MONSIEUR,
On n’a point trouvé étrange qu’Ulysse ait quitté les Isles enchantées de Calipso et de Circé, où il pouvoit jouïr de toutes les voluptez imaginables, et qu’il ait aussi méprisé le chant des Syreines, pour aller habiter un pays pierreux et infertile, dautant que c’estoit le lieu de sa naissance : Mais i’avoüe qu’un homme qui est né dans les jardins de la Touraine, et qui est maintenant en une Terre, où s’il n’y a pas tant de miel qu’en celle que Dieu avoit promise aux Israëlites, il est croyable qu’il y a plus de lait, ne peut pas si facilement se resoudre à la quitter pour aller vivre au pays des ours, entre des rochers et des glaces. Toutesfois à cause que ce mesme pays est aussi habité par des hommes, et que la Reine qui leur commande a toute seule plus de sçavoir, plus d’intelligence, et plus de AT V, 350 raison que tous les doctes des Cloistres et des Colleges que la Clerselier I, 142 fertilité des pays ou i’ay vécu a produits, ie me persuade que la beauté du lieu n’est pas necessaire pour la sagesse, et que les hommes ne sont pas semblables aux arbres, qu’on observe ne croistre pas si bien lors que la terre ou ils sont transplantez est plus maigre que celle où ils avoient esté semez. Vous direz que ie ne vous rends icy que des imaginations et des fables, pour les importantes et veritables nouvelles, dont il vous a plû me faire part ; mais ma solitude ne produit pas à present de meilleurs fruits, et l’aise que i’ay de sçavoir que la France a évité le naufrage en une tres-grande tempeste, emporte tellement mon esprit, que ie ne puis rien dire icy serieusement, sinon que ie suis, etc.