AT V, 281 MADAME,
Entre plusieurs fascheuses nouvelles que i’ay recuës de divers endroits en mesme temps, celle qui m’a le plus vivement touché, a esté la maladie de vostre Altesse. Et bien que i’en aye aussi appris la guerison, il ne laisse pas d’en rester encore des marques de tristesse en mon esprit, qui n’en pourront estre si-tost effacées. L’inclination à faire des vers que vostre Altesse avoit pendant son mal me fait souvenir de Socrate, que Platon dit avoir eu une pareille envie pendant qu’il estoit en prison. Et ie croy que cette humeur de faire des vers, vient d’une forte agitation des esprits animaux, qui pourroit entierement troubler l’imagination de ceux qui n’ont pas le cerveau bien rassis, mais qui ne fait qu’échaufer un peu plus les fermes, et les disposer à la poësie. Et ie prens cét emportement pour une marque d’un esprit plus fort et plus relevé que le commun. Si ie ne connoissois le vostre pour tel, ie craindrois que vous ne fussiez extraordinairement affligée d’a AT V, 282 prendre la funeste conclusion des Tragedies d’Angleterre ; Mais ie me promets que vostre Altesse, estant acoutu Clerselier I, 83 mée aux disgraces de la Fortune, et s’estant veuë soy-mesme depuis peu en grand peril de sa vie, ne sera pas si surprise, ny si troublée, d’aprendre la mort d’un de ses proches, que si elle n’avoit point receu auparavant d’autres afflictions. Et bien que cette mort si violente, semble avoir quelque chose de plus affreux, que celle qu’on attend en son lit ; toutesfois à le bien prendre, elle est plus glorieuse, plus heureuse, et plus douce, en sorte que ce qui afflige particulierement en cecy le commun des hommes, doit servir de consolation à V. A. Car c’est beaucoup de gloire de mourir en une occasion qui fait qu’on est universellement plaint, loüé, et regretté de tous ceux qui ont quelque sentiment humain. Et il est certain que sans cette épreuve la clemence et les autres vertus du Roy dernier mort, n’auroient jamais esté tant remarquées ny tant estimées qu’elles sont, et seront à l’avenir par tous ceux qui liront son histoire. Ie m’assure aussi que sa conscience luy a plus donné de satisfaction pendant les derniers momens de sa vie, que l’indignation, qui est la seule passion triste qu’on dit avoir remarquée en luy, ne luy a causé de fascherie. Et pour ce qui est de la douleur, ie ne la mets nullement en conte : Car elle est si courte, que si les meurtriers pouvoient employer la fiévre, ou quelqu’autre des maladies dont la nature a coutume de se servir pour oster les hommes du monde, on auroit sujet de les estimer plus cruels qu’ils ne sont, lors qu’ils les tuent d’un coup de hache. Mais ie n’ose m’arrester long-temps sur un sujet si fu AT V, 283 neste, j’adjouste seulement qu’il vaut beaucoup mieux estre entierement delivré d’une fausse esperance, que d’y estre inutilement entretenu. Pendant que j’écris ces lignes, je reçois des lettres d’un lieu d’où ie n’en avois point eu depuis sept ou huit mois ; et une entr’autres que la personne à qui j’avois envoyé le traité des Passions il y a un an, a écrite de sa main pour m’en remercier. Puis qu’elle se souvient aprés tant de temps, d’un homme si peu considerable comme ie suis, il est à croire qu’elle n’oubliera pas de Clerselier I, 84 repondre aux Lettres de vostre Altesse, bien qu’elle ait tardé quatre mois à le faire. On me mande qu’elle a donné charge à quelqu’un des siens d’étudier le livre de mes Principes, afin de luy en faciliter la lecture ; Ie ne croy pas neantmoins qu’elle trouve assez de loisir pour s’y apliquer, bien qu’elle semble en avoir la volonté. Elle me remercie en termes exprés du traité des Passions ; mais elle ne fait aucune mention des lettres ausquelles il estoit joint, et l’on ne me mande rien du tout de ce païs-là qui touche vostre Altesse. Dequoy ie ne puis deviner autre chose, sinon que les conditions de la paix d’Allemagne n’estant pas si avantageuses à vostre maison qu’elles auroient pû estre, ceux qui ont contribué à cela, sont en doute si vous ne leur en voulez point de AT V, 284 mal, et se retiennent pour ce sujet de vous témoigner de l’amitié. I’ay tousiours esté en peine depuis la conclusion de cette paix, de n’aprendre point que Monsieur l’Electeur vostre Frere l’eust acceptée, et j’aurois pris la liberté d’en écrire plutost mon sentiment à vostre Altesse, si i’avois pû m’imaginer qu’il mist cela en deliberation. Mais pour ce que ie ne sçay point les raisons particulieres qui le peuvent mouvoir, ce seroit temerité à moy d’en faire aucun jugement. Ie puis seulement dire en general, que lors qu’il est question de la restitution d’un Estat occupé, ou disputé par d’autres qui ont les forces en main, il me semble que ceux qui n’ont que l’equité et le droit des gens qui plaide pour eux, ne doivent iamais faire leur conte d’obtenir toutes leurs pretensions, et qu’ils ont bien plus de sujet de sçavoir gré à ceux qui leur en font rendre quelque partie, tant petite qu’elle soit, que de vouloir du mal à ceux qui leur retiennent le reste ; Et encore qu’on ne puisse trouver mauvais qu’ils disputent leur droit le plus qu’ils peuvent, pendant que ceux qui ont la force en deliberent, ie croy que lors que les conclusions sont arrestées, la prudence les oblige à témoigner qu’ils en sont contens, encore qu’ils ne le fussent pas ; et à remercier non seulement Clerselier I, 85 ceux qui leur font rendre quelque chose, mais aussi ceux qui ne leur ostent pas tout, afin d’acquerir par ce moyen l’amitié des uns et des autres, ou du moins d’éviter leur haine : car cela peut beaucoup servir par apres pour se maintenir. Outre qu’il reste encore un long chemin pour venir des promesses iusqu’à l’effet ; et que si ceux qui ont AT V, 285 la force s’acordent seuls, il leur est aisé de trouver des raisons pour partager entr’eux, ce que peut-estre ils n’avoient voulu rendre à un tiers, que par jalousie les uns des autres, et pour empescher que celuy qui s’enrichiroit de ses dépoüilles ne fust trop puissant. La moindre partie du Palatinat vaut mieux que tout l’Empire des Tartares ou des Moscovites, et apres deux ou trois années de paix, le sejour en sera aussi agreable, que celuy d’aucun autre endroit de la terre. Pour moy qui ne suis attaché à la demeure d’aucun lieu, ie ne ferois aucune difficulté de changer ces Provinces, ou mesme la France, pour ce pays-là, si i’y pouvois trouver un repos aussi assuré, encore qu’aucune autre raison que la beauté du païs ne m’y fist aller ; Mais il n’y a point de sejour au monde si rude ny si incommode, auquel ie ne m’estimasse heureux de passer le reste de mes iours, si vostre Altesse y estoit, et que ie fusse capable de luy rendre quelque service ; pour ce que ie suis entierement, et sans aucune reserve, etc.