MADAME,
Il m’arrive si peu souvent de rencontrer de bons raisonnemens, non seulement dans les discours de ceux que ie frequente en ce desert, mais aussi dans les Livres que ie consulte, que ie ne puis lire ceux qui sont dans les Lettres de vostre Altesse, sans en avoir un ressentiment de joye extraordinaire ; Et ie les trouve si forts, que i’aime mieux avoüer d’en estre vaincu, que d’entreprendre de leur resister. Car encore que la AT IV, 331 comparaison que vostre Altesse refuse de faire à son avantage, puisse assez estre verifiée par l’experience, c’est toutesfois une vertu si loüable de iuger favorablement des autres, et elle s’accorde si bien avec la generosité qui vous empesche de vouloir mesurer la portée de l’Esprit humain par l’exemple du commun des hommes, que ie ne puis manquer d’estimer extremement l’une et l’autre. Ie n’oserois aussi contredire à ce que vostre Altesse écrit du repentir, veu que c’est une vertu Chrétienne, laquelle sert pour faire qu’on se corrige, non seulement des fau tes commises volontairement, mais aussi de celles qu’on a faites par ignorance, lors que quelque passion a empesché qu’on ne connust la verité. Et i’avoüe bien que la tristesse des tragedies ne plairoit pas comme elle fait, si nous pouvions craindre qu’elle devinst si excessive que nous en fussions incommodez ; Mais lors que i’ay dit qu’il y a des passions qui sont dautant plus utiles qu’elles panchent plus vers l’excez, i’ay seulement voulu Clerselier I, 37 parler de celles qui sont toutes bonnes, ce que i’ay témoigné en adjoûtant qu’elles doivent estre sujettes à la raison. Car il y a deux sortes d’excez, l’un qui changeant la nature de la chose, et de bonne la rendant mauvaise, empesche qu’elle ne demeure soûmise à la raison ; l’autre qui en augmente seulement la mesure, et ne fait que de bonne AT IV, 332 la rendre meilleure. Ainsi la hardiesse n’a pour excez la temerité que lors qu’elles va au delà des limites de la raison ; mais pendant qu’elle ne les passe point, elle peut encore avoir un autre excez, qui consiste à n’estre accompagnée d’aucune irresolution, ny d’aucune crainte.

I’ay pensé ces iours passez au nombre et à l’ordre de ces passions, afin de pouvoir plus particulierement examiner leur nature ; mais ie n’ay pas encore assez digeré mes opinions touchant ce sujet, pour les oser écrire à vostre Altesse, et ie ne manqueray pas de m’en acquitter le plustost qu’il me sera possible.

Pour ce qui est du libre arbitre, ie confesse qu’en ne pensant qu’à nous-mesmes, nous ne pouvons ne le pas estimer independant ; mais lors que nous pensons à la puissance infinie de Dieu, nous ne pouvons ne pas croire que toutes choses dependent de luy, et par consequent que nostre libre arbitre n’en est pas exempt. Car il implique contradiction de dire que Dieu ait creé des hommes de telle nature, que les actions de leur volonté ne dependent point de la sienne ; pource que c’est le mesme que si on disoit que sa puissance est tout ensemble finie et infinie : Finie, puis qu’il y a quelque chose qui n’en depend point ; et infinie, puis qu’il a pû créer cette chose independante. Mais comme la connoissance de l’existence de Dieu ne nous doit pas empescher d’estre assurez de nostre libre arbitre pource que nous l’experimentons et le sentons en AT IV, 333 nous-mesmes ; ainsi celle de nostre libre arbitre ne nous doit point faire douter de l’existence de Dieu. Car l’independance que nous experimentons et sentons en nous, et qui suffit pour rendre nos actions loüables ou blasmables, n’est papas Clerselier I, 38 incompatible avec une dependance qui est d’autre nature, selon laquelle toutes choses sont sujettes à Dieu.

Pour ce qui est de l’état de l’Ame apres cette vie, i’en ay bien moins de connoissance que Monsieur d’Igby ; Car laissant à part ce que la Foy nous en enseigne, ie confesse que par la seule raison naturelle nous pouvons bien faire beaucoup de conjectures à nostre avantage, et avoir de belles esperances, mais non point aucune assurance. Et pource que la raison naturelle nous apprend aussi que nous avons tousiours plus de biens que de maux en cette vie, et que nous ne devons point laisser le certain pour l’incertain, elle me semble nous enseigner, que nous ne devons pas veritablement craindre la mort, mais que nous ne devons aussi iamais la rechercher.

Ie n’ay pas besoin de répondre à l’objection que peuvent faire les Theologiens, touchant la vaste étenduë que i’ay attribuée à l’Univers, pource que vostre Altesse y a desia répondu pour moy ; i’adjoûte seulement que si cette étenduë pouvoit rendre les mysteres de nostre Religion moins croyables, celle que les Astronomes ont de tout temps attribuée aux Cieux auroit pû faire le mesme ; pource qu’ils les ont considerez si grands, AT IV, 334 que la Terre n’est à leur comparaison que comme un point, et toutesfois cela ne leur a pas esté objecté.

Au reste, si la prudence estoit maistresse des évenemens, ie ne doute point que vostre Altesse ne vinst à bout de tout ce qu’elle voudroit entreprendre : mais il faudroit que tous les hommes fussent parfaitement sages, afin que sçachant ce qu’ils doivent faire, on pust estre assuré de ce qu’ils feront ; ou bien il faudroit connoistre particulierement l’humeur de tous ceux avec lesquels on a quelque chose à démesler, et encore ne seroit-ce pas assez, à cause qu’ils ont outre cela leur libre arbitre, dont les évenemens ne sont connus que de Dieu seul. Et pour ce qu’on iuge ordinairement de ce que les autres feront, par ce qu’on voudroit faire si on estoit en leur place, il arrive Clerselier I, 39 souvent que les Esprits ordinaires et mediocres estant semblables à ceux avec lesquels ils ont à traitter, penetrent mieux dans leurs conseils, et font plus aisément reüssir ce qu’ils entreprennent, que ne font les plus relevez, lesquels ne traittans qu’avec ceux qui leur sont de beaucoup inferieurs en connoissance et en prudence, jugent tout autrement qu’eux des affaires. C’est ce qui doit consoler vostre Altesse, lors que la Fortune s’oppose à vos desseins. Ie prie Dieu qu’il les favorise, estant comme ie suis, etc.