MONSIEUR,
I’ay lû vos réponses à mes objections, sur vostre nouvelle doctrine de la Lumiere, avec toute l’attention qu’il m’a esté possible, tant pour le merite du sujet, que pour rendre l’honneur qui est dû à tout ce qui part de vostre esprit, le plus subtil et le plus AT II, 289 fecond qu’aucun autre de ce siecle. Mais ie remarque d’abord que vous estes marry que ie n’aye pris un autre sujet que celuy de la Lumiere pour former des objections, veu que vous n’avez point eu dessein de traiter encore cette matiere, et vous en ouvrir au public ; Et ne voulant point contrevenir à cette resolution, vous dites que vous ne pourrez si parfaitement me satisfaire que vous eussiez desiré. Surquoy ie vous répons que i’ay choisi ce sujet pour trois raisons. La premiere, parce que i’estois occupé sur la mesme speculation à cause de mon Astrologia Gallica, ou ayant à traitter de modis agendi corporum cœlestium in hæc inferiora, Ie me vois obligé à bien determiner ce que c’est que la Lumiere, comme elle agit, et quels effets elle produit. La seconde, parce que vostre opinion de la Lumiere estant grandement nouvelle, et ce que vous en avez dit en plusieurs endroits de vos Livres estant suffisant Clerselier I, 222 pour émouvoir des difficultez et des objections, i’ay desiré d’estre mieux éclaircy de vous sur cette matiere, sur laquelle ie travaillois. Et la troisiéme, parce que i’ay reconnu que la Lumiere, et sa matiere subtile, estoient deux des principaux fondemens de vostre Physique : C’est pourquoy i’ay voulu par mes objections éprouver la fermeté de ses fondemens. Or si ie ne suis pas entierement satisfait par vos réponses, ie vous prie de croire, que ie n’en estime de AT II, 290 rien moins ny vostre doctrine ny vostre esprit, qui me sont d’ailleurs suffisamment connus pour les reverer. Vous parlerez plus ouvertement quand il vous plaira ; on auroit mauvaise grace de vouloir vous y forcer ; c’est une obligation publique, laquelle il faut attendre avec vœux, prieres et patience. Outre le desir que i’ay eu d’aprendre de vous, i’ay vû que les choses Physiques souffrent bien plus de difficultez que les Mathematiques ; Ce que vous mesme reconnoissant avez invité les hommes sçavans à vous faire des objections, à dessein, comme ie croy, de mieux reconnoître par l’épreuve la force de vos principes et de vos raisonnemens, afin de les mieux établir contre toutes sortes d’attaques. Comme donc i’ay cy-devant contribué de mon petit pouvoir à vos loüables intentions, aussi ie continuë encore à present dans la mesme devotion, par quelques repliques à vos réponses, ainsi que par vostre lettre vous m’avez témoigné le desirer.

Et afin de couper court, laissant à part tout preambule, et mesme vos réponses à mes trois premieres objections du premier ordre, ie commenceray par vostre réponse à la quatriesme.

Sur le 4. article. Outre qu’il faut remarquer, etc.

REPLIQUE. Que le mot action, signifie proprement inclination à se mouvoir, difficilement trouvez-vous quelqu’un qui vous l’acorde : Mais que l’inclination à se mouvoir soit un mouvement actuel (ce qui estoit le fort de mon argument) personne ne vous l’accordera, aussi different-ils comme la puissance et l’acte.

Clerselier I, 223 AT II, 291 Sur le 5. Lors qu’on dit qu’un tel a fait cela comme sçavant, etc.

REPL. Les difficultez Physiques se peuvent rarement vuider par des comparaisons, il y a presque tousiours de la difference, ou de l’ambiguité, ou de l’obscurum per obscurius. Quand on dit que quelqu’un tient un tel rang dans les Estats, comme Baron d’un tel lieu, le mot, Comme, signifie entant que, et partant supose que tel est Baron : Mais quand on dit d’un Gouverneur, qu’il est comme Roy dans son Gouvernement, le mot Comme ne signifie pas qu’il soit Roy. Or en vostre page 256. le mot Comme, sera plutost pris en cette seconde sorte, qu’en la premiere.

Sur le 6. La Lumiere, c’est à dire, lux, etc.

REPL. Que lux, soit selon vostre réponse, le mouvement dans les cors lumineux, et Lumen le mouvement dans les corps transparens, et lux premiere que Lumen, comme la cause est premiere que l’effet ; neantmoins pour ne point abuser du mot de mouvement, et n’en pas faire un équivoque, il faut en tout mouvement admettre quatre choses ; à sçavoir, le mobile, le moteur, le mouvement, et la force acquise par le mouvement, qui est la derniere des quatre, et qui ne peut estre que lux, dans les corps lumineux : D’où s’ensuit, que formellement elle n’est aucune des trois autres ; Aussi confessez vous ne point dire absolument qu’elle est le mouvement : Ce qui satisfait à mon objection, que l’essence de la Lumiere ne consiste pas dans le mouvement.

Sur le 7. Mais il peut bien estre transmis, etc.

AT II, 292 REPL. Ie l’acorde, mais non pas sans le mouvement local de quelque mobile ; aussi ne le niez vous pas dans vostre réponse : et tant en la page 272. des Meteores, qu’en vostre réponse à mes objections nombre 10. et 12. vous confessez que les corps lumineux poussent la matiere subtile en ligne droite, ce qui ne se peut faire sans le mouvement local de cette matiere en ligne droite vers nos yeux, qui estoit ce que ie pretendois. Au reste, ie ne voy pas sur ma copie que j’aye dit, que le mobile qui est dans les cors lumineux n’est Clerselier I, 224 autre chose selon vous que la matiere subtile ; I’attens que vous nous l’enseigniez.

Sur le 8. et 9. article.

REPL. Nous aurons donc patience attendant la solution de ces deux objections, iusques à ce que vous donniez au public ce que vous vous reservez encore.

Sur le 10. Car chaque Corps, etc.

REPL. Donnez donc autant de mouvemens à la matiere subtile, qu’il vous plaira, quand vous aurez prouvé qu’elle est ; Et en suite donnez les causes et les effets de chaque mouvement.

Sur le 11. I’avoüe bien que cette matiere subtile, etc.

REPL. Vous nous dites icy une chose laquelle ie ne sçay comme vous prouverez, quand il vous plaira de faire. Car si un corps est dit Lumineux, de cela seul (quod notandum) qu’il donne à la matiere subtile le mouvement ou l’action qui est requise, pour causer en nous le sentiment de la Lumiere ; il s’en ensuivra deux choses qui paroissent entierement contraires à la raison. La premiere, que le sentiment de la Lumiere AT II, 293 sera premier que les corps lumineux ; La seconde, qu’il n’y auroit point de corps lumineux au monde, s’il n’y avoit point d’animal pour voir la Lumiere, ou pour la sentir.

Sur le 12. Ou le mot seulement est de trop, etc.

REPL. I’ay eu raison d’adjouter le mot seulement, parce que vous ne faites mention que de deux mouvemens de la matiere subtile, l’un en rond, et l’autre en ligne droite ; si vous luy en donnez encore d’autres ce sera à vous à les prouver, ensemble leurs causes et leurs effets. Mais donnez luy tant de mouvemens que vous voudrez, la question est de sçavoir si la matiere subtile a ces deux mouvemens ensemble, à sçavoir, çà et là de sa nature, et en ligne droite par les corps lumineux, qui estoit le but de menmon objection, à quoy vous ne répondez point.

Sur le 13. En l’endroit que vous dites, ie ne parle nullement, etc.

Clerselier I, 225 REPL. Vostre texte vous condamnera devant tous. Car en la page 256. des Meteores, parlant de petites boules de la matiere subtile, qui roulent, vous dites, I’ay connu que ces boules peuvent rouler en diverses façons, etc. leur donnant le mouvement en rond, et en ligne droite. Et pour vous expliquer en la page 257. sans quitter les petites boules de la matiere subtile, vous dites,Pour mieux entendre cecy pensez que la boule 1, 2, 3, 4, est poussée, etc. sans parler de boules de bois ou autre matiere, ny là, ny ailleurs. Ioint que ce seroit chose superfluë de suposer que les boules de vostre figure fussent de bois, pour expliquer les mouvemens AT II, 294 des boules de la matiere subtile ; vû qu’ils se peuvent pour le moins aussi bien expliquer, suposant les boules de la figure estre les boules mesmes de la matiere subtile.

Apres avoir répliqué au premier ordre d’objections, qui contenoit les difficultez qui me paroissent en vostre doctrine, pour la contrarieté qu’elle semble avoir ; Ie viens maintenant au second ordre, qui est celuy de mes propres objections.

Sur le premier article. Car pour la matiere, vous le fondez, etc.

REPL. Quand vous dites en la page 4. de la Dioptrique, que la Lumiere n’est autre chose dans les corps qu’on nomme lumineux, qu’un certain mouvement, etc. Et en la page 122. que la Lumiere n’eust autre chose dans les corps transparens, que l’action, etc. Vous devez avoir donné les defintions vrayes de lux, et de Lumen ; ou bien lux et Lumen seroient quelque autre chose que ce que vous avez dit dans les susdites pages, et ainsi vous vous contrediriez. Or si à present vous dites que vous n’avez eu intention d’en donner aucune definition, donc vous n’avez pas vrayment dit ce que c’est ; Car il n’y a que la definition qui le puisse ; Et partant lux et Lumen sont autre chose que ce que vous avez dit, ce qui est tousiours une contradiction.

Clerselier I, 226 Puis pour la forme, etc. L’antecedent que vous ne voyez point est bien évident en mon texte, par ces mots, duquel il est la cause efficiente. Car ne pouvant y avoir de mouvement sans moteur, qui en est la cause efficiente ; et le moteur selon vous mesme estant le AT II, 295 Soleil ; De cét antecedent ie conclus que le Soleil est premier que le mouvement ; Car toute cause efficiente est premiere que son action, ou motion : Et enfin vous estes contraint de l’acorder ; mais seulement dites-vous comme l’homme est premier que sa raison. Sur quoy ie vous replique ; Que si vous prenez la raison pour une partie essentielle de l’homme, et qui luy donne l’estre d’homme, il est certain que l’homme n’est pas premier que sa raison : Mais si vous prenez la raison, pour l’action ou l’usage que fait l’homme de sa raison, l’homme est premier que sa raison ; Et la raison en ce sens ne fait pas l’homme raisonnable, mais le supose tel. Tout de mesme donc, pour ne pas changer vostre comparaison, si lux n’est autre chose que l’action du soleil, ou le soleil de sa nature n’a point de Lumiere, ou sa Lumiere n’est pas formellement l’action du soleil.

Mais pour nous accorder, etc. Bien qu’il semble icy que vous leviez un peu le masque, si confessé-ie que ie ne vous puis encore bien reconnoistre. Car vous et moy demeurons d’acord qu’il y a de la Lumiere dans le Soleil ; et nous ne pouvons differer qu’en sa definition, ou à dire au vray ce que c’est que la Lumiere en son essence et en sa nature ; Et neantmoins vous dites, ie n’ay ny definy ny mesme parlé en aucune façon de ce ie ne sçay quoy que vous nommez peut-estre du nom de Lumiere, et que vous suposez dans le soleil, outre son mouvement ou son action. Mais ie vous répons, que ie ne supose point dans le Soleil d’autre Lumiere que celle qui y est ; et ie croy que vous en faites de mesme. Tellement qu’il faut tousiours retomber sur le AT II, 296 premier et principal different, à sçavoir, ce que c’est que cette Lumiere. Et puisque vous dites ne l’avoir definy, ny eu intention de la definir ; Donc, quand vous avez Clerselier I, 227 dit, la Lumiere dans les corps lumineux et transparens, n’est autre chose que, etc. vous n’avez pas dit au vray ce qu’elle est. Et ie ne pense pas que vous la puissiez definir par ces mots d’action ou de mouvement, tant pour les raisons cy-devant deduites, qu’à cause que la Lumiere, bien qu’elle ne soit pas un estre plus réel que l’action ou le mouvement ; si est-ce qu’elle est un estre plus actuel et absolu, vû que l’action et le mouvement tiennent de la puissance et de la relation, mais non pas la Lumiere, comme i’ay desia dit. Finalement le Soleil n’agit pas par son essence, car cela ne convient qu’à Dieu seul ; donc il agit par quelque qualité ou faculté ; Et partant, puisque le Soleil illumine, qui est une action, donc c’est par sa faculté d’illuminer, laquelle n’est autre que sa Lumiere : Donc la Lumiere n’est pas l’action, mais la puissance ou faculté d’agir, et par consequent elle est premiere que l’action. Et m’arrestant là, ie ne passe point plus outre à vous demander quelle est cette action ou mouvement du Soleil que vous appellez Lucem, si c’est un mouvement rectiligne ou circulaire, etc. Et comment il est produit par le Soleil, qui sont des cas à vous reservez : Mais vous voyez bien les difficultez qu’il y aura à combattre.

Sur le 2. Nego consequentiam : Tout de mesme qu’en l’article precedent.

REPL. Probatur consequentia : Tout de mesme qu’en l’article precedent.

AT II, 297 Sur le 3. Il faut de necessité que la Lumiere, etc.

REPL. I’accepte vostre division de la Lumiere, in lucem pour les cors lumineux, et Lumen pour les cors transparens ; Et aussi ce que vous acordez, que lux sit causa Luminis. Mais en ce que pour renverser ce que ie vous objecte d’une étincelle de feu, vous me répondrez seulement par des comparaisons, ie vous ay desia averty que rarement elles sont propres à bien terminer une difficulté ; et en effet, comme tant les goutes de vin qui sont au bas de la cuve, que celles qui sont au haut, tendent toutes à sortir Clerselier I, 228 par le trou, et s’y meuvent d’elles-mesmes par leur propre pesanteur en mesme instant sans aucun moteur externe ; De mesme aussi la goute d’eau, adjoutée de surcroist au tuyau ABC, ne fait que rompre l’équilibre de la premiere eau ; quoy fait, la pesanteur de l’agregé de l’eau, favorisée de la fluidité, remuë toute cette eau pour la remettre en équilibre ; Et partant le mouvement est tousiours causé par un principe interne, avec inclination du mobile, et non par un moteur, ou cause efficiente externe. Mais toute la matiere subtile contenuë en une sphere de 50. lieuës de demy-diametre, n’a de soy aucun mouvement vers l’œil, et doit estre muë par une cause externe, à sçavoir, par la lumiere de l’étincelle. Voila donc bien de la difference en ces comparaisons ; D’où ie concluray tousiours que la matiere subtile n’estant pas dure AT II, 298 comme un baston, ny encline à se mouvoir à droit plutost qu’à gauche, il ne s’ensuit pas que la plus proche du cors lumineux estant muë localement en ligne droite, la plus éloignée le soit aussi, et en mesme instant. Quant à ce que vous dites, que ce n’est qu’une maxime fondée sur la préocupation de nos sens, d’assurer que toute matiere a resistance au mouvement local ; ie vous replique que pour l’eau et l’air dont nous parlons, cela est aussi notoire que le nager des poissons, et le vol des oyseaux, qui ne se pourroient faire sans cette resistance. Et pour vostre matiere subtile, laquelle vous faites plus fluide incomparablement que l’air, et sans resistance au mouvement local, lors que vous aurez prouvé qu’elle est, et telle que vous dites, et mesme qu’elle peut estre muë, l’air qui la contient demeurant immobile, j’avoüeray nonobstant tout ce que qu’on me pourroit objecter ; Que si le mobile n’a point de resistance au Clerselier I, 229 mouvement, il ne faut point de force pour le moteur.

Sur le 4. Ie ne voy rien, etc.

REPL. Et ie ne voy point aussi le different entre nous sur cét article, sinon que ie veux que lux soit une qualité du Soleil, et vous voulez que ce soit un mouvement ; à quoy i’ay repondu cy-dessus.

Sur le 5. Ie ne trouve icy qu’un équivoque, etc.

REPL. A la vérité vous faites la nature de la transparence grandement équivoque, l’établissant d’un costé à avoir des pores, et de l’autre à remplir les pores. Mais quand vous dites que l’air est transparent, AT II, 299 entant qu’il a des pores, puis qu’avoir des pores n’est qu’un accident à l’air, donc il ne sera transparent que par accident, et non de soy ; donc de soy il sera opaque : Car tout cors est de soy ou lumineux, ou transparent, ou opaque ; et l’air n’estant de soy ny lumineux, ny transparent, il sera donc opaque. Et le mesme se prouve encore ainsi ; Chacune des parties substantielles de l’air, qui bornent les pores, n’ont pas d’autres pores, autrement tout l’air ne seroit que pores sans substance ; Donc aucune de ses parties, c’est à dire, toute la substance de l’air ne sera point transparente de sa nature, donc opaque. Tout de mesme, si la matiere subtile est transparente selon vous, entant qu’elle est dans les pores de l’air, puisque cela ne luy est qu’un accident local ; donc elle ne sera point de soy transparente ; donc elle sera opaque, comme dessus. Or l’air estant opaque de sa nature, et ses pores remplis d’une matiere aussi opaque, tout le composé ne peut estre qu’opaque, et partant incapable de transmettre la Lumiere des cors lumineux.

Et ie ne dis en aucun lieu, etc.

I’ay dit que la matiere subtile devroit en l’ordre de l’univers avoir sa propre sphere, comme l’air, et l’eau ; qui bien qu’ils s’insinuent dans les pores de la terre, ne laissent pas d’avoir leur propre sphere au dessus de la terre. A quoy vous ne répondez point, et mettez seulement cette matiere dans les pores des autres corps ; peut estre pour éviter Clerselier I, 230 qu’elle ne nous empeschast la Lumiere, si vous luy donniez une propre sphere, ou elle fust pure : puisque comme j’ay AT II, 300 remarqué cy-dessus, selon vous, elle n’est transparente, qu’entant qu’elle est dans les pores de l’air, de l’eau, etc.

Sur le 6. Vous imaginez tousiours des contrarietez, etc.

REPL. I’ay répondu cy-dessus à ce que vous dites des boules de bois, et ne seray pas seul à reconnoistre la contrarieté que i’ay alleguée. Or ie voy par vostre réponse que la matiere subtile s’étend depuis le Soleil iusques à l’œil, et que son action ou mouvement commence au Soleil ; et que bien que ce mouvement ne se puisse faire en un instant, neantmoins il peut estre transmis en un instant. A quoy ie vous répons que ie l’acorderois, si la matiere subtile contenuë entre le Soleil et l’œil estoit dure et continuë comme un baston : Mais elle n’est pas dure selon vous, ny mesme continuë ou contiguë en toutes ses parties : Car bien que les boules 1, 2, 3, soient contiguës, neantmoins les boules 4, 2, 5, ne le sont pas : Et partant, si le rayon tend de 4 à 5, le mouvement sera interrompu, ou ne sera pas rectiligne, mais se continüera par les boules contiguës. Or si chaque boule meut sa contiguë, et que tel mouvement suffise pour le sentiment de la Lumiere, on pourra voir le Soleil en pleine nuit ; veu mesmes que vous suposez la matiere subtile sans resistance au mouvement.

Sur le 7. Ce que vous objectez, etc.

REPL. Icy vous avancez tant de nouvelles difficultez, au moins pour mon esprit qui ne voit pas vos fondemens, que ce seroit tirer en l’air que de m’amuser AT II, 301 à y répondre. Seulement pour ce qui est du vin et des grapes de la cuve, ie vous diray tousiours comme devant, que le vin a inclination naturelle à descendre vers les trous sans y estre mû par une cause externe ; Mais que la matiere subtile n’a de soy aucun mouvement rectiligne à droit plutost qu’à Clerselier I, 231 gauche, et qu’elle le doit prendre de la cause la plus forte ; Vous tenez que la Lumiere d’une étincelle soit plus forte qu’un grand vent pour cét effet ; et moy ie tiens le contraire, puisque vous voulez que le mouvement de la matiere soit reel, et local, lors que vous dites que la matiere subtile entre de l’air dans le verre, et en sort.

Sur le 8. La cause qui empesche le verre, etc.

REPL. Pardonnez-moy, s’il vous plaist, vous ne répondez pas à ma difficulté, laquelle n’a point d’égard à l’impureté du verre, mais seulement à ses pores. Car ie dis que la matiere subtile rencontre les mesmes pores en la superficie du verre épais d’une ligne, qu’elle rencontreroit en la mesme superficie, si le verre estoit épais de 10 pieds : et que selon vous les pores estant droits et unis, et la matiere subtile y coulant sans obstacle, il doit passer autant de matiere subtile à travers l’épaisseur de 10. pieds de verre, qu’à travers l’épaisseur d’une ligne, et par consequent autant de Lumiere ; Ce qui neantmoins est contre l’experience.

Mais celle de vos objections qui est à mon avis la principale, etc.

REPLIQUE. Ie ne voy point que vostre réponse y satisfasse, AT II, 302 pour deux raisons ; La premiere, parce que tenant des bales ou des pommes encloses dans un rets (qui est vostre comparaison) les espaces vuides qui se trouvent entre les pommes ou les bales sont fort grans ; et de plus le sable que vous suposez estre jetté sur ces pommes estant tres-délié et pesant il passe librement à travers, coulant en bas par sa subtilité et pesanteur d’un espace en l’autre sans estre arresté. Mais si ce sable estoit jetté sur un boisseau de millet, il n’entreroit pas un demy doigt d’épais dans ce millet ; bien qu’un grain de ce sable ne soit pas la centiesme partie d’un grain de millet. La seconde, parce qu’encore qu’on ne prenne point le mot de droit, plus à la rigueur que vous le prenez en la page 8. lig. 2. tousiours n’y trouverez-vous pas vostre comte : Car voicy ce que vous Clerselier I, 232 dites un peu plus bas en cette page, ligne 17. Au reste, ces rayons doivent estre ainsi tousiours imaginez exactement droits, lors qu’ils ne passent que par un seul corps transparent qui est par tout égal à soy-mesme ; Mais lors qu’ils rencontrent quelques autres corps, ils sont sujets d’estre détournez par eux. Surquoy ie dis que nous pouvons suposer un verre ou crystal si pur, qu’il soit partout égal à luy-mesme, ou bien quelque partie de l’ether ou de l’air tres-pur. Et sur cette hypothese, laquelle ne se peut refuser, les pores selon vous seront exactement droits, et par consequent ma conclusion tiendra, à sçavoir, qu’ils ne pouront estre droits en tous sens, ou qu’il n’y aura rien de solide dans le verre, dans l’air ou dans l’ether. C’est pourquoy il me semble que cette seule objection détruit AT II, 303 entierement l’hypothese de la matiere subtile, et de ses pores ; bien que la suivante ne luy soit gueres plus favorable.

Sur le 9. La coutume qu’on a de remarquer, etc.

REPL. Bien qu’il semble que par les trous de divers tuyaux en la boule AGB, on se peut sauver de mon objection, parce que la matiere qui est au centre E est liquide et divisible en parties : Neantmoins il y a une certaine partie d’icelle, laquelle est en telle égalité au respect des trois tuyaux AC, BD, FG, et des trois soufleurs, que ie supose soufler également par les trous A, B, F, qu’il n’y aura aucune raison qu’elle soit plus divisée, estant poussée également par chaque tuyau, ny qu’elle soit müe plutost vers D, que vers G, ou vers C. Mais pour vuider la difficulté plus clairement, ne suposons qu’un seul tuyau AC, et deux soufleurs égaux, l’un en A, et l’autre en C, il est certain que la matiere centrale E, ne bougera de sa place, ou qu’en mesme temps elle sera en divers lieux ; Et neantmoins si A et C estoient deux corps lucides, C devroit pousser E vers A, et A le devroit aussi en mesme instant pousser vers Clerselier I, 233 C, selon vostre doctrine ; Car si en A et C estoient appliquez deux yeux de deux chats, qui sont lucides, l’œil C verroit l’œil A, et l’œil A verroit l’œil C en mesme instant ; Et par consequent la mesme matiere subtile seroit muë en mesme instant vers deux costez opposez : Ce que toutefois vous confessez impossible par vostre réponse.

AT II, 304 Ie pourrois encore vous proposer plusieurs autres belles difficultez sur ce sujet, lesquelles repugnent grandement, ce me semble, à l’hypothese de la matiere subtile : Mais en voila assez pour moy, iusques à ce que vostre Lumiere me paroisse plus claire : Peut-estre que d’autre vous les proposeront ; et tout cela ne peut que servir à la perfection de vostre dessein, et à bien establir les principes de vostre nouvelle Physique, Au reste, ie plains grandement le tems que vous avez employé à répondre à toutes mes objections ; ny elles ny leur auteur ne meritoient pas cét honneur, d’une personne de si grand merite que vous : C’est pourquoy ie serois bien marras d’en plus abuser, et vous importuner d’une seconde réponse à mes repliques, mon dessein n’ayant esté que de servir par ma déroute à un plus grand éclaircissement de vostre doctrine de la Lumiere. Si donc vous estes en dessein de faire imprimer vostre réponse à mes objections, usez-en tout ainsi qu’il vous plaira. Vous ne manquez ny d’esprit ny de courage pour reconnoistre celles qui sont les plus fortes, et pour les attaquer mesme iusques dans les retranchemens qu’elles se sont faits dans mes repliques ; D’où si vous les pouvez débusquer, ie seray le premier à m’en réjouïr, vous desirant une victoire qui me rende vainqueur de mon ignorance, et qui m’oblige ainsi à confirmer les vœux que ie fais d’estre toute ma vie etc.

I’ay oublié à vous dire que ie pense avoir découvert par hazard vostre matiere subtile, et son mouvement, par le trou et la fente d’une fenestre exposée au Soleil, AT II, 305 à l’entour desquels se fait un certain boüillonnement lumineux d’air ou vous voyez voltiger une matiere subtile : Mais ie croy Clerselier I, 234 pouvoir rendre bonne raison de cét effet par mes hypotheses de la Lumiere, et que cela n’arriveroit pas en un air pur. Ie suis, etc.

A Paris ce 12.
Aoust 1638.