MONSIEUR,
Vous mesurez merveilleusement bien les temps ; car iustement i’ay trouvé à la Haye lors que i’estois en chemin pour venir icy, la Lettre que vous vouliez que ie pusse recevoir avant mon partement de Hollande ; Elle vint seulement en cela trop tard, que m’estant proposé de partir le iour mesme qu’on me la rendit, ie fus contraint de differer ma réponse, iusqu’à mon arrivée en cette ville. I’ay eu cependant tout le loisir de repasser par mon imagination la belle description que vous faites de cette chasse, ou l’on porte des Livres, et ou vous me donnez esperance que mon écrit aura cette prerogative au dessus de beaucoup d’autres, d’estre reveu par la Reine de Suede. La grande estime que ie fais de l’Esprit de cette incomparable Princesse, me donne sujet d’apprehender que cét écrit ne luy puisse Clerselier I, 133 plaire, puis qu’ayant déja pris AT V, 183 la peine de le voir, ainsi que vous me mandez qu’elle a fait, elle n’a pas voulu neantmoins vous en dire encore son sentiment. Mais ie me console sur ce que vous adjoutez, qu’elle s’est proposée de le revoir : Car elle ne daigneroit pas s’arrester à cela, si elle n’y avoit rien trouvé qu’elle approuvast. Et ie me flatte de cette opinion que c’est plutost l’ordre, l’agencement, et les ornemens de l’élocution qui y manquent, que non pas la verité des pensées ; ce qui me fait esperer plus d’aprobation de la seconde lecture, que de la premiere. Vous direz peut-estre que ie me donne en cecy trop de vanité. Mais ie vous prie d’en attribuer la faute à l’air de Paris, plutost qu’à mon inclination : Car ie croy vous avoir déja dit autrefois, que cét air me dispose à concevoir des chymeres, au lieu de pensées de Philosophe. I’y voy tant d’autres personnes qui se trompent en leurs opinions, et en leurs calculs, qu’il me semble que c’est une maladie universelle. L’innocence du desert d’où ie viens me plaisoit beaucoup davantage, et ie ne croy pas que ie puisse m’empescher d’y retourner dans peu de temps ; Mais en quelque lieu du monde que ie sois, ie vous prie de croire que vous y aurez, etc.