MADAME,
Lors que i’ay choisi le Livre de Seneque de vita beata, pour le proposer à vostre Altesse comme un entretien qui luy pourroit estre agreable, i’ay eu seulement égard à la reputation de l’autheur, et à la dignité de la matiere, sans penser à la façon dont il la traitte ; laquelle ayant depuis considerée, ie ne la trouve pas assez exacte pour meriter d’estre suivie. Mais afin que vostre Altesse en puisse iuger plus aysement, ie tascheray icy d’expliquer en quelle sorte il me semble que cette matiere eust dû estre traittée par un Philosophe tel que luy, qui n’estant point éclairé de la foy, n’avoit que la raison naturelle pour guide. Il dit fort bien au commencement, que vivere omnes beate volunt, sed ad pervidendum quid sit quod beatam vitam efficiat, caligant. Mais il est besoin de sçavoir AT IV, 264 ce que c’est que vivere beate, ie dirois en françois vivre heureusement, sinon qu’il y a de la difference entre l’heur et la beatitude ; en ce que l’heur ne depend que des choses qui sont hors de nous, d’où vient que ceux-là sont estimez plus heureux que sages, ausquels il est arrivé quelque bien qu’ils ne se sont point procurez : Au lieu que la beatitude consiste, ce me semble, en un parfait contentement d’esprit, et une satisfaction interieure, que n’ont pas d’ordinaire ceux qui sont les plus favorisez de la fortune, et que les sages acquerrent sans elle. Ainsi vivere beate, vivre en beatitude, ce n’est autre chose qu’avoir l’esprit parfaitement content et satisfait. Considerant Clerselier I, 10 apres cela ce que c’est quod beatam vitam efficiat, c’est à dire, quelles sont les choses qui nous peuvent donner ce souverain contentement, ie remarque qu’il y en a de deux sortes, à sçavoir de celles qui dependent de nous, comme la vertu et la sagesse, et de celles qui n’en dependent point, comme les honneurs, les richesses et la santé. Car il est certain qu’un homme bien né, qui n’est point malade, qui ne manque de rien, et qui avec cela est aussi sage et aussi vertueux qu’un autre qui est pauvre, mal sain, et contrefait, peut jouïr d’un plus parfait contentement que luy. Toutesfois comme un petit vaisseau peut estre aussi plein qu’un plus grand, encore qu’il contienne moins de liqueur ; ainsi prenant le contentement d’un chacun, pour la plenitude et l’accomplissement de ses desirs reglez selon la raison ; ie ne doute point que les plus pauvres, et les plus disgraciez de la AT IV, 265 fortune ou de la nature, ne puisse estre entierement contens et satisfaits aussi bien que les autres, encore qu’ils ne iouïssent pas de tant de biens. Et ce n’est que de cette sorte de contentement dont il est icy question ; car puisque l’autre n’est aucunement en nostre pouvoir, la recherche en seroit superfluë. Or il me semble qu’un chacun se peut rendre content de soy-mesme, et sans rien attendre d’ailleurs, pourveu seulement qu’il observe trois choses, ausquelles se raportent les trois regles de morale que i’ay mises dans le discours de la methode.

La premiere est, qu’il tasche tousiours de se servir le mieux qu’il luy est possible de son esprit, pour connoistre ce qu’il doit faire, ou ne pas faire, en toutes les occurrences de la vie.

La seconde est, qu’il ait une ferme et constante resolution d’executer tout ce que sa raison luy conseillera, sans que ses passions ou ses appetits l’en détournent ; et c’est la fermeté de cette resolution que ie croy devoir estre prise pour la vertu, bien que ie ne sçache point que personne l’ait iamais ainsi expliquée ; mais on l’a divisée en plu Clerselier I, 11 sieurs especes, à qui l’on a donné divers noms, à cause des divers objets ausquels elle s’étend.

La troisiéme, qu’il considere que pendant qu’il se conduit ainsi autant qu’il peut selon la raison, tous les biens qu’il ne possede point sont aussi entierement hors de son pouvoir les uns que les autres, et AT IV, 266 que par ce moyen il s’acoutume à ne les point desirer ; car il n’y a rien que le desir, et le regret ou le repentir, qui nous puissent empescher d’estre contens. Mais si nous faisons tousiours ce que nous dicte nostre raison, nous n’aurons iamais aucun sujet de nous repentir, encore que les evenemens nous fissent voir par apres que nous nous sommes trompez ; pource que ce n’est point par nostre faute. Et ce qui fait que nous ne desirons point d’avoir, par exemple, plus de bras, ou plus de langues que nous n’en avons, mais que nous desirons bien d’avoir plus de santé ou plus de richesses ; c’est seulement que nous nous imaginons que ces choses-cy pourroient estre acquises par nostre conduitte, ou bien qu’elles sont duës à nostre nature, et que ce n’est pas le mesme des autres. De laquelle opinion nous pouvons nous dépoüiller, en considerant que puisque nous avons tousiours suivy le conseil de nostre raison, nous n’avons rien obmis de ce qui estoit en nostre pouvoir, et que les maladies et les infortunes ne sont pas moins naturelles à l’homme, que les prosperitez et la santé. Au reste toutes sortes de desirs ne sont pas incompatibles avec la beatitude, il n’y a que ceux qui sont accompagnez d’impatience et de tristesse. Il n’est pas necessaire aussi que nostre raison ne se trompe point, il suffit que nostre conscience nous témoigne que nous n’avons iamais manqué de resolution et de vertu pour executer toutes les choses que nous avons jugé estre les meilleures ; et ainsi la vertu seule est suffi AT IV, 267 sante pour nous rendre contens en cette vie.

Mais neantmoins pour ce que nostre vertu, lors qu’elle n’est pas assez éclairée par l’entendement, peut estre Clerselier I, 12 fausse, c’est à dire, que la resolution et la volonté de bien faire nous peut porter à des choses mauvaises, quand nous les croyons bonnes, le contentement qui en revient n’est pas solide ; et pour ce qu’on oppose ordinairement cette vertu aux plaisirs, aux apetits, et aux passions, elle est tres-difficile à mettre en pratique ; Au lieu que le droit usage de la raison, donnant une vraye connoissance du bien, empesche que la vertu ne soit fausse ; et mesme l’acordant avec les plaisirs licites, il en rend l’usage si aysé, et nous faisant connoistre la condition de nostre nature il borne tellement nos desirs, qu’il faut avoüer que la plus grande felicité de l’homme dépend de ce droit usage de la raison ; et par consequent que l’étude qui sert à l’acquerir est la plus utile ocupation qu’on peut avoir, comme elle est aussi sans doute la plus agreable et la plus douce. En suite dequoy il me semble que Seneque eust dû nous enseigner toutes les principales veritez dont la connoissance est requise pour faciliter l’usage de la vertu, et regler nos desirs et nos passions, et ainsi jouïr de la beatitude naturelle, ce qui auroit rendu son Livre le meilleur et le plus utile, qu’un Philosophe Payen eust sceû écrire. Toutesfois ce n’est icy que mon opinion, laquelle ie soumets au jugement de vostre Altesse, et si elle me fait tant de faveur que de m’avertir en quoy ie manque, ie luy en AT IV, 268 auray une tres grande obligation, et ie témoigneray en me corrigeant que ie suis, etc.