MADAME,
Estant dernierement incertain si vostre Altesse estoit à la Haye, ou à Rhenest, j’adressay ma Lettre par Leyde, et celle que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire ne me fut renduë qu’aprés que le Messager qui l’avoit apportée Clerselier I, 18 à Alcmar fut party : ce qui m’a empesché de vous pouvoir témoigner plutost, combien ie suis glorieux, de ce que le jugement que i’ay fait du Livre que vous avez pris la peine de lire n’est pas different du vostre, et que ma façon de raisonner vous paroist assez naturelle. Ie m’assure que si vous aviez eu le loisir de penser autant que j’ay fait aux choses dont il traitte, ie ne pourrois rien écrire que vous n’eussiez mieux remarqué que moy ; mais pource que l’âge, la naissance, et les occupations de vostre Altesse ne l’ont pû permettre, peut-estre que ce que j’écris pourra servir à vous épargner un peu de temps, et que mes fautes mesme vous fourniront des occasions pour remarquer la verité. Comme lors que i’ay parlé d’une beatitude qui dépend entierement de nostre libre arbitre, et que tous les hommes peuvent acquerir sans aucune assistance d’ailleurs, vous remarquez fort bien qu’il y a des AT IV, 282 maladies qui ostant le pouvoir de raisonner, ostent aussi celuy de jouïr d’une satisfaction d’Esprit raisonnable ; et cela m’apprend que ce que j’avois dit generalement de tous les hommes, ne doit estre entendu que de ceux qui ont l’usage libre de leur raison, et avec cela qui sçavent le chemin qu’il faut tenir pour parvenir à cette beatitude : Car il n’y a personne qui ne desire se rendre heureux, mais plusieurs n’en sçavent pas le moyen, et souvent l’indisposition qui est dans le corps empesche que la volonté ne soit libre ; comme il arrive aussi quand nous dormons : car le plus philosophe du monde ne sçauroit s’empescher d’avoir de mauvais songes, lors que son temperament luy dispose. Toutesfois l’experience fait voir que si l’on a eu souvent quelque pensée pendant qu’on a eu l’esprit en liberté, elle revient encore apres, quelque indisposition qu’ait le Corps. Ainsi ie me puis vanter que mes songes ne me representent iamais rien de fascheux ; et sans doute qu’on a grand avantage de s’etre dés long-temps accoutume à n’avoir point de tristes pensées. Mais nous ne pouvons répondre absolument de nous-mesmes, que pendant que nous sommes à nous, et c’est moins Clerselier I, 19 de perdre la vie que de perdre l’usage de la raison ; car mesme sans les enseignemens de la foy, la seule Philosophie naturelle fait esperer à nostre ame un estat plus heureux apres la mort, que celuy ou elle est à present, et elle ne luy fait rien craindre de plus fascheux que d’estre attachée à un Cors qui luy oste entierement sa liberté. Pour les autres indispositions qui ne troublent pas AT IV, 283 tout à fait le sens, mais qui alterent seulement les humeurs, et font qu’on se trouve extraordinairement enclin à la tristesse, ou à la colere, ou à quelqu’autre passion, elles donnent sans doute de la peine, mais elles peuvent pourtant estre surmontées, et mesme elles donnent matiere à l’ame d’une satisfaction dautant plus grande, qu’elles ont esté plus difficiles à vaincre. Ie croy aussi le semblable de tous les empeschemens de dehors, comme de l’éclat d’une grande naissance des cajoleries de la Cour, des adversitez de la fortune, et aussi de ses grandes prosperitez, lesquelles ordinairement empeschent plus qu’on ne puisse iouër le rôle de Philosophe, que ne font ses disgraces : car lors qu’on a toutes choses à souhait, on s’oublie de penser à soy, et quand par apres la fortune change, on se trouve dautant plus surpris qu’on s’étoit plus fié en elle. Enfin on peut dire generalement qu’il n’y a aucune chose qui nous puisse entierement oster le moyen de nous rendre heureux, pourvû qu’elle ne trouble point nostre raison, et que ce ne sont pas tousiours celles qui paroissent les plus fascheuses, qui nuisent le plus.

Mais afin de sçavoir exactement combien chaque chose peut contribuer à nostre contentement, il faut considerer qu’elles sont les causes qui le produisent, et c’est aussi l’une des principales connoissances qui peuvent servir à faciliter l’usage de la vertu. Car toutes les actions de nostre ame qui nous acquerrent quelque perfection sont vertueuses, et tout nostre AT IV, 284 contentement ne consiste qu’au témoignage interieur que nous avons d’avoir quelque perfection. Ainsi nous ne sçaurions iamais pratiquer aucune vertu, c’est à dire, faire ce que nostre raison nous persuade, Clerselier I, 20 que nous devons faire, que nous n’en recevions de la satisfaction et du plaisir. Mais il y a deux sortes de plaisirs, les uns qui appartiennent à l’esprit seul, et les autres qui appartiennent à l’homme, c’est à dire à l’Esprit entant qu’il est uny au Corps ; et ces derniers se presentant confusément à l’imagination paroissent souvent beaucoup plus grands qu’ils ne sont, principalement avant qu’on les possede, ce qui est la source de tous les maux, et de toutes les erreurs de la vie. Car selon la regle de la raison, chaque plaisir se devroit mesurer par la grandeur de la perfection qui le produit, et c’est ainsi que nous mesurons ceux dont les causes nous sont clairement connües ; mais souvent la passion nous fait croire certaines choses beaucoup meilleures et plus desirables qu’elles ne sont ; puis quand nous avons pris bien de la peine à les acquerir, et perdu cependant l’occasion de posseder d’autres biens plus veritables, la jouïssance nous en fait connoistre les défauts, de là viennent les dédains, les regrets, et les repentirs. C’est pourquoy le vray office de la raison est d’examiner la iuste valeur de tous les biens dont l’acquisition semble dependre en quelque façon de nostre conduite, afin que nous ne manquions iamais d’employer tous nos soins à tascher de nous procurer ceux qui sont en effet les plus desirables : En quoy si la fortune s’oppose à nos AT IV, 285 desseins, et les empesche de reüssir, nous aurons au moins la satisfaction de n’avoir rien perdu par nostre faute, et ne lairrons pas de jouïr de toute la beatitude naturelle dont l’acquisition aura esté en nostre pouvoir. Ainsi par exemple la colere peut quelquefois exciter en nous des desirs de vengeance si violens, qu’elle nous fera imaginer plus de plaisir à chastier nostre ennemy, qu’à conserver nostre honneur, ou nostre vie, et nous fera exposer imprudemment l’un et l’autre pour ce sujet. Au lieu que si la raison examine quel est le bien ou la perfection sur laquelle est fondé ce plaisir qu’on tire de la vengeance, elle n’en trouvera aucune autre (au moins quand cette vengeance ne sert point pour empescher qu’on Clerselier I, 21 ne nous offense derechef) sinon que cela nous fait imaginer que nous avons quelque sorte de superiorité et quelque avantage au dessus de celuy dont nous nous vangeons : ce qui n’est souvent qu’une vaine imagination, qui ne merite point d’estre estimée, à comparaison de l’honneur ou de la vie ; ny mesme à comparaison de la satisfaction qu’on auroit de se voir maistre de sa colere, en s’abstenant de se vanger. Et le semblable arrive en toutes les autres passions : car il n’y en a aucune qui ne nous represente le bien auquel elle tend, avec plus d’éclat qu’il n’en merite, et qui ne nous fasse imaginer des plaisirs beaucoup plus grands, avant que nous les possedions, que nous ne les trouvons par apres, quand nous les avons. Ce qui fait qu’on blasme communement la volupté ; pource qu’on ne se sert de ce mot que pour signifier de faux AT IV, 286 plaisirs, qui nous trompent souvent par leur apparence, et qui nous en font cependant negliger d’autres beaucoup plus solides, mais dont l’attente ne touche pas tant, tels que sont ordinairement ceux de l’Esprit seul ; ie dis ordinairement, car tous ceux de l’Esprit ne sont pas loüables, pource qu’ils peuvent estre fondez sur quelque fausse opinion, comme le plaisir qu’on prend à médire, qui n’est fondé que sur ce qu’on pense devoir estre dautant plus estimé que les autres le seront moins ; Et ils nous peuvent aussi tromper par leur apparence, lors que quelque forte passion les accompagne, comme on voit en celuy que donne l’ambition. Mais la principale difference qui est entre les plaisirs du Cors et ceux de l’Esprit, consiste en ce que le Cors estant sujet à un changement perpetuel, et mesme sa conservation et son bien estre dependant de ce changement, tous les plaisirs qui le regardent ne durent gueres, car ils ne procedent que de l’acquisition de quelque chose qui est utile au Cors au moment qu’on la reçoit, et si-tost qu’elle cesse de luy estre utile, ils cessent aussi ; Au lieu que ceux de l’Ame peuvent estre immortels comme elle, pourvû qu’ils ayent un fondement si solide, que ny la connoissance de la verité, ny aucune faus Clerselier I, 22 se persuasion ne le détruisent.

Au reste le vray usage de nostre raison pour la conduite de la vie, ne consiste qu’à examiner et considerer sans passion la valeur de toutes les perfections tant du Cors que de l’Esprit, qui peuvent estre acquises par AT IV, 287 nostre industrie, afin qu’estant ordinairement obligez de nous priver de quelques-unes pour avoir les autres, nous choisissions toûjours les meilleures ; Et pource que celles du Cors sont les moindres, on peut dire generalement que sans elles il y a moyen de se rendre heureux. Toutesfois ie ne suis point d’opinion qu’on les doive entierement mépriser, ny mesme qu’on doive s’exempter d’avoir des ]s, il suffit qu’on les rende sujettes à la raison ; et lors qu’on les a ainsi apprivoisées, elles sont quelquefois dautant plus utiles, qu’elles panchent plus vers l’excez. Ie n’en auray iamais de plus excessive que celle qui me porte au respect et à la veneration que ie dois à vostre Altesse, de qui ie suis, etc.