AT IV, 589

MADAME,
Ie n’ay iamais trouvé de si bonnes nouvelles en aucune des Lettres que i’ay eu cy-devant l’honneur de recevoir Clerselier I, 61 de vostre Altesse, que i’ay fait en ces dernieres du vingt-neufviéme Novembre. Car elles me font iuger que vous avez maintenant plus de santé et plus de joye, que ie ne vous en ay veu auparavant ; et ie croy qu’aprés la vertu, laquelle ne vous a iamais manqué, ce sont les deux principaux biens qu’on puisse avoir en cette vie. Ie ne mets point en compte ce petit mal, pour lequel les Medecins ont pretendu que vous leur donneriez de l’employ ; car encore qu’il soit quelquefois un peu incommode, ie suis d’un païs où il est si ordinaire à ceux qui sont ieunes, et qui d’ailleurs se portent fort bien, que ie ne le considere pas tant comme un mal, que comme une marque de santé, et un preservatif contre les autres maladies. Et la pratique a bien enseigné à nos Medecins des remedes certains pour le guerir, mais ils ne conseillent pas qu’on tasche à s’en défaire en une autre saison qu’au Printems, pour ce qu’alors les pores estant plus ouverts, on peut mieux en oster la cause : Ainsi vostre Altesse a tres-grande raison de ne vouloir pas user de remedes pour ce sujet, principalement à l’entrée de l’Hyver, qui est le temps le plus dangereux ; et si cette incommodité dure AT IV, 590 iusqu’au Printems, alors il sera aisé de la chasser avec quelques legers purgatifs, ou boüillons rafraichissans, où il n’entre rien que des herbes qui soient connuës en la cuisine, et en s’abstenant de manger des viandes où il y ait trop de sel, ou d’épiceries. La seignée y pourroit aussi beaucoup servir ; mais pource que c’est un remede où il y a quelque danger, et dont l’usage frequent abrege la vie, ie ne luy conseille point de s’en servir, si ce n’est qu’elle y soit acoutumée ; car lors qu’on s’est fait saigner en mesme saison trois ou quatre années de suite, on est presque obligé par aprés de faire tous les ans de mesme. Vostre Altesse fait aussi fort bien de ne vouloir point user des remedes de la Chymie, on a beau avoir une longue experience de leur vertu, le moindre petit changement qu’on fait en leur preparation, lors mesme qu’on pense mieux faire, peut entierement changer leurs qua Clerselier I, 62 litez, et faire qu’au lieu de medecines ce soient des poisons. Il en est quasi de mesme de la Science, entre les mains de ceux qui la veulent debiter sans la bien sçavoir ; Car en pensant corriger ou adjouter quelque chose à ce qu’ils ont appris, ils la convertissent en erreur. Il me semble que i’en voy la preuve dans le Livre de Regius, qui est enfin venu au iour : I’en marquerois icy quelques points, si ie pensois qu’il l’eust envoyé à vostre Altesse ; mais il y a si loin d’icy à B. que ie juge qu’il aura attendu vostre retour pour vous l’offrir ; et ie l’attendray aussi pour vous en dire mon sentiment. Ie ne m’étonne pas de ce que vostre Altesse ne AT IV, 591 trouve aucuns doctes au païs où elle est, qui ne soient entierement preoccupez des opinions de l’Ecole ; Car ie voy que dans Paris mesme, et en tout le reste de l’Europe il y en a si peu d’autres, que si ie l’eusse sceu auparavant, ie n’eusse peut-estre iamais rien fait imprimer. Toutesfois i’ay cette consolation, que bien que ie sois asseuré que plusieurs n’ont pas manqué de volonté pour m’attaquer, il n’y a toutesfois encore eu personne qui soit entré en lice ; Et mesme ie reçois des complimens des Peres Iesuites, que i’ay tousiours crû estre ceux qui se sentiroient les plus interessez en la publication d’une nouvelle Philosophie, et qui me le pardonneroient le moins, s’ils pensoient y pouvoir blasmer quelque chose avec raison. Ie mets au nombre des obligations que j’ay à vostre Altesse, la promesse qu’elle a faite à Monsieur le Duc de B. qui est à V Vs. de luy faire avoir mes écrits : Car ie m’assure qu’avant que vous eussiez esté en ces quartiers-là, ie n’avois point l’honneur d’y estre connu ; il est vray que ie n’affecte pas fort de l’estre de plusieurs, mais ma principale ambition est de pouvoir témoigner que ie suis avec une entiere devotion, etc.