MONSIEUR,
Si ie ne faisois une estime toute extraordinaire de vostre sçavoir, et que ie n’eusse point un extréme desir d’aprendre, ie n’aurois pas usé de tant d’importunité que i’ay fait, à vous convier d’examiner mes écrits. Ie n’ay gueres acoutumé d’en prier personne, et mesme ie les ay fait sortir en public sans estre parez, ny avoir aucun des ornemens qui peuvent attirer les yeux du peuple, afin que ceux qui ne s’arrestent qu’à l’exterieur ne les vissent pas, et qu’ils fussent seulement regardez par quelques personnes de bon esprit, qui prissent la peine de les examiner avec soin, afin que ie puisse tirer d’eux quelque instruction. Mais bien que vous ne m’ayez pas encore fait cette faveur, vous n’avez pas laissé de m’obliger beaucoup en d’autres choses, et particulierement en ce que vous avez parlé avantageusement de moy à plusieurs, ainsi AT IV, 535 que i’ay apris de tres-bonne part ; et mesme Monsieur Cl. m’a écrit que vous attendez de luy mes Meditations Françoises pour les presenter à la Reyne du païs où vous estes. Ie n’ay iamais eu assez d’ambition pour desirer que les personnes de ce rang sceussent mon nom, et mesme si i’amais esté seulement aussi sage, qu’on dit que les sauvages se persuadent que sont les singes, ie n’aurois iamais esté connu de qui que ce soit, en qualité de faiseur de Livres : Car on dit qu’ils s’imaginent Clerselier I, 104 que les singes pourroient parler s’ils vouloient, mais qu’ils s’en abstiennent, afin qu’on ne les contraignent point de travailler ; et pource que ie n’ay pas eu la mesme prudence à m’abstenir d’écrire, ie n’ay plus tant de loisir ny tant de repos que i’aurois, si i’eusse eu l’esprit de me taire. Mais puisque la faute est déja commise, et que ie suis connu d’une infinité de gens d’Ecole, qui regardent mes écrits de travers, et y cherchent de tous costez les moyens de me nuire ; I’ay grand sujet de souhaitter aussi de l’estre des personnes de plus grand merite, de qui le pouvoir et la vertu me puissent proteger. Et i’ay oüy faire tant d’estime de cette Reyne, qu’au lieu que ie me suis souvent pleint de ceux qui m’ont voulu donner la connoissance de quelque Grand, ie ne puis m’abstenir de vous remercier de ce qu’il vous a plû luy parler de moy. I’ay vû icy M. de la Thuillerie depuis son retour de Suede, lequel m’a AT IV, 536 décrit ses qualitez d’une façon si avantageuse, que celle d’estre Reine me semble l’une des moindres : Et ie n’en aurois osé croire la moitié, si ie n’avois vû par experience en la Princesse à qui i’ay dedié mes Principes de Philosophie, que les personnes de grande naissance, de quelque sexe qu’elles soient, n’ont pas besoin d’avoir beaucoup d’âge pour pouvoir surpasser de beaucoup en erudition et en vertu les autres hommes. Mais i’ay bien peur que les écrits que i’ay publiez ne meritent pas qu’elle s’arreste à les lire, et ainsi qu’elle ne vous sçache point de gré de les luy avoir recommandez. Peut-estre que si i’y avois traitté de la Morale, i’aurois occasion d’esperer qu’ils luy pourroient estre plus agreables ; mais c’est dequoy ie ne dois pas me méler d’écrire. Messieurs les Regens sont si animez contre moy à cause des innocens principes de Physique qu’ils ont vûs, et si en colere de ce qu’ils n’y trouvent aucun pretexte pour me calomnier, que si ie traittois apres cela de la Morale, ils ne me laisseroient aucun repos. Car puis qu’un pere N. a crû avoir assez de sujet pour m’accuser d’estre sceptique, de ce que i’ay refuté les sceptiques ; et qu’un Ministre a entrepris de per Clerselier I, 105 suader que i’estois Athée, sans en alleguer d’autre raison, sinon que i’ay tasché de prouver l’existence de Dieu ; que ne diroient-ils point, si i’entreprenois d’examiner qu’elle est la iuste valeur de toutes les choses qu’on peut desirer ou craindre ; Quel sera AT IV, 537 l’état de l’Ame apres la mort ; Jusques où nous devons aimer la vie ; Et quels nous devons estre pour n’avoir aucun sujet d’en craindre la perte. I’aurois beau n’avoir que les opinions les plus conformes à la Religion, et les plus utiles au bien de l’Etat, qui puissent estre, ils ne lairroient pas de me vouloir faire acroire que i’en aurois de contraires à l’un et à l’autre. Et ainsi ie croy, que le mieux que ie puisse faire d’oresnavant, est de m’abstenir de faire des Livres ; Et ayant pris pour ma devise, (Illi mors gravis incubat, Qui notus nimis omnibus, Ignotus moritur sibi) de n’étudier plus que pour m’instruire, et ne communiquer mes pensées qu’à ceux avec qui ie pourray converser privément. Ie vous assure que ie m’estimerois extremement heureux, si ce pouvoit estre avec vous ; Mais i ne croy pas que i’aille iamais aux lieux où vous estes, ny que vous vous retiriez en cettuy-cy ; tout ce que ie puis esperer, est que peut estre apres quelques années, en repassant vers la France, vous me ferez la faveur de vous arrester quelques iours en mon Hermitage, et que i’auray alors le moyen de vous entretenir à cœur ouvert. On peut dire beaucoup de choses en peu de temps, et ie trouve que la longue frequentation n’est pas necessaire pour lier d’étroites amitiez, lors qu’elles sont fondées sur la Vertu ; Dés la premiere heure que i’ay eu l’honneur de vous voir, i’ay esté entierement à vous, et comme i’ay osé deslors AT IV, 538 m’assurer de vostre bien-veillance, aussi ie vous supplie de croire que ie ne vous pourrois estre plus acquis que ie suis, si i’avois passé avec vous toute ma vie. Au reste, il semble que vous inferez, de ce que i’ay étudié les passions, que ie n’en dois plus avoir aucune ; mais ie vous diray que tout au contraire, en les examinant, ie les ay trouvées presque toutes bonnes, et tellement utiles à cette vie, que nostre Clerselier I, 106 Ame n’auroit pas sujet de vouloir demeurer iointe à son corps un seul moment, si elle ne les pouvoit ressentir. Il est vray que la colere est une de celles dont i’estime qu’il se faut garder, entant qu’elle a pour objet une offense receuë ; et pour cela nous devons tascher d’élever si haut nôtre esprit, que les offenses que les autres nous peuvent faire ne parviennent iamais iusques à nous. Mais ie croy qu’au lieu de colere, il est iuste d’avoir de l’indignation, et i’avoüe que i’en ay souvent contre l’ignorance de ceux qui veulent estre pris pour doctes, lors que ie la voy iointe à la malice. Mais ie vous puis assurer qu’à vostre égard les passions que i’ay, sont de l’admiration pour vostre vertu, et un zele tres-particulier, qui fait que ie suis, etc.