MONSIEUR,
L’aimable Lettre que ie viens de recevoir de vostre part, ne me permet pas que ie repose jusques à ce que i’y aye fait réponse ; et bien que vous y proposiez des AT IV, 601 questions que de plus sçavans que moy auroient bien de la peine à examiner en peu de temps, toutesfois à cause que ie sçay bien qu’encore que i’y en employasse beau coup, ie ne les pourrois entierement resoudre ; I’aime mieux mettre promptement sur le papier ce que le zele qui m’incite me dictera, que d’y penser plus à loisir, et n’écrire par apres rien de meilleur.

Vous voulez sçavoir mon opinion touchant trois choses. 1. Ce que c’est que l’amour. 2. Si la seule lumiere naturelle nous enseigne à aimer Dieu 3. Lequel des deux déreglemens et mauvais usages est le pire de l’Amour, ou de la haine.

Clerselier I, 107 Pour répondre au premier point, Ie distingue entre l’Amour qui est purement intellectuelle ou raisonnable, et celle qui est une passion ; La premiere n’est ce me semble autre chose, sinon que lors que nostre Ame aperçoit quelque bien, soit present, soit absent, qu’elle iuge luy estre convenable, elle se ioint à luy de volonté, c’est à dire, elle se considere soy-mesme avec ce bien-là comme un tout dont il est une partie, et elle l’autre : En suite dequoy s’il est present, c’est à dire, si elle le possede, ou qu’elle en soit possedée, ou enfin qu’elle soit iointe à luy non seulement par sa volonté, mais aussi réellement et de fait, en la façon qu’il luy convient d’estre iointe, le mouvement de sa volonté qui accompagne la connoissance qu’elle a que ce luy est un bien, est sa joye ; et s’il est absent, le mouvement de sa volonté qui accompagne la connoissance AT IV, 602 qu’elle a d’en estre privée, est sa tristesse ; Mais celuy qui accompagne la connoissance qu’elle a qu’il luy seroit bon de l’acquerir, est son desir. Et tous ces mouvemens de la volonté ausquels consistent l’amour, la joye, et la tristesse, et le desir, entant que ce sont des pensées raisonnables, et non point des passions, se pourroient trouver en nostre ame, encore qu’elle n’eust point de corps : Car, par exemple, si elle s’apercevoit qu’il y a beaucoup de choses à connoistre en la Nature, qui sont fort belles, sa volonté se porteroit infailliblement à aimer la connoissance de ces choses, c’est à dire, à la considerer comme luy appartenant. Et si elle remarquoit avec cela qu’elle eust cette connoissance, elle en auroit de la joye ; si elle consideroit qu’elle ne l’eust pas, elle en auroit de la tristesse ; si elle pensoit qu’il luy seroit bon de l’acquerir, elle en auroit du desir. Et il n’y a rien en tous ces mouvemens de sa volonté qui luy fust obscur, ny dont elle n’eust une tres- parfaite connoissance, pourveû qu’elle fist reflection sur ses pensées. Mais pendant que nostre Ame est jointe au corps, cette amour raisonnable est ordinairement accompagnée de l’autre, qu’on peut nommer sensuelle ou sensitive, et qui comme i’ay sommaire Clerselier I, 108 ment dit de toutes les passions, apetits et sentimens, en la page 461. de mes Principes François, n’est autre chose qu’une pensée confuse excitée en l’Ame par quelque AT IV, 603 mouvement des nerfs, laquelle la dispose à cette autre pensée plus claire en qui consiste l’amour raisonnable. Car comme en la soif, le sentiment qu’on a de la secheresse du gosier, est une pensée confuse qui dispose au desir de boire, mais qui n’est pas ce desir mesme ; ainsi en l’Amour on sent ie ne sçay quelle chaleur autour du cœur, et une grande abondance de sang dans le poumon, qui fait qu’on ouvre mesme les bras comme pour embrasser quelque chose, et cela rend l’Ame encline à joindre à soy de volonté l’objet qui se presente. Mais la pensée par laquelle l’Ame sent cette chaleur, est differente de celle qui la joint à cét objet ; Et mesme il arrive quelquefois que ce sentiment d’Amour se trouve en nous, sans que nostre volonté se porte à rien aimer, à cause que nous ne rencontrons point d’objet que nous pensions en estre digne : Il peut arriver aussi au contraire que nous connoissions un bien qui merite beaucoup, et que nous nous ioignions à luy de volonté, sans avoir pour cela aucune passion, à cause que le corps n’y est pas disposé. Mais pour l’ordinaire ces deux Amours se trouvent ensemble : car il y a une telle liaison entre l’une et l’autre, que lors que l’Ame juge qu’un objet est digne d’elle, cela dispose incontinent le cœur aux mouvemens qui excitent la passion d’Amour, et lors que le cœur se trouve ainsi disposé par d’autres causes, cela fait que l’Ame imagine des qualitez aimables en des objets, où elle ne verroit que des défauts en un autre temps. Et ce n’est pas merveille que certains mouvemens de cœur soient ainsi naturellement joints à certaines pensées, avec lesquelles ils n’ont aucune AT IV, 604 ressemblance ; car de ce que nostre Ame est de telle nature qu’elle a pû estre unie à un corps, elle a aussi cette proprieté que chacune de ses pensées se peut tellement associer avec quelques mouvemens ou autres dispositions de ce corps, que lors que les mesmes dispositions Clerselier I, 109 se trouvent une autre fois en luy, elles induisent l’Ame à la mesme pensée, et reciproquement lors que la mesme pensée revient, elle prepare le corps à recevoir la mesme disposition. Ainsi lors qu’on apprend une langue, on joint les Lettres ou la prononciation de certains mots qui sont des choses materielles, avec leurs significations qui sont des pensées : En sorte que lors qu’on ouye aprés derechef les mesmes mots, on conçoit les mesmes choses ; et quand on conçoit les mesmes choses, on se ressouvient des mesmes mots. Mais les premieres dispositions du corps qui ont ainsi accompagné nos pensées, lors que nous sommes entrés au monde, ont dû sans doute se joindre plus étroitement avec elles, que celles qui les acompagnent par aprés. Et pour examiner l’origine de la chaleur qu’on sent autour du cœur, et celle des autres dispositions du corps, qui accompagnent l’Amour, Ie considere que dés le premier moment que nostre Ame a esté jointe au corps, il est vraysemblable qu’elle a senty de la joye, et incontinent aprés de l’Amour, puis peut-estre aussi de la haine, et de la tristesse ; et que les mesmes dispositions du corps qui ont pour lors causé en elle ces passions, en ont naturellement par aprés acompagné les pensées. Ie juge que sa premiere passion a esté la joye, pource qu’il n’est pas AT IV, 605 croyable que l’Ame ait esté mise dans le corps, sinon lors qu’il a esté bien disposé, et que lors qu’il est ainsi bien disposé, cela nous donne naturellement de la joye. Ie dis aussi que l’Amour est venuë aprés, à cause que la matiere de nostre corps s’écoulant sans cesse, ainsi que l’eau d’une riviere, et estant besoin qu’il en revienne d’autre en sa place, il n’est gueres vray-semblable que le corps ait esté bien disposé, qu’il n’y ait eu aussi proche de luy quelque matiere fort propre à luy servir d’aliment, et que l’Ame se joignant de volonté à cette nouvelle matiere a eu pour elle de l’Amour ; Comme aussi par aprés s’il est arrivé que cét aliment ait manqué, l’Ame en a eu de la tristesse ; Et s’il en est venu d’autre en sa place qui n’ait pas esté propre à nourrir le Clerselier I, 110 corps ; elle a eu pour luy de la haine.

Voila les quatre passions que ie croy avoir esté en nous les premieres, et les seules que nous avons euës avant nostre naissance ; et ie croy aussi qu’elles n’ont esté alors que des sentimens ou des pensées fort confuses ; pource que l’Ame estoit tellement attachée à la matiere, qu’elle ne pouvoit encore vaquer à autre chose qu’à en recevoir les diverses impressions ; et bien que quelques années aprés, elle ait commencé à avoir d’autres joyes, et d’autres amours, que celles qui ne dependent que de la bonne constitution et convenable nourriture du corps ; toutesfois ce qu’il y a eu d’intellectuel en ses joyes ou amours, a tousiours esté accompagné des premiers sentimens qu’elle en avoit eus, et mesme aussi des mouvemens ou fonctions naturelles qui estoient alors dans le corps : en sorte AT IV, 606 que d’autant que l’amour n’estoit causée avant la naissance que par un aliment convenable qui entrant abondamment dans le foye, dans le cœur, et dans le poumon, y excitoit plus de chaleur que de coutume ; de là vient que maintenant cette chaleur accompagne tousiours l’Ame, encore qu’elle vienne d’autres causes fort differentes. Et si ie ne craignois d’estre trop long, ie pourrois faire voir par le menu, que toutes les autres dispositions du corps, qui ont esté au commencement de nostre vie avec ces quatre passions les acompagnent encore. Mais ie diray seulement que ce sont ces sentimens confus de nostre enfance, qui demeurans ioints avec les pensées raisonnables par lesquelles nous aimons ce que nous en jugeons digne, sont cause que la nature de l’amour nous est difficile à connoistre. A quoy i’adjoute que plusieurs autres passions, comme la joye, la tristesse, le desir, la crainte, l’esperance, etc. se mélant diversement avec l’Amour, empeschent qu’on ne reconnoisse en quoy c’est proprement qu’elle consiste. Ce qui est principalement remarquable touchant le desir ; Car on le prend si ordinairement pour l’amour, que cela est cause qu’on a distingué deux sortes d’amours ; l’une qu’on nomme amour Clerselier I, 111 de Bien-veillance, en laquelle ce desir ne paroist pas tant, et l’autre qu’on nomme amour de Concupiscence, laquelle n’est qu’un desir fort violent, fondé sur un amour qui souvent est foible.

Mais il faudroit écrire un gros volume pour traitter de toutes les choses qui appartiennent à cette passion ; et bien que son naturel soit de faire qu’on se AT IV, 607 communique le plus que l’on peut, en sorte qu’elle m’incite à tascher icy de vous dire plus de choses que ie n’en sçay ; Ie me veux pourtant retenir de peur que la longueur de cette Lettre ne vous ennuye. Ainsi ie passe à vostre seconde question. Sçavoir si la seule lumiere naturelle nous enseigne à aimer Dieu ; et si on le peut aimer par la force de cette lumiere. Ie voy qu’il y a deux fortes raisons pour en douter ; la premiere est que les attributs de Dieu qu’on considere le plus ordinairement sont si relevés au dessus de nous, que nous ne concevons en aucune façon qu’ils nous puissent estre convenables, ce qui est cause que nous ne nous ioignons point à eux de volonté ; la seconde est qu’il n’y a rien en Dieu qui soit imaginable, ce qui fait qu’encore qu’on auroit pour luy quelque amour intellectuelle, il ne semble pas qu’on en puisse avoir aucune sensitive, à cause qu’elle devroit passer par l’imagination pour venir de l’entendement dans le sens. C’est pourquoy ie ne m’estonne pas si quelques Philosophes se persuadent qu’il n’y a que la Religion Chrestienne, qui nous enseignant le mystere de l’Incarnation, par lequel Dieu s’est abaissé iusqu’à se rendre semblable à nous, fait que nous sommes capables de l’aimer ; et que ceux qui sans la connoissance de ce mystere ont semblé avoir de la passion pour quelque Divinité n’en ont point eu pour cela pour le vray Dieu, mais seulement pour quelques Idoles qu’ils ont appellées de son nom ; tout de mesme qu’Ixion, au dire des Poëtes, embrassoit une nuë au lieu de la Reine des Dieux. Toutefois ie ne fais aucun doute que nous ne puissions veritablement aimer AT IV, 608 Dieu par la seule force de nostre nature. Ie n’assure Clerselier I, 112 point que cét amour soit meritoire sans la grace, ie laisse deméler cela aux Theologiens ; Mais i’ose dire qu’au regard de cette vie, c’est la plus ravissante et la plus utile passion que nous puissions avoir ; et mesme qu’elle peut-estre la plus forte, bien qu’on ait besoin pour cela d’une meditation fort attentive, à cause que nous sommes continuellement divertis par la presence des autres objets. Or le chemin que ie iuge qu’on doit suivre pour parvenir à l’amour de Dieu, est qu’il faut considerer qu’il est un esprit, ou une chose qui pense, en quoy la nature de nostre ame ayant quelque ressemblance avec la sienne, nous venons à nous persuader qu’elle est une emanation de sa souveraine intelligence, Et divinæ quasi particula auræMesme à cause que nostre connoissance semble se pouvoir accroître par degrés iusqu’à l’infiny, et que celle de Dieu estant infinie, elle est au but ou vise la nostre ; si nous ne considerons rien davantage, nous pouvons venir à l’extravagance de souhaiter d’estre dieux, et ainsi par une tres-grande erreur, aimer seulement la Divinité au lieu d’aimer Dieu. Mais si avec cela nous prenons garde à l’infinité de sa puissance par laquelle il a creé tant de choses, dont nous ne sommes que la moindre partie ; à l’étenduë de sa providence, qui fait qu’il voit d’une seule pensée tout ce qui a esté, qui est, qui sera, et qui sçauroit estre ; à l’infaillibilité de ses decrets, qui bien qu’ils ne troublent point nostre libre arbitre, ne peuvent neantmoins en aucune façon estre changez ; AT IV, 609 Et enfin d’un costé à nostre petitesse, et de l’autre à la grandeur de toutes les choses creées, en remarquant de qu’elle sorte elles dependent de Dieu, et en les considerant d’une façon qui ait du raport à sa toute-puissance, sans les enfermer en une boule, comme font ceux qui veulent que le monde soit finy : la meditation de toutes ces choses remplit un homme qui les entend bien d’une joye si extréme, que tant s’en faut qu’il soit injurieux et ingrat envers Dieu iusqu’à souhaiter de tenir sa place, il pense déja avoir assez vécu de ce que Dieu luy a fait Clerselier I, 113 la grace de parvenir à de telles connoissances ; et se joignant entierement à luy de volonté, il l’aime si parfaitement, qu’il ne desire plus rien au monde, sinon que la volonté de Dieu soit faite ; Ce qui est cause qu’il ne craint plus ny la mort, ny les douleurs, ny les disgraces, pource qu’il sçait que rien ne luy peut arriver, que ce que Dieu aura decreté ; et il aime tellement ce divin decret, il l’estime si iuste et si necessaire, il sçait qu’il en doit si entierement dependre, que mesme lors qu’il en attend la mort, ou quelqu’autre mal, si par impossible il pouvoit le changer, il n’en auroit pas la volonté. Mais s’il ne refuse point les maux ou les afflictions, pource qu’elles luy viennent de la providence Divine, il refuse encore moins tous les biens ou plaisirs licites dont il peut iouïr en cette vie, pource qu’ils en viennent aussi ; et les reçevant avec joye, sans avoir aucune crainte des maux, son amour le rend parfaitement heureux. Il est vray qu’il faut que l’Ame se détache fort du AT IV, 610 commerce des sens pour se representer les veritez qui excitent en elle cét amour ; d’où vient qu’il ne semble pas qu’elle puisse la communiquer à la faculté imaginative pour en faire une passion. Mais neantmoins ie ne doute point qu’elle ne luy communique ; Car encore que nous ne puissions rien imaginer de ce qui est en Dieu, lequel est l’objet de nostre amour, nous pouvons imaginer nostre amour mesme, qui consiste en ce que nous voulons nous unir à quelque objet, c’est à dire, au regard de Dieu, nous considerer comme une tres petite partie de toute l’immensité des choses qu’il a créées ; pource que selon que les objets sont divers, on se peut unir avec eux, ou les ioindre à soy en diverses façons ; et la seule idée de cette union suffit pour exciter de la chaleur autour du cœur, et causer une tres-violente passion. Il est vray aussi que l’usage de nostre langue, et la civilité des complimens ne permet pas que nous disions à ceux qui sont d’une condition fort relevée au dessus de la nostre, que nous les aimons, mais seulement que nous les respectons, honorons, Clerselier I, 114 estimons, et que nous avons du zele et de la devotion pour leur service ; dont il me semble que la raison est, que l’amitié d’homme à homme rend égaux en quelque façon ceux en qui elle est reciproque ; et ainsi que pendant que l’on tasche à se faire aimer de quelque Grand, si on luy disoit qu’on l’aime, il pourroit penser qu’on le traitte d’égal, et qu’on luy fait tort. Mais pource que les Philosophes n’ont pas coutume de donner divers noms aux choses qui conviennent en une mesme definition, AT IV, 611 et que ie ne sçay point d’autre definition de l’amour, sinon qu’elle est une passion qui nous fait joindre de volonté à quelque objet, sans distinguer si cét objet est égal, ou plus grand, ou moindre que nous, il me semble que pour parler leur langue, ie dois dire qu’on peut aimer Dieu. Et si ie vous demandois en conscience, si vous n’aimez point cette grande Reine auprés de laquelle vous estes à present, vous auriez beau dire que vous n’avez pour elle que du respect, de la veneration, et de l’étonnement, ie ne lairrois pas de iuger que vous avez aussi une tres-ardente affection : Car vostre stile coule si bien quand vous parlez d’elle, que bien que ie croye tout ce que vous en dites, pource que ie sçay que vous estes tres-veritable, et que i’en ay aussi ouy parler à d’autre ; Ie ne croy pas neantmoins que vous la peussiez décrire comme vous faites, si vous n’aviez beaucoup de zele, ny que vous puissiez estre auprés d’une si grande lumiere sans en recevoir de la chaleur. Et tant s’en faut que l’amour que nous avons pour les objets qui sont au dessus de nous, soit moindre que celle que nous avons pour les autres ; Ie croy que de sa nature elle est plus parfaite, et qu’elle fait qu’on embrasse avec plus d’ardeur les interests de ce qu’on aime. Car la nature de l’amour est de faire qu’on se considere avec l’objet aimé comme un tout dont on n’est qu’une partie, et qu’on transfere tellement les soins qu’on a coutume d’avoir pour soy-mesme à la conservation de ce tout, qu’on n’en retienne pour soy en particulier qu’une partie aussi Clerselier I, 115 grande ou aussi petite AT IV, 612 qu’on croit estre une grande ou petite partie du tout auquel on a donné son affection : en sorte que si on s’est ioint de volonté avec un objet qu’on estime moindre que soy ; par exemple, si nous aimons une fleur, un oyseau, un bastiment, ou chose semblable, la plus haute perfection où cette amour puisse atteindre, selon son vray usage, ne peut faire que nous mettions nostre vie en aucun hazard pour la conservation de ces choses, pource qu’elles ne sont pas des parties plus nobles du tout qu’elles composent avec nous, que nos ongles et nos cheveux sont de nôtre corps ; et ce seroit une extravagance de mettre tout le corps au hazard pour la conservation des cheveux. Mais quand deux hommes s’entr’aiment, la charité veut que chacun d’eux estime son amy plus que soy-mesme, c’est pourquoy leur amitié n’est point parfaite, s’ils ne sont prests de dire en faveur l’un de l’autre ; meme adsum qui feci, in me convertite ferrum, etc.Tout de mesme quand un particulier se ioint de volonté à son Prince, ou à son païs, si son amour est parfaite, il ne se doit estimer que comme une fort petite partie du tout qu’il compose avec eux, et ainsi ne craindre pas plus d’aller à une mort assurée pour leur service, qu’on craint de tirer un peu de sang de son bras, pour faire que le reste du corps se porte mieux. Et on voit tous les iours des exemples de cét amour, mesme en des personnes de basse condition, qui donnent leur vie de bon cœur pour le bien de leur païs, ou pour la deffense d’un Grand qu’ils affectionnent. En suite dequoy il est évident que nostre amour envers Dieu doit estre sans AT IV, 613 comparaison la plus grande et la plus parfaite de toutes.

Ie n’ay pas peur que ces pensées metaphysiques donnent trop de peine à vostre esprit, car ie sçay qu’il est tres capable de tout ; mais i’avoüe qu’elles lassent le mien, et que la presence des objets sensibles ne permet pas que ie m’y arreste long-temps. C’est pourquoy ie passe à la troisiéme question ; sçavoir, lequel des deux déreglemens est le pire, celuy de l’amour, ou celuy de la haine. Mais ie me trouve Clerselier I, 116 plus empesché à y répondre qu’aux deux autres, à cause que vous y avez moins expliqué vostre intention, et que cette difficulté se peut entendre en divers sens, qui me semblent devoir estre examinez separement. On peut dire qu’une passion est pire qu’une autre, à cause qu’elle nous rend moins vertueux ; ou à cause qu’elle repugne davantage à nostre contentement ; ou enfin à cause qu’elle nous emporte à de plus grands excés, et nous dispose à faire plus de mal aux autres hommes.

Pour le premier point, ie le trouve douteux. Car en considerant les définitions de ces deux passions, ie iuge que l’amour que nous avons pour un objet qui ne le merite pas, nous peut rendre pires que ne fait la haine que nous avons pour un autre que nous devrions aimer ; à cause qu’il y a plus de danger d’estre joint à une chose qui est mauvaise, et d’estre comme transformé en elle, qu’il n’y en a d’estre separé de volonté d’une qui est bonne. Mais quand ie prens garde aux inclinations ou habitudes qui naissent de ses passions, ie change d’avis : Car voyant que l’amour, AT IV, 614 quelque déreglée qu’elle soit, a tousiours le bien pour objet, il ne me semble pas qu’elle puisse tant corrompre nos mœurs, que fait la haine qui ne se propose que le mal. Et on voit par experience que les plus gens de bien deviennent peu à peu malicieux, lors qu’ils sont obligez de haïr quelqu’un ; Car encore mesme que leur haine soit iuste, ils se representent si souvent les maux qu’ils reçoivent de leur ennemy, et aussi ceux qu’ils luy souhaitent, que cela les acoutume peu à peu à la malice. Au contraire ceux qui s’adonne à aimer, encore mesme que leur amour soit déreglée et frivole, ne laissent pas de se rendre souvent plus honneste gens et plus vertueux, que s’ils occupoient leur esprit à d’autres pensées. Pour le second point, ie n’y trouve aucune difficulté : Car la haine est tousiours accompagnée de tristesse et de chagrin, et quelque plaisir que certaines gens prennent à faire du mal aux autres, ie croy que leur volupté est semblable à celle des demons, qui Clerselier I, 117 selon nostre Religion ne laissent pas d’estre damnez, encore qu’ils s’imaginent continuellement se vanger de Dieu en tourmentant les hommes dans les Enfers. Au contraire l’amour tant déreglée qu’elle soit donne du plaisir, et bien que les Poëtes s’en plaignent souvent dans leurs vers, ie croy neantmoins que les hommes s’abstiendroient naturellement d’aimer, s’ils n’y trouvoient plus de douceur que d’amertume ; et que toutes les afflictions dont on attribuë la cause à l’amor, ne viennent que des autres passions qui l’accompagnent, à sçavoir, des desirs temeraires, et des esperances mal fondées. AT IV, 615 Mais si l’on demande laquelle de ces deux passions nous emporte à de plus grands excés, et nous rend capables de faire plus de mal au reste des hommes, il me semble que ie dois dire que c’est l’amour ; dautant qu’elle a naturellement beaucoup plus de force et plus de vigueur que la haine, et que souvent l’affection qu’on a pour un objet de peu d’importance, cause incomparablement plus de maux, que ne pourroit faire la haine d’un autre de plus de valeur. Ie prouve que la haine a moins de vigueur que l’amour, par l’origine de l’une et de l’autre. Car s’il est vray que nos premiers sentimens d’amour soient venus de ce que nostre cœur recevoit abondance de nourriture qui luy estoit convenable, et au contraire que nos premiers sentimens de haine ayent esté causez par un aliment nuisible qui venoit au cœur, et que maintenant les mesmes mouvemens accompagnent encore les mesmes passions, ainsi qu’il a tantost esté dit, il est évident que lors que nous aimons, tout le plus pur sang de nos veines coule abondamment vers le cœur, ce qui envoye quantité d’esprits animaux au cerveau, et ainsi nous donne plus de force, plus de vigueur, et plus de courage ; au lieu que si nous avons de la haine, l’amertume du fiel, et l’aigreur de la rate, se mélant avec nostre sang, est cause qu’il ne vient pas tant ny de tels esprits au cerveau, et ainsi qu’on demeure plus foible, plus froid, et plus timide. Et l’experience confirme mon dire ; Car les Hercules, les Clerselier I, 118 Rolans, et generalement ceux qui ont le plus de courage aiment plus ardemment que les autres ; et au contraire ceux qui sont foibles et lasches AT IV, 616 sont les plus enclins à la haine. La colere peut bien rendre les hommes hardis, mais elle emprunte sa vigueur de l’amour qu’on a pour soy-mesme, laquelle luy sert tousiours de fondement, et non pas de la haine qui ne fait que l’accompagner. Le desespoir fait faire aussi de grands efforts de courage, et la peur fait exercer de grandes cruautez, mais il y a de la difference entre ces passions et la haine. Il me reste encore à prouver, que l’amour qu’on a pour un objet de peu d’importance, peut causer plus de mal estant déreglée, que ne fait la haine d’un autre de plus de valeur. Et la raison que i’en donne, est, que le mal qui vient de la haine s’étend seulement sur l’objet hay, au lieu que l’amour déreglée n’épargne rien, sinon son objet, lequel n’a pour l’ordinaire que si peu d’étenduë, à comparaison de toutes les autres choses dont elle est preste de procurer la perte et la ruine, afin que cela serve de ragoust à l’extravagance de sa fureur. On dira peut estre que la haine est la plus prochaine cause des maux qu’on attribuë à l’amour, pource que si nous aimons quelque chose, nous haïssons par mesme moyen tout ce qui luy est contraire : Mais l’amour est tousiours plus coupable que la haine, des maux qui se font en cette façon, dautant qu’elle en est la premiere cause, et que l’amour d’un seul objet, peut ainsi faire naistre la haine de beaucoup d’autres. Puis outre cela, les plus grands maux de l’amour ne sont pas ceux qu’elle commet en cette façon par l’entremise de la haine, les principaux et les plus dangereux sont ceux qu’elle fait, ou laisse faire, pour le seul plaisir de l’objet aimé, ou pour le sien propre. AT IV, 617 Ie me souviens d’une saillie de Theophile, qui peut estre mise icy pour exemple ; Il fait dire à une personne éperduë d’amour :

Dieux, que le beau Paris eut une belle proye !
Que cét Amant fit bien
Alors qu’il alluma l’embrazement de Troye,
Pour amortir le sien !

Clerselier I, 119

Ce qui monstre que mesme les plus grands et les plus funestes desastres peuvent estre quelquefois, comme i’ay dit, des ragousts d’une amour mal reglée, et servir à la rendre plus agreable, dautant qu’ils en enrichissent le prix. Ie ne sçay si mes pensées s’acordent en cecy avec les vostres ; mais ie vous assure bien qu’elles s’accordent en ce que comme vous m’avez promis beaucoup de bien-veillance, ainsi ie suis avec une tres-ardente passion, etc.

D’Egmond le I.
Février 1647.