MONSEIGNEUR,
La lettre que V. E. m’a fait l’honneur de m’écrire le 19. de Iuin, a esté quatre mois par les chemins, et le bonheur de la recevoir ne m’est arrivé qu’aujourd’huy ; ce qui m’a empesché de pouvoir plutost prendre cette occasion, pour vous témoigner que i’ay tant de ressentiment des faveurs qu’il vous a plû me faire, sans que ie les aye iamais pû meriter, et des preuves que i’ay euës de vostre bienveillance par le raport de Messieurs N. et M. et d’autres, Clerselier I, 154 que ie n’auray iamais rien de plus à cœur, que de tascher à vous rendre service en tout ce dont ie pourray estre capable. Et comme l’un des principaux fruits que i’ay reçeus des écrits que i’ay publiez, est que i’ay eu l’honneur AT IV, 326 d’estre connu de vostre Excellence à leur occasion ; aussi n’y a-t’il rien qui me puisse obliger davantage à en publier d’autres, que de sçavoir que cela vous seroit agreable. Mais pource que le traitté des animaux auquel i’ay commencé à travailler il y a plus de quinze ans, presupose plusieurs experiences, sans lesquelles il m’est impossible de l’achever, et que ie n’ay point encore eu la commodité de les faire, ny ne sçay point quand ie l’auray, ie n’ose me promettre de luy faire voir le iour de long-temps. Cependant ie ne manqueray de vous obeïr en tout ce qu’il vous plaira me commander, et ie tiens à tres-grande faveur, que vous ayez agrable de sçavoir mes opinions touchant quelques difficultez de Philosophie.

Ie me persuade que la faim et la soif se sentant de la mesme façon que les couleurs, les sons, les odeurs, et generalement tous les objets des sens exterieurs, à sçavoir, par l’entremise des nerfs, qui sont étendus comme de petits filets depuis le cerveau iusques à toutes les autres parties du corps ; En sorte que lors que quelqu’une de ces parties est muë, l’endroit du cerveau duquel viennent ces nerfs se meut aussi, et son mouvement excite en l’ame le sentiment qu’on attribuë à cette partie. Ce que i’ay tasché d’expliquer bien au long en la Dioptrique ; et comme i’ay dit là que ce sont les divers mouvemens du nerf optique, qui font sentir à l’ame toutes les diversitez des couleurs et de la lumiere ; ainsi ie croy que c’est un mouvement AT IV, 327 des nerfs qui vont vers le fonds de l’estomac, qui causent le sentiment de la faim, et un autre des mesmes nerfs, et aussi de ceux qui vont vers le gosier, qui cause celuy de la soif. Mais pour sçavoir ce qui meut ainsi ces nerfs, ie remarque, que tout de mesme qu’il vient de l’eau à la bouche, lors qu’on a bon appetit, et qu’on voit des viandes sur table, Clerselier I, 155 il en vient aussi ordinairement grande quantité dans l’estomac, où elle est portée par les arteres, pource que celles de leurs extremitez qui se vont rendre vers là, ont des ouvertures si étroites et de telle figure, qu’elles donnent bien passage à cette liqueur, mais non point aux autres parties du sang : Et elle est comme une espece d’eau forte, qui se glissant entre les petites parties des viandes qu’on a mangées, sert à les dissoudre, et en compose le chyle, puis retourne avec elles dans le sang par les veines. Mais si cette liqueur qui vient ainsi dans l’estomac, n’y trouve point de viandes à dissoudre, alors elle employe sa force contre les peaux dont il est composé, et par ce moyen agite les nerfs dont les extremitez sont attachées à ces peaux, en la façon qui est requise pour faire avoir à l’ame le sentiment de la faim. Ainsi on ne peut manquer d’avoir ce sentiment, lors qu’il n’y a aucunes viandes dans l’estomac, si ce n’est qu’il y ait des obstructions qui empeschent cette liqueur d’y entrer, ou bien quelques humeurs froides et gluantes qui émoussent sa force, ou bien que le temperament du sang estant corrompu, la liqueur qu’il envoye en l’estomac soit d’autre nature qu’à l’ordinaire, (et c’est toûjours quelqu’une de ces causes qui oste l’appetit aux malades) ou bien AT IV, 328 aussi sans que le sang soit corrompu, il se peut faire qu’il ne contienne que peu ou point de telle liqueur, ce que ie croy arriver à ceux qui ont esté fort long-temps sans manger. Car on dit qu’ils cessent d’avoir faim apres quelques iours ; dont la raison est que toute cette liqueur peut estre sortie hors du pur sang, et s’estre exhalée en sueur, ou par transpiration insensible, ou en urine, pendant ce temps-là. Et cela confirme l’histoire d’un homme qu’on dit avoir conservé sa vie trois semaines sous terre sans rien manger, en beuvant seulement son urine : Car estant ainsi enfermé sous terre, son sang ne se diminuoit pas tant par la transpiration insensible, qu’il eust fait en l’air libre.

Ie croy aussi que la soif est causée, de ce que la serosité du sang, qui a coutume de venir par les arteres en forme Clerselier I, 156 d’eau vers l’estomac et vers le gosier, et ainsi de les humecter, y vient aussi quelquefois en forme de vapeur, laquelle le desseche, et par mesme moyen agite ses nerfs, en la façon qui est requise pour exciter en l’ame le desir de boire. De façon qu’il n’y a pas plus de difference entre cette vapeur qui excite la soif, et la liqueur qui cause la faim, qu’il y a entre la sueur, et ce qui s’exhale de tout le corps par transpiration insensible.

Pour la cause generale de tous les mouvemens qui sont dans le monde, ie n’en conçoy point d’autre que Dieu, lequel dés le premier instant qu’il a creé la matiere, a commencé à mouvoir diversement toutes ses parties, et maintenant par la mesme action qu’il conserve cette matiere, il conserve aussi en elle tout autant de mouvement qu’il y en a mis ; ce que i’ay AT IV, 329 tasché d’expliquer en la seconde Partie de mes Principes. Et en la troisiéme, i’ay décrit si particulierement de quelle matiere ie me persuade que le SoeilSoleil est composé ; Puis en la quatriéme, de quelle nature est le feu, que ie ne sçaurois rien adjouter icy, qui ne fust moins intelligible. I’y ay aussi dit expressement au 18. article de la seconde Partie, que ie croy qu’il implique contradiction qu’il y ait du vuide, à cause que nous avons la mesme idée de la matiere que de l’espace ; Et pource que cette idée nous represente une chose reelle, nous nous contredirions nous mesmes, et assurerions le contraire de ce que nous pensons, si nous disions que cét espace est vuide, c’est à dire, que ce que nous conçevons comme une chose reelle, n’est rien de reel.

La conservation de la santé a esté de tout temps le principal but de mes études, et ie ne doute point qu’il n’y ait moyen d’acquerir beaucoup de connoissances touchant la Medecine, qui ont esté ignorées iusqu’à present ; Mais le traitté des animaux que ie medite, et que ie n’ay encore sçeu achever, n’estant qu’une entrée pour parvenir à ces connoissances, ie n’ay garde de me vanter de les avoir ; Et tout ce que i’en puis dire à present est que ie suis de l’opinion Clerselier I, 157 de Tibere, qui vouloit que ceux qui ont atteint l’âge de trente ans, eussent assez d’experiences des choses qui leur peuvent nuire ou profiter, pour estre eux-mesmes leurs medecins. AT IV, 330 En effet il me semble qu’il n’y a personne qui ait un peu d’esprit, qui ne puisse mieux remarquer ce qui est utile à sa santé, pourveu qu’il y veüille un peu prendre garde, que les plus sçavans Docteurs ne luy sçauroient enseigner. Ie prie Dieu de tout mon cœur pour la conservation de la vostre, et de celle de M. vostre frere, et suis, etc.