AT I, 76

AU R. PERE MERSENNE.

LETTRE CXI.

MON REVEREND PERE,
Cette proposition d’une nouvelle langue, semble plus admirable à l’abord, que ie ne la trouve en y regardant de prés ; car il n’y a que deux choses a aprendre en toutes les langues, à sçavoir la signification des mots, et la Grammaire. Pour la signification des mots, il n’y promet rien de particulier, car il dit en la quatriéme proposition, linguam illam interpretari ex dictionario, qui est ce qu’un homme un peu versé aux langues peut faire sans luy en toutes les langues communes. Et ie m’assure que vous donniez à Monsieur Hardy un bon Dictionnaire en Chinois, ou en quelqu’autre langue que ce soit, et un livre écrit en la AT I, 77 mesme langue, qu’il entreprendra d’en tirer le sens. Ce qui empesche Clerselier I, 499 que tout le monde ne le pourroit pas faire, c’est la difficulté de la Grammaire ; et ie devine que c’est tout le secret de vostre homme ; mais ce n’est rien qui ne soit tres-aisé ; car faisant une langue, où il n’y ait qu’une façon de conjuguer, de decliner, et de construire les mots, qu’il n’y en ait point de defectifs ny d’irreguliers, qui sont toutes choses venuës de la corruption de l’usage, et mesme que l’inflexion des noms ou des verbes et la construction se fassent par affixes, ou devant ou apres les mots primitifs, lesquelles affixes soient toutes specifiées dans le Dictionnaire, ce ne sera pas merveille que les esprits vulgaires, apprennent en moins de six heures à composer en cette langue avec l’aide du Dictionnaire, qui est le sujet de la premiere proposition. Pour la seconde, à sçavoir, cognitâ hac linguâ cæteras omnes, ut eius dialectos, cognoscere, ce n’est que pour faire valoir la drogue ; car il ne met point en combien de temps on les pouroit connoistre, mais seulement qu’on les considereroit comme des dialectes de celle-cy ; c’est à dire que n’y ayant point en celle-ci d’irregularitez de Grammaire comme aux autres, il la prend pour leur Primitive. Et de plus il est à noter qu’il peut en son Dictionnaire, pour les mots primitifs, se servir de ceux qui sont en usage en toutes les langues, comme de synonimes. Comme par exemple, pour signifier l’Amour, il prendra aymer, amare, ϕιλεῖν, etc. Et un François en adjoutant l’affixe, qui marque le nom substantif, à aymer, fera l’Amour ; un Grec adjoutera le mesme à ϕιλεῖν, et ainsi des autres. AT I, 78 En suite dequoy la sixiéme proposition est fort aisée à entendre, scripturam invenire, etc. car mettant en son Dictionnaire un seul chifre, qui se raporte à aymer, amare, ϕιλεῖν, et tous les synonimes, le livre qui sera écrit avec ces caracteres pourra estre interpreté par tous ceux qui auront ce Dictionnaire. La cinquiéme proposition, n’est aussi ce semble que pour loüer sa marchandise, et si-tost que ie voy seulement le mot d’arcanum en quelque proposition, ie commence à en avoir mauvaise opinion ; mais je croy qu’il Clerselier I, 500 ne veut dire autre chose, sinon que pource qu’il a fort philosophé sur les Grammaires de toutes ces langues qu’il nomme, pour abreger la sienne, il pourroit plus facilement les enseigner que les Maistres ordinaires. Il reste la troisiéme proposition, qui m’est tout à fait un arcanum : car de dire qu’il expliquera les pensées des Anciens par les mots desquels ils se sont servis, en prenant chaque mot pour la vraye definition de la chose, c’est proprement dire qu’il expliquera les pensées des Anciens en prenant leurs paroles en autre sens qu’ils ne les ont iamais prises ; ce qui repugne, mais il l’entend peut-estre autrement. Or cette pensée de reformer la Grammaire, ou plutost d’en faire une nouvelle qui se puisse apprendre en cinq ou six heures, et laquelle on puisse rendre commune pour toutes les langues, ne laisseroit pas d’estre une invention utile au public, si tous les hommes se vouloient accorder à la mettre en usage, sans deux inconveniens que ie prevoy. Le premier est pour la mauvaise rencontre des lettres, qui seroient souvent AT I, 79 des sons desagreables et insuportables à l’oüye : car toute la difference des inflexions des mots ne s’est faite par l’usage que pour éviter ce defaut, et il est impossible que vostre Autheur ait pû remedier à cet inconvenient, faisant sa Grammaire universelle pour toutes sortes de Nations ; car ce qui est facile et agreable à nostre langue, est rude et insuportable aux Allemans, et ainsi des autres : Si bien que tout ce qui se peut, c’est d’avoir évité cette mauvaise rencontre des syllabes en une ou deux langues ; et ainsi sa langue universelle ne seroit que pour un pays ; Mais nous n’avons que faire d’aprendre une nouvelle langue, pour parler seulement avec les François. Le 2. inconvenient est pour la difficulté d’aprendre les mots de cette langue ; Car si pour les mots primitifs chacun se sert de ceux de sa langue, il est vray qu’il n’aura pas tant de peine, mais il ne sera aussi entendu que par ceux de son pays, sinon par écrit, lors que celuy qui le voudra entendre prendra la peine de chercher tous les mots dans le Clerselier I, 501 Dictionnaire, ce qui est trop ennuyeux pour esperer qu’il passe en usage. Que s’il veut qu’on aprenne des mots premitifs, communs pour toutes les langues, il ne trouvera iamais personne qui veüille prendce cette peine ; et il seroit plus aisé de faire que tous les hommes s’acordassent à aprendre la Latine, ou quelqu’autre de celles qui sont en usage, que non pas celle-cy, en laquelle il n’y a point encore de livres écrits, par le moyen desquels on se puisse exercer, ny d’hommes qui la sçachent, avec qui l’on puisse acquerir l’usage de la parler. Toute l’utilité donc que ie voy qui peut reüssir de cette invention, AT I, 80 c’est pour l’écriture : A sçavoir, qu’il fist imprimer un gros Dictionnaire en toutes les langues ausquelles il voudroit estre entendu, et mist des caracteres communs pour chaque mot primitif, qui répondissent au sens, et non pas aux syllabes, comme un mesme caractere pour aymer, amare, et ϕιλειν ; et ceux qui auroient ce Dictionnaire, et sçauroient sa Grammaire, pourroient en cherchant tous ces caracteres l’un apres l’autre interpreter en leur langue ce qui seroit écrit ; Mais cela ne seroit bon que pour lire des mysteres et des revelations ; car pour d’autres choses, il faudroit n’avoir guéres à faire, pour prendre la peine de chercher tous les mots dans un Dictionnaire, et ainsi ie ne voy pas cecy de grand usage. Mais peut-estre que ie me trompe, seulement vous ay-je voulu écrire tout ce que ie pouvois conjecturer sur ces six propositions que vous m’avez envoyées, afin que lors que vous aurez vû l’invention, vous puissiez dire si ie l’auray bien déchifrée. Au reste ie trouve qu’on pourroit adjouter à cecy une invention, tant pour composer les mots primitifs de cette langue, que pour leurs caracteres ; en sorte qu’elle pourroit estre enseignée en fort peu de temps, et ce par le moyen de l’ordre, c’est à dire, établissant un ordre entre toutes les pensées qui peuvent entrer en l’esprit humain, de mesme qu’il y en a un naturellement étably entre les nombres ; Et comme on peut aprendre en un iour à nommer tous les nombres iusques Clerselier I, 502 à l’infiny, et à les écrire en une langue inconnuë, qui sont toutesfois une infinité de mots differens, qu’on pust faire le mesme de tous les autres mots necessaires AT I, 81 pour exprimer toutes les autres choses qui tombent en l’esprit des hommes. Si cela estoit trouvé, ie ne doute point que cette langue n’eust bien-tost cours parmy le monde, car il y a force gens qui employeroient volontiers cinq ou six iours de temps pour se pouvoir faire entendre par tous les hommes. Mais ie ne croy pas que vostre Autheur ait pensé à cela, tant pource qu’il n’y a rien en toutes ses propositions qui le témoigne, que pour ce que l’invention de cette langue depend de la vraye Philosophie ; car il est impossible autrement de denombrer toutes les pensées des hommes, et de les mettre par ordre ; ny seulement de les distinguer en sorte qu’elles soient claires et simples, qui est à mon advis le plus grand secret qu’on puisse avoir pour acquerir la bonne science ; Et si quelqu’un avoit bien expliqué quelles sont les idées simples qui sont en l’imagination des hommes, desquelles se compose tout ce qu’ils pensent, et que cela fust receu par tout le monde, i’oserois esperer ensuite une langue universelle fort aisée à aprendre, à prononcer et à écrire ; et ce qui est le principal, qui aideroit au iugement, luy representant si distinctement toutes choses, qu’il luy seroit presque impossible de se tromper ; au lieu que tout au rebours, les mots que nous avons n’ont quasi que des significations confuses, ausquelles l’esprit des hommes s’estant accoutumé de longue main, cela est cause qu’il n’entend presque rien parfaitement. Or ie tiens que cette langue est possible, et qu’on peut trouver la science de qui elle dépend, par le moyen de laquelle les Paysans pourroient mieux iuger de la verité des choses, que ne font maintenant AT I, 82 les Philosophes. Mais n’esperez pas de la voir iamais en usage, cela presupose de grans changemens en l’ordre des choses, et il faudroit que tout le monde ne fust qu’un paradis terrestre, ce qui n’est bon à proposer que dans le pays des Romans.

Clerselier I, 503 AT I, 86

Maintenant pour vos questions de Musique, ce que i’avois dit que le sault de la quinte en la basse n’est pas plus que celuy de la tierce au dessus, est ce me semble fort aisé à iuger, sur ce que la basse va naturellement par de plus grans intervalles que le dessus ; car de mesme qu’un homme qui marche à plus grand pas qu’un enfant de quatre ans, on peut dire que le sault de quinze semelles sera moindre pour luy, que celuy de dix à un enfant de trois ou quatre ans. AT I, 87 Vous demandez en suite pourquoy les choses égales réveillent plus l’attention en montant qu’en descendant : Ie ne me souviens plus de ce que ie vous avois écrit ; toutesfois ie vous diray que ce n’est point pource qu’elles sont égales, ou inégales, mais generalement le son plus aigu qui se fait en montant, frape plus l’oreille que le grave ; Et en un concert de Musique si les voix vont tousiours également, ou qu’elles s’abaissent, et allentissent peu à peu, cela endormira les Auditeurs ; mais si au contraire on rehausse la voix tout d’un coup, ce sera le moyen de les réveiller. Selon diverses considerations on peut dire que le son grave est plus ou moins son que l’aigu, car il consiste en plus d’étenduë, se peut entendre de plus loin etc. mais il est dit fondement de la Musique principalement pour ce qu’il a ses mouvemens plus lents, et par consequent qui peuvent estre divisez en plus de parties ; car on nomme fondement, ce qui est comme le plus ample, et le moins diversifié, et qui peut servir de sujet sur lequel on peut bastir le reste. AT I, 88 Pour vostre façon d’examiner la bonté des consonances, vous m’avez appris ce que i’en devois dire, qu’elle est trop subtile pour estre distinguée de l’oreille, qui est seule iuge de cela. Et pour le passage de tierce majeure à l’unisson, ie me tiens à la raison des praticiens.

Il n’y a point de doute en quelque sens que vous mettiez un soliveau ou colomne, qu’elle peze toujours et tire contre bas, et nostre teste peze sur nos épaules, et tout nostre cors sur nos jambes, encore que nous n’y prenions pas garde. Il ne reste plus que quelque chose touchant la vitesse Clerselier I, 504 du mouvement, que vous dites que Monsieur Beecman vous a mandé, mais cela viendra mieux en répondant à vostre derniere. Pour la proportion de vitesse selon laquelle descendent les pois, ie vous en ay écrit ce que i’en sçavois en la precedente, saltem in vacuo, sed in aëre, ce que vous a mandé Monsieur Beecman est veritable, pourvû que vous suposiez que plus le pois descend viste, plus l’air luy resiste ; car si cela est, dequoy ie ne suis pas encore du tout assuré, enfin il arrivera que l’air empeschera iustement autant, que la pesanteur adjouteroit de vitesse au mouvement in vacuo, et cela estant, le mouvement demeurera tousiours égal ; mais cela ne se peut determiner que de la pensée ; car en pratique il ne le faut pas esperer. Et pour vos experiences, qu’un pois descendant de cinquante pieds, employe autant de temps à parcourir les vingt-cinq derniers que les premiers, salvâ pace, ie ne me sçaurois persuader qu’elles soient iustes : car in vacuo, ie trouve qu’il ne mettra que le tiers du temps à parcourir les vingt-cinq derniers, et ie ne puis croire que l’empeschement de l’air soit si notable qu’il rende cette difference-là imperceptible. Ie suis, etc.