MADAME,
Ie me suis quelquefois proposé un doute, sçavoir s’il est mieux d’estre gay et content en imaginant les AT IV, 305 biens qu’on possede estre plus grans et plus estimables qu’ils ne sont en effet, et ignorant, ou ne s’arrestant pas à considerer ceux qui manquent, que d’avoir plus de consideration et de sçavoir pour connoistre la juste valeur des uns et des autres, et qu’on en devienne plus triste. Si ie pensois que le Souverain Bien fust la joye, ie ne douterois point qu’on ne dust tascher de se rendre joyeux à quelque prix que ce pust estre, et i’aprouverois la brutalité de ceux qui noyent leurs deplaisirs dans le vin, ou qui les étourdissent avec du petum. Mais ie distingue entre le Souverain Bien, qui consiste en l’exercice de la vertu, ou (ce qui est le mesme) en la possession de toutes les perfections dont l’acquisition depend de nostre libre arbitre, et la satisfaction d’esprit qui suit de cette acquisition. C’est pourquoy voyant que c’est une plus grande perfection de connoistre la verité, encore mesme qu’elle soit à nostre desavantage, que de l’ignorer, i’avoüe qu’il vaut mieux estre moins gay, et avoir plus de connoissance. Aussi n’est-ce pas tousiours lors qu’on a le plus de gayeté qu’on a l’esprit plus satisfait : Au contraire les grandes joyes sont ordinairement mornes et serieuses, et il n’y a que les mediocres, et passageres, qui soient accompagnées du ris. Ainsi ie n’aprouve point qu’on tasche à se tromper, en se repaissant de fausses ima Clerselier I, 28 ginations ; car tout le plaisir qui en revient ne peut toucher pour ainsi dire que la superficie de l’Ame, laquelle sent cepen AT IV, 306 dant une amertume interieure en s’apercevant qu’ils sont faux. Et encore qu’il pourroit arriver qu’elle fust si continuellement divertie ailleurs, que iamais elle ne s’en apperceust, on ne jouïroit pas pour cela de la beatitude dont il est question, pour ce qu’elle doit dependre de nostre conduite, et cela ne viendroit que de la Fortune. Mais lors qu’on peut avoir diverses considerations également vrayes, dont les unes nous portent à estre contens, et les autres au contraire nous en empeschent, il me semble que la prudence veut que nous nous arrestions principalement à celles qui nous donnent de la satisfaction ; Et mesme à cause que presque toutes les choses du monde sont telles, qu’on les peut regarder de quelque costé qui les fait paroistre bonnes, et de quelqu’autre qui fait qu’on y remarque des défauts, ie croy que si l’on doit user de son adresse en quelque chose, c’est principalement à les sçavoir regarder du biais qui les fait paroistre à nostre avantage, pourveu que ce soit sans nous tromper. Ainsi lors que vostre Altesse remarque les causes pour lesquelles elle peut avoir eu plus de loisir, pour cultiver sa raison, que beaucoup d’autres de son âge, s’il luy plaist aussi de considerer combien elle a plus profité que ces autres, ie m’assure qu’elle aura dequoy se contenter : Et ie ne voy pas pourquoy elle aime mieux se comparer à elles, en ce dont elle prend sujet de AT IV, 307 se plaindre, qu’en ce qui luy pourroit donner de la satisfaction. Car la constitution de nostre nature estant telle, que nostre Esprit a besoin de beaucoup de relasche, afin qu’il puisse employer utilement quelques momens en la recherche de la verité, et qu’il s’assoupiroit, au lieu de se polir, s’il s’appliquoit trop à l’étude, nous ne devons pas mesurer le temps que nous avons pû employer à nous instruire, par le nombre des heures que nous avons euës à nous ; mais plustost, ce me semble, par l’exemple de ce que nous voyons communément arriver aux autres, Clerselier I, 29 comme estant une marque de la portée ordinaire de l’esprit humain. Il me semble aussi qu’on n’a point sujet de se repentir, lors qu’on a fait ce qu’on a iugé estre le meilleur au temps qu’on a dû se resoudre à l’execution, encore que par apres y repensant avec plus de loisir, on iuge avoir failly : mais on devroit plustost se repentir si on avoit fait quelque chose contre sa conscience, encore qu’on reconnust par apres avoir mieux fait qu’on n’avoit pensé ; car nous n’avons à répondre que de nos pensées, et la nature de l’homme n’est pas de tout sçavoir, ny de iuger toûjours si bien sur le champ, que lors qu’on a beaucoup de temps à deliberer. Au reste encore que la vanité, qui fait qu’on a meilleure opinion de soy qu’on ne doit, soit un vice qui n’appartient qu’aux Ames foibles et basses, ce n’est pas à dire que les plus fortes et genereuses se doivent mépriser ; mais il se faut faire justice à soy mesme, en reconnoissant ses perfections aussi bien que ses dé AT IV, 308 fauts, et si la bien-seance empesche qu’on ne les publie, elle n’empesche pas pour cela qu’on ne les ressente. Enfin encore qu’on n’ait pas une science infinie, pour connoistre parfaitement tous les biens dont il arrive qu’on doit faire choix dans les diverses rencontres de la vie, on doit ce me semble se contenter d’en avoir une mediocre des choses plus necessaires, comme sont celles que i’ay denombrées en ma derniere Lettre, en laquelle i’ay desia declaré mon opinion touchant la difficulté que vostre Altesse propose : sçavoir, si ceux qui rapportent tout à eux-mesmes, ont plus de raison que ceux qui se tourmentent trop pour les autres. Car si nous ne pensions qu’à nous seuls, nous ne pourrions jouïr que des biens qui nous sont particuliers ; au lieu que si nous nous considerons comme parties de quelqu’autre corps, nous participons aussi aux biens qui luy sont communs, sans estre privé pour cela d’aucun de ceux qui nous sont propres : Et il n’en est pas de mesme des maux ; Car selon la Philosophie, le mal n’est rien de reel, mais seulement une privation ; et lors que nous nous attristons à cause de quel Clerselier I, 30 que mal qui arrive à nos amis, nous ne participons point pour cela au défaut dans lequel consiste ce mal ; mesme quelque tristesse ou quelque peine que nous ayons en telle occasion, elle ne sçauroit estre si grande qu’est la satisfaction interieure qui accom AT IV, 309 pagne tousiours les bonnes actions, et principalement celles qui procedent d’une pure affection pour autruy, qu’on ne raporte point à soy-mesme, c’est à dire, de la vertu Chrestienne qu’on nomme Charité. Ainsi l’on peut mesme en pleurant et prenant beaucoup de peine, avoir plus de plaisir, que lors qu’on rit et qu’on se repose. Et il est aisé à prouver que ce plaisir de l’Ame, auquel consiste la beatitude, n’est pas inseparable de la gayeté et de l’ayse du Corps, tant par l’exemple des tragedies, qui nous plaisent dautant plus qu’elles excitent en nous plus de tristesse, que par celuy des exercices du Corps, comme la chasse, le jeu de paume, et autres semblables qui ne laissent pas d’estre agreables, encore qu’ils soient fort penibles ; et mesme on voit que souvent c’est la fatigue et la peine qui en augmente le plaisir. Et la cause du contentement que l’Ame reçoit en ces exercices, consiste en ce qu’ils luy font remarquer la force, ou l’adresse, ou quelqu’autre perfection du Corps auquel elle est jointe ; mais le contentement qu’elle a de pleurer en voyant representer quelque action pitoyable et funeste sur un theatre, vient principalement de ce qu’il luy semble qu’elle fait une action vertueuse ayant compassion des affligez ; Et generalement elle se plaist de sentir émouvoir en soy des passions, de quelle nature qu’elles soient, pourvû qu’elle en demeure maistresse.

Mais il faut que j’examine plus particulierement ces AT IV, 310 passions, afin de les pouvoir definir ; ce qui me sera icy plus aysé que si j’écrivois à quelqu’autre. Car vostre Altesse ayant pris la peine de lire le traité que i’ay autrefois ébauché touchant la nature des animaux, vous sçavez déja comment ie conçoy que se forment diverses impressions dans leur cerveau, les unes par les objets exterieurs qui Clerselier I, 31 meuvent les sens, les autres par les dispositions interieures du Corps, ou par les vestiges des impressions precedentes qui sont demeurées en la memoire, ou par l’agitation des esprits qui viennent du cœur, ou aussi, et cela en l’homme, par l’action de l’Ame, laquelle a quelque force pour changer les impressions qui sont dans le cerveau ; comme reciproquement ces impressions ont la force d’exciter en l’Ame des pensées qui ne dependent point de sa volonté. En suite dequoy on peut generalement nommer passions toutes les pensées qui sont ainsi excitées en l’Ame sans le concours de sa volonté (et par consequent sans aucune action qui vienne d’elle) par les seules impressions qui sont dans lesle cerveau, car tout ce qui n’est point action est passion ; Mais on restraint ordinairement ce nom aux pensées qui sont causées par quelque particuliere agitation des esprits : car celles qui viennent des objets exterieurs, ou bien des dispositions interieurs du Corps, comme la perçeption des couleurs, des sons, des odeurs, la faim, la soif, la douleur, et autres semblables, se nomment des senti AT IV, 311 mens, les uns exterieurs, les autres interieurs ; Celles qui ne dependent que de ce que les impressions precedentes ont laissé en la memoire, et de l’agitation ordinaire des Esprits, sont des réveries, soit qu’elles viennent en songe, soit aussi lors qu’on est éveillé, et que l’Ame ne se determinant à rien de soy-mesme suit nonchalamment les impressions qui se rencontrent dans le cerveau. Mais lors qu’elle use de sa volonté pour se determiner à la pensée de quelque chose qui n’est pas seulement intelligible, mais imaginable, cette pensée fait une nouvelle impression dans le cerveau, qui n’est pas au regard de l’ame une passion, mais une action qui se nomme proprement imagination. Enfin lors que le cours ordinaire des Esprits est tel qu’il excite communément des pensées tristes ou gayes, ou autres semblables, on ne l’attribuë pas à la passion, mais au naturel ou à l’humeur de celuy en qui elles sont excitées ; et cela fait qu’on dit que cét homme est d’un naturel triste, Clerselier I, 32 cet autre d’une humeur gaye, etc. Ainsi il ne reste que les pensées qui viennent de quelque particuliere agitation des Esprits, et dont on sent les effets comme en l’ame mesme, qui soient proprement nommées des passions. Il est vray que nous n’en avons quasi iamais aucunes qui ne dépendent de plusieurs des causes que ie viens de distinguer, mais on leur donne la denomination de celle qui est la principale, ou à laquelle AT IV, 312 on a principalement égard. Ce qui fait que plusieurs confondent le sentiment de la douleur avec la passion de la tristesse, et celuy du chatoüillement avec la passion de la joye, laquelle ils nomment aussi volupté ou plaisir ; et ceux de la faim ou de la soif avec les desirs de manger ou de boire, qui sont des passions : Car ordinairement les mesmes causes qui font la douleur, agitent aussi les esprits en la façon qui est requise pour exciter la tristesse, et celles qui font sentir quelque chatoüillement, les agite en la façon qui est requise pour exciter la joye, et ainsi des autres. On confond aussi quelquefois les inclinations ou habitudes qui disposent à quelque passion, avec la passion mesme, ce qui est neantmoins facile à distinguer. Car, par exemple, lors qu’on dit dans une ville que les ennemis la viennent assieger, le premier jugement que font les habitans du mal qui leur en peut arriver est une action de leur ame, non une passion ; et bien que ce jugement se rencontre semblable en plusieurs, ils n’en sont pas toutesfois également émeus, mais les uns plus, les autres moins, selon qu’ils ont plus ou moins d’habitude ou d’inclination à la crainte ; Et avant que leur ame reçoive l’émotion en laquelle seule consiste la passion, il faut qu’elle fasse ce jugement, ou bien, sans juger, qu’elle conçoive au moins le danger, et en exprime l’Idée dans le cerveau ; ce qu’elle fait par une autre action qu’on nomme imaginer, et que par mesme moyen elle determine les AT IV, 313 esprits qui vont du cerveau dans les nerfs, à entrer en ceux de ces nerfs, qui servent à resserrer les ouvertures du cœur, ce qui retarde la circulation du sang, en suite dequoy tout le cors Clerselier I, 33 devient pasle, froid, et tremblant ; et les nouveaux Esprits, qui viennent du cœur vers le cerveau sont agitez de telle façon qu’ils ne peuvent aider à y former d’autres Images que celles qui excitent en l’ame la passion de la crainte. Toutes lesquelles choses se suivent de si prés l’une l’autre, qu’il semble que ce ne soit qu’une seule operation ; Et ainsi en toutes les autres passions il arrive quelque particuliere agitation dans les Esprits qui viennent du cœur. I’avois dessein d’adjouter icy une particuliere explication de toutes ces passions, mais ie trouve tant de difficulté à les dénombrer, qu’il m’y faudra employer plus de temps que le messager ne m’en donne.

Cependant ayant reçeu celle que vostre Altesse m’a fait l’honneur de m’écrire, j’ay une nouvelle occasion de répondre, qui m’oblige de remettre à une autre fois cét examen des passions ; Pour dire icy que toutes les raisons qui prouvent l’existence de Dieu, et qu’il AT IV, 314 est la cause premiere et immuable de tous les effets qui ne dependent point du libre arbitre des hommes, prouvent, ce me semble, en mesme façon qu’il est aussi la cause de toutes les actions qui en dependent. Car on ne sçauroit demontrer qu’il existe, qu’en le considerant comme un estre Souverainement Parfait ; et il ne seroit pas Souverainement Parfait, s’il pouvoit arriver quelque chose dans le monde qui ne vint pas entierement de luy. Il est vray qu’il n’y a que la foy qui nous enseigne ce que c’est que la Grace par laquelle Dieu nous éleve à une beatitude surnaturelle ; mais la seule Philosophie sufit pour connoistre qu’il ne sçauroit entrer la moindre pensée en l’esprit d’un homme, que Dieu ne veüille, et n’ait voulu de toute eternité qu’elle y entrast. Et la distinction de l’ecole entre les causes universelles et particulieres n’a point icy de lieu ; car ce qui fait que le Soleil, par exemple, estant la cause universelle de toutes les fleurs, n’est pas cause pour cela que les tulipes different des roses, c’est que leur production depend aussi de quelques autres causes particulieres, qui ne luy Clerselier I, 34 sont point subordonnées ; mais Dieu est tellement la cause universelle de tout, qu’il en est en mesme façon la cause totale, et ainsi rien ne peut arriver sans sa volonté. Il est vray aussi que la connoissance de l’immortalité de l’Ame, et des felicitez dont elle sera capable estant hors de cette vie, pourroit donner sujet d’en AT IV, 315 sortir à ceux qui s’y ennuyent, s’ils estoient assurez qu’ils jouïroient par apres de toutes ces felicitez, mais aucune raison ne les en assure ; Et il n’y a que la fausse Philosophie d’Hegesias, dont le Livre fut défendu par Ptolomée, pource que plusieurs s’étoient tuez apres l’avoir lû, qui tasche à persuader que cette vie est mauvaise ; la vraye enseigne tout au contraire, que mesme parmy les plus tristes accidens, et les plus pressantes douleurs, on y peut tousiours estre content, pourveu qu’on sçache user de sa raison.

Pour ce qui est de l’estenduë de l’Univers, ie ne voy pas comment en la considerant, on est convié à separer la providence particuliere de l’idée que nous avons de Dieu ; Car c’est toute autre chose de Dieu que des puissances finies, lesquelles pouvant estre épuisées, nous avons raison de iuger, en voyant qu’elles sont employées à plusieurs grands effets, qu’il n’est pas vray-semblable qu’elles s’étendent aussi iusques aux moindres. Mais dautant que nous estimons les œuvres de Dieu estre plus grands, dautant mieux remarquons nous l’infinité de sa puissance ; et dautant que cette infinité nous est mieux connuë, dautant sommes-nous plus assurez qu’elle s’étend iusques à toutes les plus particulieres actions des hommes. Ie ne croy pas aussi que par cette providence particuliere de Dieu, que vostre Altesse dit estre le fondement AT IV, 316 de la Theologie, vous entendiez quelque changement qui arrive en ses decrets à l’occasion des actions qui dependent de nostre libre arbitre : car la Theologie n’admet point ce changement. Et lors qu’elle nous oblige à prier Dieu, ce n’est pas afin que nous luy enseignions dequoy c’est que nous avons besoin, ny afin que nous taschions d’impetrer de luy qu’il change Clerselier I, 35 quelque chose en l’ordre étably de toute eternité par sa providence, l’un et l’autre seroit blasmable, mais c’est seulement afin que nous obtenions ce qu’il a voulu de toute eternité estre obtenu par nos prieres. Et ie croy que tous les Theologiens sont d’accord en cecy, mesme ceux qu’on nomme icy Armeniens, qui semblent estre ceux qui déferent le plus au libre arbitre.

I’avoüe qu’il est difficile de mesurer exactement iusques où la raison ordonne que nous nous interessions pour le public, mais aussi n’est-ce pas une chose en quoy il soit necessaire d’estre fort exact ; il suffit de satisfaire à sa conscience, et on peut en cela donner beaucoup à son inclination ; Car Dieu a tellement étably l’ordre des choses, et conjoint les hommes ensemble d’une si estroite societé, qu’encore que chacun rapportast tout à soy-mesme, et n’eust aucune charité pour les autres, il ne laisseroit pas de s’employer ordinairement pour eux, en tout ce qui seroit de son pouvoir, pourveu qu’il usast de prudence, principa AT IV, 317 lement s’il vivoit en un siecle où les mœurs ne fussent point corrompuës. Et outre cela comme c’est une chose plus haute et plus glorieuse de faire du bien aux autres hommes, que de s’en procurer à soy-mesme, aussi sont-ce les plus grandes Ames qui y ont le plus d’inclination, et font le moins d’estat des biens qu’elles possedent ; il n’y a que les foibles et basses qui s’estiment plus qu’elles ne doivent, et sont comme les petits vaisseaux que trois gouttes d’eaux peuvent remplir. Ie sçay que vostre Altesse n’est pas de ce nombre, et qu’au lieu qu’on ne peut inciter ces Ames basses à prendre de la peine pour autruy, qu’en leur faisant voir qu’ils en retireront quelque profit pour eux-mesmes, il faut pour l’interest de vostre Altesse, luy representer qu’elle ne pourroit estre longuement utile à ceux qu’elle affectionne, si elle se negligeoit soy-mesme, et la prier d’avoir soin de sa santé. C’est ce que fait, etc.