AT I, 537 MONSIEUR,
Dés l’heure que i’eus l’honneur de vous voir, et de vous connoistre à Paris, ie jugé que vous aviez un esprit capable de laisser quelque chose de rare et d’excellent à la posterité ; Et me suis grandement réjouy d’avoir vû reüssir mon jugement par le beau livre que vous avez mis en lumiere sur des sujets de Mathematique et de Physique, qui sont aussi les deux principaux objets de mes speculations naturelles. Mais comme en ce qui est de la Mathematique, vous n’aurez que des gens à admirer la sublimité de vostre esprit ; aussi en ce qui est de la Physique, i’estime que vous ne serez pas étonné, s’il se trouve des personnes à vous contredire : Car vous estant reservé la connoissance des principes et notions universelles de vostre Physique nouvelle (dont la publication est passionnement desirée de tous les doctes) et ne fondant vos raisonnemens que sur des comparaisons, ou supositions, de la verité desquelles on est pour le moins en doute ; ce seroit pecher contre le premier precepte de vostre methode qui est tres-bon, et qui m’est familier, que d’acquiescer AT I, 538 à vos raisonnemens. Et bien que par la page 76. de vostre Methode, l’experience rende tres certains la pluspart des effets que vous traittez ; neantmoins vous sçavez tres-bien que l’aparence des mouvemens celestes se tire aussi certainement de la suposition Clerselier I, 186 de la stabilité de la terre, que de la supposition de sa mobilité : Et partant que l’experience d’icelle apparance n’est pas suffisante, pour prouver laquelle des deux causes cy-dessus est la vraye. Et s’il est vray que prouver des effets par une cause posée, puis prouver cette mesme cause par les mesmes effets, ne soit pas un cercle logique, Aristote l’a mal entendu, et on peut dire qu il ne s’en peut faire aucun. Et pour les Astronomes que vous vous proposez à imiter en la page 3. de vostre Dioptrique, ie ne vous cacheray point mon sentiment, qui est, Que qui ne fera de meilleures suppositions que celles qu’ont fait iusques icy les Astronomes, ne fera pas mieux qu’eux dans les consequences ou conclusions, voire pourra bien faire pis : Car eux suposans mal la paralaxe du soleil, ou l’obliquité de l’Eclyptique, ou l’excentricité de l’Apogée, le moyen mouvement ou periode d’une planette, etc. Tant s’en faut qu’ils en tirent des consequences tres-vrayes, et tres-assurées, comme vous dites en ladite page 3. qu’au contraire ils faillent en suite dans les mouvemens, ou lieux des planetes, à proportion de l’erreur de leurs fausses suppositions, comme le témoigne le AT I, 539 rapport de leurs Tables avec le Ciel. Et ie croy avoir esté le premier au monde, qui dans mon livre des Longitudes ay donné aux Astronomes les vrays moyens d’éviter d’oresnavant toutes ces fausses suppositions, et tous les Cercles Logiques qui se peuvent commettre en cela. Mais les Astronomes par leurs fausses supositions ne faillent pour l’ordinaire que dans le plus ou dans le moins touchant le mouvement des Planetes ; au lieu qu’un Physicien peut errer en la nature mesme de la chose qu’il traitte. Il n’y a rien de si aisé que d’ajuster quelque cause à un effet ; et vous sçavez que cela est familier aux Astronomes, qui par le moyen de diverses hypotheses de cercles ou ellypses, concourent à mesme but ; et le mesme vous est tres-connu en vostre Geometrie. Mais pour prouver que la cause d’un effet posé est sa vraye et unique cause, il faut pour le moins prouver qu’un tel effet Clerselier I, 187 ne peut estre produit par aucune autre cause.

Or ie croy qu’estant ce que vous estes, vous n’aurez pas manqué selon la page 69. de vostre Methode à bien prevoir tout ce qu’on vous pourroit objecter. Mais que vous reservant encore la connoissance particuliere de vos principes de Physique, dont tout le reste est déduit, vous vous estes voulu égayer, non seulement à faire souhaiter aux bons esprits la publication de vostre Physique, mais encore à les exercer dans les difficultez que vous avez laissées en vostre nouvelle doctrine : voire mesme vous les y conviez en la page 75. de vostre AT I, 540 Methode, iusques à les suplier de vous envoyer leurs objections ; et c’est ce qui m’a donné le plus de sujet de vous écrire la presente.

Mais sçachant combien le temps vous est cher, aussi bien qu’à moy, ie n’ay point voulu vous proposer diverses difficultez sur diverses matieres ; ie me suis contenté d’en choisir une des principales et des plus ingenieuses, qui est celle de la Lumiere, la nature de laquelle est à present si recherchée de tous ceux qui pensent voir plus clair dans la Physique. Nous avons icy deux Personnages qui ont travaillé depuis peu sur le mesme sujet, et qui en ont publié leur sentiment. Mais moy qui y ay aussi travaillé de ma teste, sans toutesfois rien publier encore, Ie trouve leur opinion bien plus aisée à détruire, que la vostre : Car avec vostre esprit habitué aux plus subtiles et plus hautes speculations des Mathematiques, vous vous renfermez et barricadez en telle sorte dans vos termes et façons de parler, ou énoncer, qu’il semble d’abord que vous soyez imprenable. Mais n’y ayant que la seule verité, qui puisse resister à l’effort du raisonnement, et ne la pouvant reconnoistre dans ce que vous nous avez donné de la Lumière, i’ay crû estre obligé par vous-mesme à vous y faire mes objections ; non pour vous engager à un long discours, mais seulement afin qu’en peu de mots, vous me donniez un peu plus de lumiere de la nature de la Lumiere, comme ie croy que vous le AT I, 541 pouvez : Et ie vous Clerselier I, 188 assure que ie ne la cacheray pas sous le boisseau, mais que ie la feray paroistre à vostre honneur.

Ie ne sçay pourtant ce que ie dois attendre de vous ; car on m’a voulu faire acroire, que si ie vous traitois tant soit peu en termes de l’école, vous me iugeriez à l’instant plus digne de mépris que de réponse. Mais par la lecture de vos discours, ie ne vous reconnois point si ennemy de l’école que l’on vous fait, et ay cette bonne opinion de vostre esprit, qu’il accordera facilement que toute verité bien demonstrée, est à l’épreuve de tous les termes de l’école ; et que toute proposition qui n’est à cette épreuve, est pour le moins douteuse, si elle n’est fausse tout à fait. Car qui nous voudroit faire passer une fiction pour une verité, un accident pour une substance, un mouvement sans moteur, etc. Ie vous fais iuge vous-mesme de ce qu’il meriteroit. L’école ne me semble avoir failly, qu’en ce qu’elle s’est plus occupé par speculation à la recherche des termes dont il faut se servir pour traitter des choses, qu’à la recherche de la verité mesme des choses par de bonnes experiences ; Aussi est-elle pauvre en celles-cy, et riche en ceux-là ; C’est pourquoy i’en suis comme vous, ie ne cherche la verité des choses que dans la nature, et ne m’en fie plus à l’école, qui ne me sert que pour les termes.

Or ie commenceray par les sentimens que vous avez de la nature de la Lumiere, afin qu’ils me servent de fondement, et qu’on voye s’ils sont partout les mesmes, ou s’ils sont differens, et en quoy.

AT I, 542 1. Donc, en la page 159. des Meteores, vous dites, Ie supose premierement que l’eau, la terre, l’air, et tous les autres tels corps qui nous environnent, sont composez de plusieurs petites parties de diverses figures et grosseurs, qui ne sont iamais si bien arangées, ny si iustement iointes ensemble, qu’il ne reste plusieurs intervalles autour d’elles ; et que ces intervalles ne sont pas vuides, mais remplis de cette matiere fort subtile, par l’entremise de laquelle se communique l’action de la Lumiere.

Clerselier I, 189 2. En la page 4. de la Dioptrique, vous dites, Que la Lumiere n’est autre chose dans les corps qu’on nomme lumineux, qu’un certain mouvement ou une action fort prompte, qui passe vers nos yeux, par l’entremise de l’air et des autres corps transparens ; en mesme façon que le mouvement ou la resistance des corps que rencontre un aveugle avec son baston, passe vers sa main par l’entremise de son baston. D’où s’ensuit que comme ce mouvement est reçeu dans le baston, aussi l’autre cy-dessus sera reçeu dans l’air.

3. Mais en la page 23. vous dites autrement, à sçavoir, Que la Lumiere n’est autre chose qu’un certain mouvement, ou action reçeuë dans une matiere tres-subtile, qui remplit les pores des autres corps. Et vous distinguez cette matiere d’avec l’air, et les autres corps transparens, ausquels, page 122. vous donnez des pores.

4. Page 122. vous dites, Qu’elle n’est autre chose que l’action ou l’inclination à se mouvoir, d’une matiere tres-subtile, etc. Mais ce qui n’est qu’inclination à se AT I, 543 mouvoir n’est pas mouvement, et ces deux different comme la puissance et l’acte. Et si l’action est de la matiere, donc elle n’est pas des corps lumineux qui meuvent cette matiere, ainsi que vous dites en la page 38. de la Dioptrique, ce qui est raporté cy-dessous au nombre 10.

5. Voire mesme, page 256. vous ne dites pas que la Lumiere soit l’action ou le mouvement, mais comme l’action ou le mouvement d’une certaine matiere fort subtile, etc. Or toute comparaison est entre choses differentes ; dont la Lumiere n’est pas selon vous l’action, ou le mouvement. Et quand on voudroit prendre le mot de comme, pour quasi, tousiours y auroit-il à redire, et vous vous trouveriez court d’un point.

6. Page 50. de la Dioptrique parlant encore de la nature ou de l’essence de la Lumiere, vous dites, Que la Lumiere n’est autre chose qu’un mouvement, ou une action qui tend à causer quelque mouvement, etc. D’où ie conclus que si la Lumiere est l’action, et mesme l’action qui Clerselier I, 190 tend à causer le mouvement, donc la Lumiere sera premiere que le mouvement ; car toute cause est premiere que son effet, et par consequent la Lumiere ne sera pas le mouvement.

7. Finalement page 5. vous dites, Qu’il n’est pas besoin de suposer qu’il passe quelque chose de materiel depuis les objets iusques à nos yeux, pour nous faire voir les couleurs, et la Lumiere ; qui selon vous ne sont qu’une mesme nature. Mais puisque par ce que vous dites en la page 4. la Lumiere n’est autre chose dans les corps AT I, 544 qu’on nomme lumineux, qu’un certain mouvement qui passe vers nos yeux, et que le mouvement n’est iamais sans le mobile ; il faut donc aussi par necessité, que comme la Lumiere des corps lumineux, c’est à dire, le mouvement, passe des corps lumineux vers nos yeux, aussi le mobile y passe, qui n’est autre selon vous que la matiere subtile, où est receu ce mouvement.

Apres avoir cy-dessus exposé vos sentimens sur la forme ou essence de la Lumiere ; qui selon vous ne consiste qu’en une action, ou mouvement, ou inclination à se mouvoir, etc. de la matiere subtile etc. Voyons maintenant ce que vous dites de sa matiere, qui est cette matiere subtile.

8. Donc, page 256. des Meteores, parlant de cette matiere subtile, vous dites qu’il en faut imaginer les parties ainsi que de petites boules qui roulent dans les pores des corps terrestres.

9. Mais page 159. des mesmes Meteores, parlant des parties de l’air, de l’eau, de la terre et des autres corps, et disant que leurs parties n’estant pas bien unies, les intervalles qu’elles laissent entr’elles sont remplis de cette matiere subtile ; vous dites ensuite, que les parties dont l’eau est composée sont longues, unies, et glissantes, ainsi que de petites anguilles, qui quoy qu’elles se joignent et entrelacent, ne se noüent ny ne s’acrochent iamais de telle façon, qu’elles ne puissent aisement estre separées. Et au contraire que presque toutes celles, tant de la terre, que Clerselier I, 191 mesme de l’air, et de la pluspart des autres corps, ont des figures fort irregulieres et inégales. Desquelles paroles il s’ensuit nettement, AT I, 545 que puisque les espaces ou intervales compris entre ces parties, dont les figures sont ainsi inégales et irregulieres, ne sçauroient estre rons, si ce n’est par hazard ; il s’ensuit, dis-je, que la matiere subtile qui remplit ces intervales, ou pores, ne sera pas ronde, ainsi que des petites boules. Et quand vous voudriez dire que la matiere subtile contenuë en un de ces pores, ou intervales, seroit composée de parties rondes, ainsi que de petites boules ; puisque deux boules ne se touchent qu’en un point Mathematique, il s’ensuivroit qu’entre ces parties de la matiere subtile, contenuë en un pore de l’air, ou de la terre, il y auroit encore d’autres pores qui seroient vuides ; comme il paroist mesme en vostre figure des petites boules page 258. Et neantmoins il n’y a rien de vuide dans la Nature.

Venons maintenant au moteur de vostre matiere subtile.

10. En la page 38. de la Diop. vous dites, la Lumiere, c’est à dire, le mouvement ou l’action dont le soleil, ou quelqu’autre des corps qu’on nomme lumineux pousse une certaine matiere fort subtile, qui se trouve en tous les cors transparans, etc. Par lesquelles paroles conformées en la page 160. et 272. vous donnez clairement à entendre que cette matiere subtile n’a de soy aucun mouvement, mais seulement par les corps lumineux, qui l’agitent et la poussent.

11. Mais en la mesme page 160. vous dites, Que cette matiere subtile est de telle nature, qu’elle ne cesse iamais de cese mouvoir çà et là grandement viste : Par lesquel les paroles, il s’ensuit qu’il n’est aucunement AT I, 546 besoin des cors lumineux pour mouvoir cette matiere, puis qu’elle se meut d’elle mesme, estant de telle nature, qu’elle ne cesse iamais de se mouvoir.

Passons à la forme du mouvement de cette matiere subtile.

Clerselier I, 192 12. En la page 272. des Meteores, vous dites, Encore que l’action des corps lumineux ne soit que de pousser en ligne droite la matiere subtile qui touche nos yeux : Toutesfois le mouvement ordinaire des petites parties de cette matiere, au moins de celles qui sont en l’air autour de nous, est de rouler, en mesme façon qu’une bale roule estant à terre, encore qu’on ne l’ait poussée qu’en ligne droite, etc. Surquoy il faut noter en passant, que si cette matiere, outre le mouvement rectiligne qu’elle reçoit du corps lumineux, se meut de sa nature seulement en rond, par consequent elle ne se meut pas çà et et là comme vous dites en la page 160. ainsi que i’ay remarqué au nombre precedent ; où si elle se meut çà et là, par consequent elle ne se meut pas en ligne droite, comme vous dites en la page 272. ainsi que i’ay icy remarqué.

13. Mais en la page 258. vous dites et demonstrez tout le contraire de ce que dessus, par vostre figure des petites boules, qui estant muës en l’air viennent rencontrer en droite ligne la superficie de l’eau : Car voicy vos paroles et vôtre figure. Pour mieux entendre cecy pensez que la boule 1.2.3.4. est poussée d’ V vers X, en telle sorte qu’elle ne va qu’en ligne droite, et que ses deux costez 1. et 3. descendent également viste (et par consequent sans rouler) iusques à la superficie de l’eau YY, ou le mouvement du costé marqué 3. qui la rencontre Clerselier I, 193 le AT I, 547 premier, est retardé, pendant que celuy du costé marqué 1 continuë encore ; Ce qui est cause que la boule commence infailliblement à tournoyer suivant l’ordre des chifres 123. Desquelles paroles il s’ensuit, que les petites parties, ou boules, ne roulent pas en l’air, comme vous disiez cy-dessus, mais seulement à la rencontre de quelque superficie plus solide.

Or, Monsieur, jugez maintenent vous mesme par le premier precepte de vostre Methode, si cette doctrine doit estre reçeue pour vraye, où il paroist tant de doutes et de contradictions. Et vous en ayant seulement representé une partie, ie devrois en attendre vostre éclaircissement sans passer plus outre. Mais croyant que vous serez mesme bien-aise que ie donne quelque attaque de raisonnement à vostre doctrine, ainsi que feront plusieurs autres, vous qui presidez en la chaire de vos principes, jugerez des cous, et comme ie croy donnerez satisfaction à tout le monde.

1. I’attaquerois volontiers vostre essence ou nature de la Lumiere, que vous dites estre l’action, ou le mouvement, ou l’inclination à se mouvoir, ou comme l’action et le mouvement, etc. d’une matiere subtile, etc. Mais sur ce point ie vous voy si peu constant AT I, 548 à vous mesme, et par cette inconstance, vous vous estes apresté tant d’échapatoires, que ce seroit perdre le temps, de vouloir vous arrester, jusques à ce que vous vous soyez arresté vous-mesme, comme bon Logicien, à une stable définition de la Lumiere. Neantmoins il me semble par le nombre 10. cy-dessus, que vous entendez principalement que la Lumiere soit l’action ou le mouvement, dont le Soleil ou autre corps lumineux pousse vostre matiere subtile. Ce qu’estant suposé, puisque le Soleil est premier que ce mouvement, duquel il est la cause efficiente, il s’ensuivra que le Soleil de sa nature n’aura point de lumiere ; ou que sa lumiere n’estoit point comprise en vostre définition, et qu’elle est premiere que celle que vous définissez : Mais l’école vous prouveroit que toute action est essentiellement un estre relatif, et que Clerselier I, 194 tout mouvement dit en son essence un estre potentiel : Mais que l’essence de la Lumiere n’a ny l’un ny l’autre ; veu que de sa nature elle est un acte, ou une forme absoluë.

2. De plus, il ne suffit pas que la matiere subtile soit muë par quelque cause que ce soit ; autrement durant les orages et les tempestes d’une obscure nuit, excitées principalement par les vens, l’air et la mer paroistroient tout en feu, et l’on verroit lors clair comme de iour : Mais il faut qu’elle soit muë par les corps lumineux, entant que lumineux. D’où s’ensuit que leur lumiere est premiere que celle que vous definissez, qui ne consiste qu’en l’action ou mouvement dont les corps lumineux par leur Lumiere, poussent AT I, 549 vostre matiere subtile : voire il s’ensuit que ce que vous definissez n’est point la Lumiere.

3. Le Soleil, et une étincelle de feu, ou un ver luisant, illuminent d’une mesme façon. Or une étincelle se peut voir la nuit de cinq cens pas sans lunettes ; et avec des lunettes de vostre invention, elle se verroit peut-estre de plus de cinquante lieuës en l’air : Doncques cette étincelle aura la force de faire mouvoir localement, et selon vous en ligne droitte, toute la matiere subtile contenuë en un globe d’air de cinquante lieuës de demy-Diametre ; Ce qu’aucun bon jugement n’admettra iamais, puis qu’on sçait que toute matiere a de soy resistance au mouvement local : Donc le Soleil n’illumine pas par le mouvement de la matiere subtile. Et la comparaison de vostre aveugle avec son baston ne convient point avec le mouvement de la matiere subtile : Car un baston est continu d’un bout à l’autre, et mesme dur et solide : C’est pourquoy au mesme instant qu’on pousse l’un de ses bouts, on pousse l’autre, et la main qui est à l’un des bouts sent au mesme instant la rencontre que fait l’autre bout de quelque corps qui luy resiste. Mais la matiere subtile n’est pas continuë, autrement tous les pores des corps, depuis le Soleil iusques à nous, seroient continus, quelque agitation d’air qu’il y eust par les vens ; Et de plus elle n’est pas dure et solide comme un baston : C’est Clerselier I, 195 pourquoy il ne s’ensuit pas que la matiere la plus prochaine du corps lumineux estant muë, la plus éloignée le soit aussi, et au mesme instant. I’adjoute encore, qu’une étincelle ne pouvant AT I, 550 selon vous mouvoir la matiere subtile, qu’entant qu’elle est illuminée ; il faut de necessité que sa Lumiere soit devant le mouvement, et independante de luy ; voire mesme il faut qu’elle soit la principale cause du mouvement : Donc le mouvement de la matiere subtile n’est pas la Lumiere des corps lumineux ; Et ie ne pense pas qu’il soit possible de renverser cette raison.

4. Supposant le mouvement de la matiere subtile, et la continuité de ses parties, tout ce que vous pourriez pretendre seroit que ce mouvement nous fait sentir et apercevoir la Lumiere des cors lumineux, comme l’aveugle qui tient un bout de son baston sent le heurt de la pierre qui est fait à l’autre bout : Et en ce sens, en la page 259. des Meteores, vous dites, les parties de la matiere subtile, qui transmet l’action de la Lumiere, etc. Mais il ne s’ensuivroit pas pour cela que ce mouvement fust la Lumiere, non plus que le heurt du baston de l’aveugle n’est pas la pierre, bien qu’il en transmette l’action : Et si la pierre avoit du sentiment, elle sentiroit le mouvement du baston de l’aveugle ; Mais ce mouvement n’est pas l’aveugle qui meut, donc le mouvement de la matiere subtile n’est pas la Lumiere qui la meut.

5. Mais qu’est-ce que cette matiere subtile ; car elle n’est ny eau, ny air, ny ether, puisque tous sont transparens, et par consequent poreux, et remplis de cette matiere, comme mesme vous l’affirmez en la page 122. des Meteores. Et puisque vous l’apelez subtile au regard de tous les corps, il faut que ce soit un corps simple plus subtil mesme que l’Ether : Et puis qu’en la AT I, 551 nature nous voyons un si bel ordre des corps simples, et que les plus subtils se logent tousiours au dessus des plus crasses, comme il est mesme évident par la Chymie ; Pourquoy cette matiere, qui selon vous doit occuper la moitié du lieu des corps simples, n’aura-telle point de sphere propre ? Or soit que vous luy en donniez, Clerselier I, 196 ou que vous ne luy en donniez point, elle ne sera pas transparente ; autrement par la page 122 cy-dessus cottée elle auroit aussi des pores, qui seroient encore remplis d’une autre matiere subtile, et ainsi à l’infiny ; Et si elle n’est point transparente, elle ne pourra donc point transmettre la Lumiere, comme vous disiez cy-dessus page 259. car il n’y a que les corps transparens qui la puissent transmettre.

6. De plus quel mouvement attribuez-vous à cette matiere ; car c’est encore icy ou ie voy de la difficulté et contrarieté. Vû qu’aux nombres 12. et 13. cy-dessus, et par vôtre figure des petites boules, qui de l’air viennent dans l’eau, il apert que ces petites boules descendent d’ enhaut en ligne droite ; Et bien que par le nombre 12. avec le mouvement rectiligne causé par les corps lumineux, vous leur donniez le Circulaire, comme propre ; en sorte que mesme par l’air elles descendent en ligne droite, mais muës circulairement à l’entour de leurs centres ; Neantmoins au nombre 13. vous dites tout au contraire, que la boule commence seulement à tournoyer rencontrant la superficie de l’eau, ou de quelqu’autre corps plus dense que l’air. Mais en premier lieu donnant à vostre AT I, 552 matiere subtile ce mouvement rectiligne de l’air en l’eau, il faudra aussi que vous le donniez en l’air de plus haut, et ainsi à l’infiny, si vous ne concedez que cette matiere sort mesme des corps lumineux : Ce qui non seulement est contre vostre page 5. de la Dioptrique, où vous dites qu’il n’est pas besoin de suposer qu’il passe quelque chose de materiel depuis les objets iusques à nos yeux, pour nous faire voir les couleurs, et la Lumiere, mais mesme repugne au sens et à la raison. Car qui est l’homme de bon sens qui dira que d’un ver luisant, ou d’une étincelle de feu, il puisse sortir de la matiere pour remplir toute la sphere, dont l’un ou l’autre se peut voir avec d’excellentes lunettes de vostre invention, sans la totale dissipation du ver luisant, quand mesme il seroit mille fois plus gros qu’il n’est, quelque subtile qu’en fust l’évaporation ? Et neantmoins il ne se dissipe point, bien que de Clerselier I, 197 minute en minute d’heure, on le changeast en diverses spheres, lesquelles il rempliroit en mesme façon. En second lieu, si cette matiere subtile, ou ces petites boules, qui en sont les parties, avoient ce mouvement rectiligne, elles ne pourroient par leur mouvement transmettre l’action de la Lumiere du Soleil et des Etoiles en un instant, contre ce que vous mesme assurez en la page 44. de vostre Methode ; car aucun corps naturel ne peut traverser un espace que successivement une partie apres l’autre. Voire la mesme chose se déduit necessairement de vostre page 259. où vous dites que la nature des couleurs apparentes et causées par la Lumiere, ne consiste qu’en ce que les parties de la AT I, 553 matiere subtile, qui transmet l’action de la Lumiere, tendent à tournoyer avec plus de force, qu’à se mouvoir en ligne droite ; en sorte que celles qui tendent à tournoyer beaucoup plus fort, causent la couleur rouge, et celles qui ne tendent qu’un peu plus fort, causent la jaune : Car bien que le tournoyement d’une boule se fist en un instant (ce qui est faux, et contre vostre page 257. où vous voulez que le point 2. de la boule marquée 1234. arrive plutost à la superficie de l’eau YY. que le point 1.) Neantmoins puisque selon vous le mouvement rectiligne de la boule est plus lent que son tournoyement, le mouvement rectiligne, qui est celuy qui transmet l’action de la Lumiere, ne se fera pas en un instant.

Ie serois trop long si ie vous mettois icy toutes les autres difficultez que ie voy en l’hypothese de vostre matiere subtile, et de ses mouvemens en toute la nature : C’est pourquoy ie veux finir par vostre autre hypothese des pores en l’air, en l’eau, et dans les autres corps transparens.

7. Page 122. de la Dioptrique, vous dites, que les pores de chacun des corps transparens sont si unis et si droits, que la matiere subtile, qui peut y entrer, coule facilement tout du long sans rien trouver qui l’arreste : Mais que ceux de deux corps transparens de diverse nature, comme ceux de l’air, et ceux du verre ou du cristal, ne se raportant iamais Clerselier I, 198 si justement les uns aux autres, qu’il n y ait tousiours plusieurs des parties de la matiere subtile, qui, par exemple venant de l’air vers le verre, s’y reflechissent, à cause qu’elles rencontrent les parties solides de sa superficie, etc. Surquoy ie vous diray que si l’air et AT I, 554 l’eau estoient durs et solides comme le cristal, et immobiles, vous pourriez peut-estre avoir quelque apparence de raison ; mais estant de nature fluide et facile à mouvoir et agiter, lors qu’ils sont agitez par les vents, cette rectitude de pores ne peut pas subsister, mais il se fait confusion du solide de l’air, ou de celuy de l’eau, avec ses pores. Et partant, la matiere subtile qui transmet la Lumiere trouvant de l’obstacle en tous les pores où elle entre, il s’ensuit qu’en plein midy, l’air estant fort serain, mais agité de vens, on ne verra goutte, ou au moins on verra plus obscurement et confusement, (qui sont deux consequences contraires à l’experience) ou enfin que vostre hypothese des pores droits pour le passage de la matiere subtile, et trajet de la Lumiere, est superfluë. Cecy peut-estre paroistra plus clairement par cette question que ie vous fais. Supposons que de nuit vous soyez en rase campagne, et qu’avec vos lunettes vous voyez à une lieuë de vous un ver luisant, ou une étincelle, et que de vostre costé vers l’étincelle il soufle un vent fort vehement, ie vous demande qui pousse le plus la matiere subtile contenuë dans les pores de l’air qui est entre vous et l’étincelle ? ou le vent, ou la lumiere de l’étincelle ? Et ie croy que vous répondrez qu’il ne se fait aucun poussement de matiere, depuis l’étincelle vers vous ; Mais qu’au contraire tout l’air designé cy-dessus, ensemble ses pores, et toute la matiere y contenuë, sont poussez depuis vous vers l’étincelle, voire avec telle violence, que tant s’en faut qu’elle puisse surmonter le vent à pousser, qu’au contraire elle mesme AT I, 555 sera emportée par le poussement du vent. Donc i’estime que ce soit erreur de penser que les corps lumineux poussent contre nos yeux une matiere subtile contenuë dans les pores de Clerselier I, 199 l’air, par laquelle leur lumiere nous est transmise.

8. Finalement, si selon la page 122. de la Dioptrique, les pores de chacun des corps transparens sont si unis et si droits, que la matiere subtile qui peut y entrer, coule facilement tout du long, sans rien trouver qui l’arreste ; Il est certain que cela seroit principalement vray du verre et du cristal, qui sont des cors durs et solides. Or cela estant suposé, il s’ensuivroit que le Soleil éclaireroit autant à travers un verre de dix piez d’épaisseur, qu’à travers le mesme verre reduit à une seule ligne d’épaisseur : Car la matiere subtile venant de l’air, et estant poussé en ligne droite par le Soleil, rencontreroit les mesmes pores en l’une et en l’autre épaisseur, qui estant droits et unis, cette matiere y entreroit et couleroit sans obstacle avec mesme facilité. Or qu’une differente épaisseur de mesme verre cause mesme Lumiere, c’est contre l’experience. Ioint qu’en un mesme verre se pouvant prendre deux superficies oposées et paralleles en cent mille differentes manieres, il s’ensuivroit que si selon une maniere la Lumiere passoit par les pores de la superficie qui luy est opposée sans rencontrer aucun obstacle solide, elle ne le pourroit selon toutes les autres manieres ; Et par consequent la Lumiere ne pourroit penetrer le verre par quelques deux superficies paralleles que ce fust ; ce qui repugne à l’experience. Et cela vous est bien AT I, 556 aysé à concevoir, suposant au verre des pores ouvers en ligne droite d’une de ses superficies à l’autre : Car ils ne pourroient estre ouvers en ligne droite de chaque superficie à son oposée ; autrement il n’y auroit rien de solide dans le verre.

9. Si les corps lumineux poussent en ligne droite la matiere subtile qui transmet l’action de la Lumiere, suposons le globe Diaphane d’air ou d’eau ABCD, dont le centre soit E, et en A, et B, mettons deux corps lumineux d’égale vertu, il arrivera l’une de ses deux absurditez, à sçavoir, ou que ces corps lumineux ne seront point vûs des lieux diametralement oposez C et D, ce qui seroit contre Clerselier I, 200 l’experience ; ou que la matiere subtile contenuë au centre E, sera au mesme instant en divers lieux, ce qui repugne à la nature des corps ; Et cela se prouve clairement, en ce que A ne peut estre vû de C, que la matiere subtile et centrale E ne soit poussée vers C en ligne droite ; Et de mesme B ne peut estre vû de D, que la mesme matiere E ne soit poussee vers D. Et ainsi d’une infinité de corps lumineux posez à la superficie d’iceluy globe.

Ie pourrois vous proposer plusieurs autres difficultez sur divers points de vostre Physique ; mais pour le present ie me contenteray d’estre par vous éclaircy sur le sujet de la Lumiere, si vous me jugez digne de cette faveur. Le R. P. Mersenne vous peut assurer que i’ay tousiours esté l’un de vos partisans ; et de mon AT I, 557 naturel ie haïs et ie deteste cette racaille d’esprits malins, qui voyans paroistre quelque esprit relevé, comme un Astre nouveau, au lieu de luy scavoir bon gré de ses labeurs, et nouvelles inventions, s’enflent d’envie contre luy, et n’ont autre but que d’offusquer ou éteindre son nom, sa gloire, et ses merites ; bien qu’ils soient par luy tirez de l’ignorance des choses dont liberalement il leur donne la connoissance. I’ay passé par ces piques, et sçay ce qu’en vaut l’aune ; La posterité plaindra mon malheur, et parlant de ce siecle de fer dira avec verité, que la fortune n’estoit pas pour les hommes scavans. Ie souhaitte neantmoin,s qu’elle vous soit plus favorable qu’à moy, afin que nous puissions voir vostre nouvelle Physique, par les principes de laquelle ie ne doute point que vous ne puissiez resoudre nettement toutes mes difficultez : C’est pourquoy attendant l’honneur de vostre réponse, selon que le permettra vostre loisir. Ie vous prie de croire qu’entre tous les hommes de lettres de ma connoissance, vous estes celuy que i’honore le plus, pour vostre vertu et vos genereux desseins ; et que ie m’estimeray Clerselier I, 201 heureux toute ma vie, si vous m’accordez la qualité de, etc.

De Paris ce 22.
Fev. 1638.