AT IV, 236

A MADAME ELIZABETH, PRINCESSE PALATINE, etc.

LETTRE XXIV.

MADAME,
Ie supplie tres-humblement vostre Altesse, de me pardonner si ie ne puis plaindre son indisposition, lors que j’ay l’honneur de recevoir de ses Lettres. Car j’y remarque tousiours des pensées si nettes, et des raisonnemens si fermes, qu’il ne m’est pas possible de me persuader, qu’un esprit capable de les concevoir, soit logé dans un corps foible et malade. Quoy qu’il en soit, la connoissance que vostre Altesse témoigne avoir du mal et des remedes qui le peuvent surmonter, m’assure qu’elle ne manquera pas d’avoir aussi l’adresse qui est requise pour les employer. Ie sçay bien qu’il est presque impossible de resister aux premiers troubles que les nouveaux malheurs excitent en nous, et mesme que ce sont ordinairement les meilleurs esprits, dont les passions sont plus violentes, et agissent plus fort sur leurs cors ; mais il me semble que le lendemain, lors que le sommeil a calmé AT IV, 237 l’émotion qui arrive dans le sang en telles rencontres, on peut commencer à se remettre l’esprit, et le rendre tranquile ; ce qui se fait en s’étudiant à considerer tous les avantages qu’on peut tirer de la chose qu’on avoit prise le iour precedent pour un grand mal-heur, et à détourner son attention des maux qu’on y avoit imaginez. Car il n’y a point d’évenemens si funestes, Clerselier I, 77 ny si absolument mauvais au jugement du peuple, qu’une personne d’esprit ne les puisse regarder de quelque biais, qui fera qu’ils luy paroistront favorables. Et vostre Altesse peut tirer cette consolation generale des disgraces de la fortune, qu’elles ont peut estre beaucoup contribué à luy faire cultiver son esprit, au point qu’elle a fait ; c’est un bien qu’elle doit estimer plus qu’un Empire. Les grandes prosperitez éblouïssent et enyvrent souvent de telle sorte, qu’elles possedent plutost ceux qui les ont, qu’elles ne sont possedées par eux ; Et bien que cela n’arrive pas aux esprits de la trempe du vostre, elles leur fournissent tousiours moins d’ocasions de s’exercer, que ne font les adversitez ; Et ie croy que comme il n’y a aucun bien au monde, excepté le bon sens, qu’on puisse absolument nommer bien, il n’y a aussi aucun mal, dont on ne puisse tirer quelque avantage, ayant le bon sens. I’ay tasché cy-devant de persuader la nonchalance à vostre Altesse, pensant que les ocupations trop serieuses affoiblissent le cors, en fatiguant l’esprit ; mais ie ne luy voudrois pas pour cela dissuader les soins qui sont necessaires pour détourner sa pensée des objets qui la peuvent attrister ; et ie ne doute point que les AT IV, 238 divertissemens d’étude, qui seroient fort penibles à d’autres, ne luy puissent quelquefois servir de relasche. Ie m’estimerois extremement heureux, si ie pouvois contribuer à les luy rendre plus faciles ; et i’ay bien plus de desir d’aller aprendre à la Haye qu’elles sont les vertus des eaux de Spa, que de connoistre icy celles des plantes de mon jardin, et bien plus aussi que ie n’ay soin de ce qui se passe à Groningue, ou à Utrech à mon avantage ou desavantage ; Cela m’obligera de suivre dans quatre ou cinq iours cette lettre, et ie seray tous les iours de ma vie, etc.