pourra bien par un flux continuel la remplir, et mesme la rendre plus enflée, mais non pas la faire sauter par des battemens distincts. Et il n’y a point d’autre raison pourquoy les veines, qui sont iointes aux Arteres par diverses anastomoses, ne battent pas comme elles, sinon parce que les extremitez par ou le sang passe pour y entrer, sont plus étroites que leurs petits canaux dans lesquels il s’écoule.

Nous pouvons encore éprouver l’experience de Galien par deux autres moyens, sçavoir en mettant dans l’Artere un tuyau de plume, ou d’autre matiere, qui soit assez gros pour remplir toute sa capacité, et s’attacher à sa superficie interieure, en sorte qu’il ne puisse nager dans le sang, comme celuy qui est representé vers d. En ce cas pourvû qu’il ait le dedans assez estroit pour ne pas donner un plus libre passage au sang que celuy qui est vers E, il est certain que sans estre lié, il arrestera le mouvement de l’Artere. Où bien en mettant dans l’artere un tuyau qui soit assez large par le dedans, pour donner au sang un passage aussi libre que l’artere luy donneroit, s’il n’y avoit point de tuyau ; en ce cas soit qu’il soit lié, ou non, il n’empeschera point du tout le battement de l’artere. Et il ne faut pas s’arrester à l’authorité de Galien, qui assure en divers en Clerselier I, 366 droits, que les arteres ne s’étendent pas, comme des peaux de bouc, parce qu’elles s’emplissent ; mais qu’elles s’emplissent comme un souflet, le gosier, les poumons, et toute la poitrine, parce qu’elles s’étendent, et qu’estant étenduës, elles attirent de tous les endroits voisins, par leurs extremitez et par leurs pores, tout ce qui est propre à les remplir : car elle se peut refuter par une experience tres certaine, que i’ay veuë assez de fois avant notre dispute, et que ie n’ay pas esté fasché de revoir encore en vous écrivant. Voicy qu’elle elle est. Apres avoir ouvert la poictrine d’un lapin vivant, et en avoir de part et d’autre rangé les costes, en sorte que le cœur et le tronc de l’Aorte se voyoient facilement, i’ay lié avec un fil l’Aorte assez loin du cœur, et l’ay separée de toutes les choses ausquelles elle touchoit, afin qu’on ne pust soupçonner qu’il y entrast des esprits ou du sang d’ailleurs que du cœur ; En suite ie l’ay ouverte avec une lancette entre le cœur et la ligature, et i’ay vû manifestement, que dans le mesme temps que l’artere s’étendoit, le sang en jaillissoit par l’incision que l’on y avoit faite, et qu’il n’en sortoit pas une goute dans le tems qu’elle venoit à se retrecir : Au lieu que si l’opinion de Galien estoit vraye, cette artere auroit dû attirer de l’air par l’incision pendant toute la durée de la Diastole, et n’auroit pû jetter de sang que pendant celle de la Systole ; comme personne n’en peut douter ce me semble. Poursuivant la dissection de cet animal vivant, ie luy ay coupé cette partie du cœur qu’on nomme sa pointe ; Mais depuis le moment qu’elle a esté saparée de sa baze, ie ne l’ay pas vû battre une seule fois ; Ce que ie mets icy à l’occasion de l’objection precedente, afin que vous observiez que ce qui fait que les parties du cœur qui sont vers sa baze battent encore quelque temps, est qu’il y coule quelque peu de sang des vaisseaux et des oreilles qui leur sont adherantes ; mais qu’il n’en est pas ainsi des parties qui sont vers la pointe. Enfin apres que la pointe du cœur a esté retranchée, sa baze qui estoit demeurée penduë aux vaisseaux a batu assez long-temps ; Et i’ay vû clairement Clerselier I, 367 que ces deux cavitez, qu’on nomme les ventricules du cœur, devenoient plus large dans la Diastole, (c’est à dire dans le temps qu’elles rejettoient le sang,) et plus étroites dans la Systole, (c’est à dire dans celuy auquel elles le reçevoient ;) Laquelle experience ruine entierement l’opinion d’Hervæus touchant le mouvement du cœur : Car il assure tout le contraire, à sçavoir, que les ventricules se dilatent dans la Systole pour reçevoir le sang, et qu’ils se resserrent dans la Diastole pour le chasser dans les arteres : Ce que i’ay bien voulu mettre icy, pour vous monstrer qu’on ne peut imaginer d’opinion contraire à la mienne, qui ne soit renversée par quelques experiences tres-certaines. Remarquez que pour bien faire cette experience, il ne faut pas seulement couper l’extremité de la pointe, mais la moitié de tout le cœur, et mesme davantage ; Et qu’il faut faire cette épreuve sur un lapin, qui est un animal timide, et non pas sur un chien : Car dans les chiens les ventricules du cœur ont plusieurs replis et petits détours, dont les cavitez particulieres s’enflent de telle sorte par la dilatation du sang, que la cavité qui les embrasse toute en chaque ventricule semble en devenir plus étroite. C’est peut-estre ce qui a trompé ceux qui ont crû que le cœur se resserroit dans la Diastole ; mais l’on peut éprouver par le toucher mesme qui se dilate pour lors : car en le prenant dans la main, on le sent beaucoup plus dur dans la Diastole, que dans la Systole.

Vous m’objecterez en 3. lieu, que si la dilatation du cœur arrivoit par la rarefaction du sang, son Diastole dureroit bien plus long-tems qu’elle ne fait ; Ce que vous vous persuadez peut-estre de la sorte, parce que vous imaginez que cette rarefaction est semblable à celle qui se fait dans les Æolipiles, quand l’eau qui y est se tourne en vapeur ; mais il y a differentes sortes de rarefaction qu’il faut distinguer ; car celle qui se fait quand une liqueur passant toute en fumée, ou en air, change de forme, comme dans les Æolipiles, est autre que celle qui arrive quand cette liqueur Clerselier I, 368 retenant sa forme ne fait qu’enfler sa masse : Or il est manifeste que cette premiere sorte de rarefaction ne peut nullement convenir au sang dans le cœur. Premierement parce qu’elle ne se fait pas de toute la liqueur à la fois, mais seulement de celles de ses parties qui s’élevant de sa superficie s’étendent dans l’air prochain (comme j’ay amplement expliqué dans les Meteores au chap. 2. et 4.) Car il n’y a point de cet air dans le cœur , non plus que de superficie voisine de l’air ; Et ses deux cavitez, quelques grandes qu’elles soient, sont toutes pleines de sang dans les animaux vivans. Secondement, parce que si cela estoit, ce ne seroit pas du sang que contiendroient les Arteres, mais seulement un certain air formé des vapeurs du sang. Mais maintenant personne ne doutent qu’elles ne soient pleines de sang. Et ie diray icy en passant qu’il y a lieu de s’étonner du peu de veritez que sçavoient nos anciens, puisque dans le doute qu’ils avoient de celles-cy en particulier, Galien a bien pris de la peine d’écrire un Livre tout entier, pour prouver que c’est du sang qui est contenu dans les Arteres. Quant à l’autre sorte de rarefaction, par laquelle une liqueur enfle sa masse, il la faut encore distinguer ; Car ou elle se fait peu à peu, ou elle se fait en un instant ; Elle se fait peu à peu, quand les parties de la liqueur acquierrent par degrez quelque nouveau mouvement, ou quelque nouvelle figure ou situation, qui fait qu’elles laissent autour d’elles des intervalles plus grans, ou en plus grand nombre qu’auparavant ; Et i’ay expliqué dans les Meteores comment une telle rarefaction peut proceder non seulement de chaleur, mais mesmes d’un grand froid, et de quelques autres causes. Pour la rarefaction qui se fait en un moment, elle arrive, suivant les principes de ma Philosophie, quand toutes les petites parties d’une liqueur, ou du moins plusieurs éparses dans sa masse, acquierrent en mesme tems quelque changement, à l’occasion duquel elle demandent d’occuper un espace notablement plus grand que celuy qu’elles occupoient. Clerselier I, 369 Or il est aisé à voir que c’est de cette derniere façon que le sang se rarefie dans le cœur, parce que son Diastole se fait en un instant ; Et si l’on prend bien garde à toutes les choses que i’ay écrites dans la cinquiéme partie du traitté de la Methode, l’on n’en doutera non plus, que l’on ne doute point que c’est ainsi que se rarefie l’huile et les autres liqueurs, quand on les voit enfler tout à coup, et s’élever par boüillons dans un pot : Car toute la structure du cœur, sa chaleur, et la nature du sang sont si propres, et conspirent tellement à la production de cet effet, que nous n’apercevons par les sens aucune chose qui me semble plus claire et plus certaine que celle-là. Car pour ce qui est de la chaleur, encore que dans les poissons on ne la sente pas fort grande, si est-ce pourtant qu’elle est beaucoup plus grande dans leur cœur, que dans aucune autre partie.

Mais vous nierez peut-estre que le sang soit de nature à se rarefier tout à coup ; parce, direz-vous, qu’il n’est pas semblable à l’huile où à la poix, mais que c’est plutost une humeur aqueuse et terrestre ; comme si cette proprieté ne convenoit qu’aux liqueurs grasses. Hé ! dites-moy de grace ? L’eau n’a-t’elle pas coutume de s’enfler de la sorte, quand on y met cuire du poisson ou quelqu’autre chose ? Cependant vous ne sçauriez pas dire que le sang soit plus aqueux que l’eau mesme. D’ailleurs la farine pétrie avec le levain ne s’éleve-t’elle pas aussi en mesme façon, sans qu’il soit besoin de beaucoup de chaleur ? Cependant vous ne direz pas que le sang soit plus terrestre qu’elle. Mais qu’y a-t’il qui approche plus du sang que le laict, soit pour estre aqueux, soit pour estre terrestre ? Ie ne pense pas qu’on puisse rien trouver de plus semblable ; Cependant il est certain qu’estans mis sur le feu, quand il est parvenu à un certain degré de chaleur, il s’enfle tout à coup. Mais qu’est-il besoin de se servir d’exemples étrangers dont la Chymie nous pourroit fournir un grand nombre, puisque le sang mesme se dilate en un instant, quand tout nouvellement tiré des veines, il vient à Clerselier I, 370 tomber dans un lieu où il trouve plus de chaleur qu’il n’en a ; ainsi que ie l’ay quelquefois experimenté. Toutesfois, parce que ie say qu’il est de telle nature, que dés qu’il est hors des vaisseaux il se corrompt, et que la chaleur du feu differe en quelques choses de la chaleur du cœur ; ie ne diray pas que la rarefaction qui se fait du sang dans le cœur, soit semblable en tout à celle qui s’en fait ainsi par artifice. Mais afin de ne vous rien celer icy de ce que ie pense, voicy comme i’estime qu’elle se fait.

Quand le sang se rarefie et se dilate dans le cœur, à la verité la plus grande partie s’élance dehors de l’Aorte, et par la veine Arterieuse ; mais il en reste aussi dedans une autre partie, laquelle remplissant les recoins de chaque ventricule, y acquiert un nouveau degré de chaleur, et une certaine proprieté, approchante de celle du levain, qui fait que si-tost que le cœur se desenfle, cette partie qui estoit restée, venant à se méler promptement avec le sang qui tombe de nouveau dans le cœur par la veine cave et par l’Artere veneuze, ce nouveau sang s’enfle tout à coup, et passe dans les Arteres ; en sorte neantmoinneantmoins qu’il en reste tousiours comme i’ay dit un peu dans le cœur, pour y servir comme de levain : C’est ainsi que le levain de pain se fait d’ordinaire d’un morceau de paste desia levée, celuy de vin des restes de la vendange, et celuy de bierre d’une certaine lie qu’elle fait. Au reste il n’est pas besoin d’un degré de chaleur fort intense (pour parler en termes de Philosophes) pour faire que ce peu de sang qui reste dans le cœur acquierre cette proprieté de levain ; il est besoin seulement qu’il soit different, selon la differente nature du sang de chaque animal ; Non plus qu’il n’est pas besoin de beaucoup de chaleur pour faire que la bierre, le vin, le pain, dont la plus grande partie de nostre sang est composée, se convertissent en levain ; vû mesme que ces choses ont cela de propre, qu’elles s’échaufent d’elles-mesmes.

Pour vostre quatriéme objection, ie pense y avoir desia Clerselier I, 371 suffisamment satisfait, ayant montré cy-devant de quelle façon toutes les arteres battent en mesme temps ; Et ainsi ie n’ay plus qu’à répondre aux choses que vous avez avancées contre la circulation du sang.

La premiere est la difference qui se remarque entre le sang des veines et celuy des arteres, laquelle i’ay moy-mesme fait remarquer en la 52. page de ma Methode, comme une chose qui pouvoit estre objectée à Hervæus, parce que suivant sa doctrine on ne conçoit point qu’il arrive aucun changement au sang dans le cœur. Mais pour moy ie ne craignois pas qu’elle me peust estre objectée, apres avoir expliqué en ce lieu-là comment se fait la rarefaction subite du sang dans le cœur, et cette espece de boüillonnement qu’il y souffre. Car enfin que peut-on imaginer qui puisse causer un plus grand et plus promt changement dans un cors, que le mélange d’un levain tel que celuy que i’ay décrit, et ce boüillonnement dont i’ay parlé. Peut-estre direz-vous que le sang qui sort des arteres ne soufre aucun changement en passant dans les veines, et qu’ainsi celuy des veines ne doit pas estre different de celuy des arteres. Pour répondre exactement à cette difficulté ; Ie vous prie premierement d’observer qu’il n’y a pas une goutte de sang dans les arteres qui n’ait passé un peu auparavant dans le cœur, et qu’il y en a tousiours quelques gouttes dans les veines qui n’y sont point entrées par les Arteres : (Car on sçait qu’il tombe tousiours quelque humeur des intestins dans les Veines,) et aussi que toutes les Veines ne doivent estre considerées avec le foye que comme un seul vaisseau.

Cela posé, on conçoit facilement que le sang doit retenir dans les arteres les mesmes qualitez qu’il acquiert dans le cœur ; En sorte que si nous feignions qu’il devinst blanc en passant dans le cœur, comme il devient rouge en passant dans le foye, tout celuy des arteres seroit blanc, et tout celuy des veines seroit rouge ; car le sang qui couleroit sans cesse des arteres dans les veines, pour blanc qu’il fust, Clerselier I, 372 venant à se méler avec celuy des veines qui est déja rouge, prendroit aussi-tost sa couleur, en mesme façon que l’eau estant versée dans du vin prend la couleur du vin. De plus il faut remarquer qu’il y a quantité de choses, qui apres avoir esté fort échaufées, acquierrent des qualitez tout à fait differentes, pour cela seul qu’on les fait refroidir ou lentement ou promtement : Ainsi, si vous ne laissez refroidir le verre lentement, il devient si fragile, qu’il ne peut pas mesme resister à l’air : et nous voyons que la mesme matiere se convertist tantost en fer, et tantost en acier, selon qu’elle est diversement trempée ; Or le sang qu’on tire d’une artere se peut comparer au verre que l’on tire tout rouge de la fournaise, et celuy qu’on tire des veines se peut comparer au verre qui est recuit à petit feu : Et mesme le feu le plus violent des fournaises ne semble pas avoir tant de force sur l’acier ou sur le verre, que la chaleur moderée du cœur en a sur le sang, qui est une liqueur si susceptible de changement, que l’air seul le corrompt incontinent qu’il est sorty des veines.

Quant à ce que vous adjoutez de la matiere des fiévres intermittantes, ie n’ay rien autre chose à dire, sinon que ie ne voy pas la moindre apparence qu’elle puisse resider dans les veines, et i’admire comment une opinion qui n’est appuyée d’aucune raison probable a eu tant de Sectateurs : Fernel au livre quatriéme de sa Pathologie chap. 9. dispute fort au long contr’eux (ce que ie dis pour refuter une authorité par une autre,) mais enfin il l’emporte par ses raisons ; Et entre les autres il en donne une qui me semble suffire toute seule ; qui est que si la matiere des fievres intermittantes procedoit des veines, où il n’y auroit iamais de double tierce, ou toute fievre tierce bien vehemente seroit double ; Il en faut dire autant de la fievre quarte. Ie ne raporte icy aucune raison qui soit de moy, et ne dis pas mesme ce que ie pense des fievres, de peur de me laisser emporter en d’autres difficultez.

Reste maintenant cette experience qui consiste à lier la Clerselier I, 373 pluspart des veines qui tendent vers la jambe, en laissant les arteres libres ; Vous dites qu’une jambe en cet estat ne s’enfleroit point, mais qu’au contraire elle diminuëroit peu à peu, faute de nourriture. Surquoy i’ay à répondre qu’il faut distinguer les tems ; Car il est certain que si tost que les veines seront ainsi liées, elles s’enfleront un peu ; et mesme que si l’on vient à en ouvrir quelqu’une au dessous de la ligature, tout le sang qui est dans le cors, ou la plus grande partie, en poura sortir par l’ouverture que l’on aura faite, comme les Chirurgiens l’experimentent tous les iours. Et cela ne sert pas simplement à nous persuader comme une raison probable, que le sang pourroit bien circuler, mais c’en est, si ie ne me trompe, une demonstration toute evidente. Que si on laisse long temps ces veines ainsi liées, ie pense bien que ce que vous en avez écrit se trouvera vray (quoy que ie ne l’aye iamais experimenté) parce que le sang ne coulant plus, mais croupissant dans ces veines qui seroient liées, deviendroit en peu de temps fort épais, et peu propre à nourir le cors ; Et cela estant il ne pourroit plus couler continuellement de nouveau sang des arteres en cette partie, comme de coustume, parce que toutes les branches et les petits conduits tant des arteres que des veines estant bouchez par ce sang épaissi, son cours seroit empesché ; Et mesme il se pourroit peut-estre aussi faire que ces veines se desenfleroient quelque peu, parce que les serositez du sang qu’elles contiennent en pourroient sortir par insensible transpiration. Mais tout cela ne fait rien contre la Circulation.