MONSIEUR,
Entre les excellentes qualitez de M. Chanut, celle qui me semble meriter le plus d’amitié, est qu’il a soin de faire que tous ceux qu’il aime soient aussi amis les uns des autres. Et outre qu’il m’a assuré en passant icy, qu’il vous a déja inspiré quelque bonne volonté pour moy. Il m’a si bien décrit vostre vertu et vostre franchise, que ie ne lairrois pas d’estre entierement à vous, encore que ie n’esperasse aucune part en vostre affection. Ainsi M. ie me promets que vous ne trouverez pas étrange, que ie m’adresse librement à vous en son absence, et que ie vous suplie de me délivrer d’un scrupule, qui vient de l’extréme desir que i’ay d’obeïr ponctuellement à la Reine vostre Maistresse, touchant la grace qu’elle m’a fait d’agréer que Clerselier I, 145 j’aye l’honneur de luy aller faire la reverence à AT V, 362 Stocholm. M. Chanut vous sera témoin qu’avant qu’il fust arrivé icy i’avois preparé mon petit équipage, et tasché de vaincre toutes les difficultez qui se presentent à un homme de ma sorte et de mon âge, lors qu’il doit quitter sa demeure ordinaire pour s’engager à un si long chemin. Mais nonobstant qu’il m’ait trouvé ainsi disposé à partir, et que i’aye trouvé aussi qu’il estoit disposé à user de toutes sortes de raisons pour me persuader ce voyage, en cas que ie n’y eusse pas esté resolu ; Toutesfois pource qu’il ne m’a point dit qu’il eust aucun ordre de sa Majesté, pour me commander de me haster, et que l’Esté est encore long, ie luy ay proposé une difficulté, dont il a trouvé bon que ie vous priasse de m’éclaircir : C’est que n’ayant pû me preparer à ce voyage, sans que plusieurs ayent sçeu que i’avois intention de le faire, et ayant quantité d’ennemis, non point grace à Dieu à cause de ma personne, mais en qualité d’autheur d’une nouvelle Philosophie ; ie ne doute point que quelques-uns n’ayent écrit en Suede, pour tascher de m’y décrier. Il est vray que ie ne crains pas que les calomnies ayent aucun pouvoir sur l’Esprit de sa Majesté, pource que ie sçay qu’elle est tres-sage et tres clairvoyante ; mais à cause que les Souverains ont grand interest d’éviter iusques aux moindres occasions que leurs sujets peuvent prendre pour des-aprouver leurs actions, ie serois extremement marry, que ma presence servit de sujet à la médisance de ceux qui pourroient avoir envie de dire qu’elle est trop assiduë à l’étude, ou bien qu’elle reçoit auprés de soy des personnes d’une autre Religion, ou choses semblables ; et bien que ie desire extrémement AT V, 363 l’honneur de m’aller offrir à sa Majesté, ie souhaitte plutost de mourir dans le voyage, que d’arriver là pour servir de pretexte à des discours qui luy puissent estre tant soit peu prejudiciables. C’est pourquoy M. ie vous supplie, non point de parler de cecy à sa Majesté, mais de prendre la peine de me mander, sur ce que vous iugerez de ses inclinations, et de la conjoncture Clerselier I, 146 des temps, ce qu’il est à propos que ie fasse, et ie ne manqueray pas d’y obeïr exactement, soit que vous ordonniez que j’attende le retour de Monsieur Chanut (car quoy qu’il puisse dire, ie ne croy pas qu’il ait laissé là Madame sa femme, afin qu’elle retourne en France toute seule) soit que vous aymiez mieux que ie me mette en chemin, aussi-tost apres que i’auray eu de vos nouvelles. Ie vous demande encore une autre grace, c’est qu’ayant esté importuné par un amy, de luy donner le petit traitté des Passions, que i’ay eu l’honneur d’offrir cy-devant à sa Majesté, et sçachant qu’il a dessein de le faire imprimer, avec une Preface de sa façon, ie n’ay encore osé luy envoyer, pource que ie ne sçay si sa Majesté trouvera bon, que ce qui luy a esté presenté en particulier, soit rendu public, mesme sans luy estre dedié. Mais pource que ce traitté est trop petit pour meriter de porter le nom d’une si grande Princesse, AT V, 364 à laquelle ie pourray offrir quelque iour un ouvrage plus important, si cette sorte d’hommage ne luy deplaist point, i’ay pensé que peut-estre elle n’aura point desagreable que i’accorde à cét amy ce qu’il m’a demandé ; et c’est ce que ie vous suplie tres-humblement de m’aprendre, car le principal de tous mes soins est de tascher de luy obeïr et de luy plaire. Au reste, afin que vous sçachiez comment ie me gouverne avec ceux ausquels ie me donne, ie vous diray icy que ie pretens que vous m’avez de l’obligation, de ce que ie souffre que vos offices previendront les miens ; Et que ie suis, etc.